‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 25 sur 88 · Hypothèse controuvée · texte numérisé non relu

Hypothèse controuvée

4. Lamartine utilisa ce fragment dès 1834. Il figure dans {es Destinées de la Poésie, publiées à cette date,

encore sur les dalles usées de sa grotte, non loin du tombeau du poète-roi qui l’a si souvent chantée. Les hautes et noires terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon, s’élevaient à ma gauche, couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et aériennes de la mosquée d'Omar, qui plane aujourd’hui sur les ruines de la maison de Jéhovah.

La ville de Jérusalem, que la peste ravageait alors, était tout inondée des rayons d’un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes, sur ses marbres blancs, sur ses tours de pierre dorée, sur ses murailles polies par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite ; aucun bruit ne montait de son enceinte muette et morne comme la couche d’un agonisant ; ses larges portes étaient ouvertes, et l’on apercevait de temps en temps le turban blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes abandonnées. Rien ne venait, rien ne sortait ; le vent du matin soulevait seul la poudre ondoyante des chemins, et faisait un moment l'illusion d’une caravane ; mais quand la bouffée de vent avait passé, quand elle était venue mourir en sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiers de la maison de Caïphe, la poussière retombait, le désert apparaissait de nouveau, et le pas d'aucun chameau, d’aucun mulet, ne retentissait sur les pavés de la route. Seulement, de quart d’heure en quart d’heure, les deux battants ferrés de toutes les portes de Jérusalem s’ouvraient, et nous voyions passer les morts que la peste venait d’achever et que deux esclaves nus portaient sur un brancard aux tombes répandues tout autour de nous. Quelquefois un long cortège de Turcs, d’Arabes, d'Arméniens, de Juifs, accompagnaient le mort et défilaient en chantant entre les troncs d'oliviers, puis rentraient à pas lents et silencieux dans la ville ; plus souvent les morts étaient seuls, et, quand les deux esclaves avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline, et couché le pestiféré dans son dernier lit, ils s’asseyaient sur le tertre même qu'ils venaient d'élever, se partageaient les vêtements du mort, et, allumant leurs longues pipes, ils fumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouks monter en légères colonnes bleues, et se perdre gracieusement dans l'air limpide, vif et transparent de ces journées d'automne.

A mes pieds, la vallée de Josaphat s’étendait comme un vaste sépulcre ; le Cédron tari la sillonnait d’une déchirure blanchâtre, toute semée de gros cailloux, et les flancs des deux collines qui la cernent étaient tout blancs de tombes et de turbans sculptés, monument banal des Osmanlis ; un peu sur la droite, la colline des Oliviers s’affaissait, et laissait, entre les chaînes

éparses des cônes volcaniques des montagnes nues de Jéricho et de Saint-Saba, l'horizon s’étendre et se prolonger comme une avenue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux ; le regard s’y jetait de lui-même, attiré par l'éclat azuré et plombé de la mer Morte, qui luisaït au pied des degrés de ces montagnes, et, derrière, la chaîne bleue des montagnes de l’Arabie Pétrée bornaït l'horizon. Mais borner n’est pas le mot, car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal, et l’on voyait ou l’on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s’étendre encore, et nager dans les vapeurs ambiantes d’un air teint de pourpre et de céruse.

C'était l’heure de midi, l'heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret, et chante l'heure et la prière à toutes les heures ; voix vivante, animée, qui sait ce qu’elle dit et ce qu’elle chante, bien supérieure, à mon avis, à la voix machinale et sans conscience de la cloche de nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac de poil de chèvre à mes chevaux attachés çà et là autour de ma tente ; les pieds enchaînés à des anneaux de fer, ces beaux et doux animaux étaient immobiles, leur tête penchée et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris et luisant et fumant sous les rayons d’un soleil de plomb. Les hommes s'étaient rassemblés à l'ombre du plus large des oliviers ; ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas, et ils fumaient en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers d’Antar. Antar, ce type de l’Arabe errant, à la fois pasteur, guerrier et poète, qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales ; épique comme Homère, plaintif comme Job, amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomon. Ses vers, qui endorment ou exaltent l’imagination de l’Arabe autant que la fumée du tombach dans le narguilé!, retentissaient en sons gutturaux dans le groupe animé de mes saïs ; et, quand le poète avait touché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommes sauvages, mais impressionnables, on entendait un léger murmure de leurs lèvres ; ils joignaient leurs mains, les élevaient au-dessus de leurs oreilles et, inclinant la tête, ils s’écriaient tour à tour : AZah! Allah ! Allah !

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À quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son

mari sur un de ces petits monuments de pierre blanche dont

1. « Pipe où la fumée du tabac passe dans l’eau avant d'arriver à la bouche ». (Note de LAMARTINE.)

