‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 27 sur 88 · Héliopolis : nom grec de Balbek ou Baalbeck · texte numérisé non relu

Héliopolis : nom grec de Balbek ou Baalbeck

de ce spectacle qui nivelle toutes les pensées. Enfin nous touchâmes aux premiers tronçons de colonnes, aux premiers blocs de marbre, que les tremblements de terre ont secoués jusqu’à plus d’un mille des monuments mêmesi, comme les feuilles sèches, jetées et roulées loin de l’arbre après l'ouragan.

Noussuivimes notre route, entre le désert à gauche et les ondulations de l’Anti-Liban à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs et le lit d’un large torrent qui serpente entre les ruines, et au bord duquel s'élèvent quelques beaux noyers. L’Acropolis, ou la colline artificielle qui porte tous les grands monuments d’Héliopolis, nous apparaissait çà et là, entre les rameaux et au-dessus de la tête des grands arbres ; enfin, nous la découvrîimes en entier, et toute la caravane s'arrêta, comme par un instinct électrique. Aucune plume, aucun pinceau ne pourraient décrire l'impression que ce seul regard donne à l'œil et à l’âme. Sous nos pas, dans le lit du torrent, au milieu des champs, autour de tous les troncs d’arbres, des blocs de granit rouge ou gris, de porphyre sanguin de marbre blanc, de pierre jaune, aussi éclatante que le marbre de Paros ; tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves, volutes, corniches, entablements, piédestaux ; membres épars, et qui semblent palpitants, des statues tombées la face contre terre : tout cela confus, groupé en monceaux, disséminé et ruisselant de toutes parts, comme les laves d’un volcan qui vomirait les débris d’un grand empire : à peine un sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute la terre. Le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas dans les acanthes polies des corniches, ou sur le sein de neige d’un torse de femme : l’eau seule de la rivière de Balbek se faisait jour parmi ces lits de fragments et lavait de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle à son cours.

Au delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes de marbre, la colline de Balbek, plate-forme de mille pas de long, de sept cents pieds de large, toute bâtie de main d'homme, en pierres de taille, dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur quinze à seize pieds d’élévation, mais la plupart de quinze à trente. Cette colline de granit taillé se présentait à nous par son extrémité orientale, avec ses bases profondes et ses revêtements incommensurables, où trois morceaux de granit forment cent quatre-vingts pieds de développement et près de quatre mille pieds de surface; avec les larges embouchures de ces voûtes souterraines, où l’eau de la

1. Un tremblement de terre ravagea Héliopolis en 1170 ; un autre l’anéantit en 1750.

rivière s’engouffrait, où le vent jetait, avec l’eau, des murmures semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur cette immense plate-forme, l'extrémité des grands temples se montrait à nous, détachés de l’horizon bleu et rose ou couleur d’or. Quelques-uns de ces monuments déserts semblaient intacts et paraissaient sortir des mains de l’ouvrier; d’autres ne présentaient plus que des restes encore debout, des colonnes isolées, des pans de muraille inclinés et des frontons démantelés : l’œil se perdait dans les avenues étincelantes des colonnades de ces divers temples, et l’horizon trop élevé nous empéchait de voir où finissait ce peuple de pierre. Les six colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement leur riche et colossal entablement, dominaient toute cette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des géants.

Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant de distance; et, sûrs enfin de posséder pour le lendemain cespectacle quelesrêves mêmes ne pouvaient nous rendre, nous nous remîmes en marche. Le jour baissait : il fallait trouver un asile ou sous la tente, ou sous quelque voûte de ces ruines, pour passer la nuit et nous reposer d’une marche de quatorze heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines et une vaste plage toute blanche de débris, et, traversant quelques champs de gazon broutés par les chèvres et les chameaux, nous: nous dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait, à quelques cents pas de nous, d’un groupe de ruines entremêlées de masures arabes. Le sol était inégal et montueux, et retentissait sous les fers de nos chevaux, comme si les souterrains que nous foulions allaient s’entr’ouvrir sous leurs pas. Nous arrivâmes à la porte d’une cabane basse et à demi cachée par les pans de marbre dégradés, et dont la porte et les étroites fenêtres, sans vitres et sans volets, étaient construites de marbre et de porphyre, mal collés ensemble avec un peu de ciment. Une petite ogive de pierre s’élevait d’un ou deux pieds au-dessus de la plate-forme qui servait de toit à cette masure, et une petite cloche semblable à celle que l’on peint sur la grotte des ermites s’y balançaït aux bouffées du vent : c'était le palais épiscopal de l’évêque arabe de Balbek, qui surveillait dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinze familles chrétiennes de la communion grecque perdues au milieu de ces déserts et de la tribu féroce des Arabes indépendants de Bkâ. Jusque-là nous n'avions vu aucun être vivant que les chacals, qui couraient entre les colonnes du grand temple, et les petites hirondelles, au collier de soie rose, qui bordaient,

comme un ornement d'architecture orientale, les corniches de la plate-forme. L'évêque, averti par le bruit de notre caravane, arriva bientôt, et, s’inclinant sur la porte, m'offrit l'hospitalité. C'était un beau vieillard aux cheveux et à la barbe d'argent, à la physionomie grave et douce, à la parole noble, suave et cadencée, tout à fait semblable à l’idée du prêtre dans le poème ou dans le roman, et digne en tout de montrer sa figure de paix, de résignation et de charité, dans cette scène solennelle de ruines et de méditations. Il nous fit entrer dans une petite cour intérieure pavée aussi d’éclats de statues, de morceaux de mosaïque et de vases antiques, et nous livrant sa maison, c’est-à-dire deux petites chambres basses, sans meubles et sans portes, il se retira et nous laissa, suivant la coutume orientale, maîtres absolus de sa demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre, autour de la maison, des chevilles de fer pour y attacher par des anneaux les jambes de nos chevaux, et que d’autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le piluut et cuire les galettes d'orge, nous sortimes pour jeter un second regard sur les monuments qui nous environnaient. Les grands temples étaient devant nous, comme des statues sur leurs piédestaux : le soleil les frappait d’un dernier rayon vague, qui se retirait lentement d’une colonne à l’autre, comme les lueurs d’une lampe que le prêtre emporte au fond du sanctuaire ; les mille ombres des portiques, des piliers, des colonnades, des autels