2. Ici, dans le Voyage ën Orient, s'intercale une digression sur Antar et son œuvre,

toutes les collines autour de Jérusalem sont parsemées ; elle paraissait à peine avoir dix-huit à vingt ans, et je ne vis jamais une si ravissante image de la douleur. Son profil, que son voile rejeté en arrière me laissait entrevoir, avait la pureté de lignes des plus belles têtes du Parthénon, mais en même temps la mollesse, la suavité et la gracieuse langueur des femmes de l'Asie, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse, bien plus fascinante pour le cœur que la beauté sévère et mâle des statues grecques. Ses cheveux, d’un blond bronzé et doré comme le cuivre des statues antiques, couleur très estimée dans ce pays du soleil, dont elle est comme un reflet permanent; ses cheveux, détachés de sa tête, tombaient autour d’elle et balayaient littéralement le sol ; sa poitrine était entièrement découverte, selon la coutume des femmes de cette partie de l’Arabie ; et, quand elle se baissait pour embrasser la pierre du turban ou pour coller son oreille à la tombe, ses deux seins nus touchaient la terre et creusaient leur moule dans la poussière, comme ce moule du beau sein d’Atala ensevelie, que le sable du sépulcre dessinait encore, dans l’admirable épopée de M. de Chateaubriand. Ellé avait jonché de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terre alentour; un beau tapis de Damas était étendu sous ses genoux; sur le tapis il y avait quelques vases de fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d'orge, car cette femme devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dans la terre, et qui était censé correspondre à l'oreille du mort, lui servait de porte-voix vers cet autre monde où dormait celui qu’elle venait visiter. Elle se penchait de moment en moment vers cette étroite ouverture ; elle y chantait des choses entremêlées de sanglots, elle y collait ensuite l’oreille comme si elle eût entendu la réponse, puis elle se remettait à chanter en pleurant encore ! J'essayais de comprendre les paroles qu’elle murmuraïit ainsi et qui venaient jusqu’à moi ; mais mon drogman arabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je les regrette ! que de secrets . de l’amour et de la douleur ! que de soupirs animés de toute la vie de deux âmes arrachées l’une à l’autre ces paroles confuses et noyées de larmes devaient contenir ! Oh ! si quelque chose pouvait jamais réveiller un mort, c'étaient de pareilles paroles murmurées par une pareille bouche !

À deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenu par deux roseaux fichés en terre pour servir de parasol, ses deux petits enfants jouaient avectroisesclaves noires d’Abys- .sinie, accroupies comme leur maîtresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de l’Abys-

sinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois statues tirées d’un seul bloc. L'une avait un genou en terre et tenait sur l’autre genou un des enfants, qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère ; l’autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes, comme la Madeleine de Canova, sur son tablier de toile bleue ; la troisième était debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à gauche, berçait contre son sein, à peine dessiné, le plus petit des enfants qu’elle essayaït en vain d’endormir. Quand les sanglots de la jeune veuve arrivaient jusqu'aux enfants, ceux-ci se prenaient à pleurer ; et les trois esclaves noires, après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse, se mettaient à chanter des airs assoupissants et des paroles enfantines de leur pays, pour apaiser les deux enfants.

C'était un dimanche : à deux cents pas de moi, derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j'entendais sortir par bouffées, de la noire coupole du couvent grec, les échos éloignés et affaiblis de l’office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David s’élevaient, après trois mille ans, rapportés, par des voix étrangères et dans une langue nouvelle, sur ces collines qui les avaient inspirés ; et je voyais, sur les terrasses du couvent, quelques figures de vieux moines de Terre Sainte aller et venir, leur bréviaire à la main, et murmurant ces prières murmurées déjà par tant de siècles dans des langues et sur des rythmes divers !

Et moi j'étais là aussi, pour chanter toutes ces choses ; pour étudier les siècles à leur berceau ; pour remonter jusqu’à sa source le cours inconnu d’une civilisation, d’une religion ; pour m'inspirer de l'esprit des lieux et du sens caché des histoires et des monuments sur ces bords qui furent le point de départ du monde moderne, et pour nourrir d’une sagesse plus réelle, et d’une philosophie plus vraie, la poésie grave et pensée de l’époque avancée où nous vivons !

Cette scène, jetée par hasard sous mes yeux ét recueillie dans un de mes mille souvenirs de voyages, me présenta les destinées et les phases presque complètes de toute poésie : les trois esclaves noires, berçant les enfants avec les chansons naîves et sans pensée de leur pays, la poésie pastorale et instinctive de l'enfance des nations ; la jeune veuve turque, pleurant son mari en chantant ses sanglots à la terre, la poésie élégiaque et passionnée, la poésie du cœur ; les soldats et les moukres arabes, récitant des fragments belliqueux, amoureux et merveilleux d’Antar, la poésie épique et guerrière des peuples nomades ou conquérants ; les moines grecs, chantant les psaumes sur leurs terrasses soli-

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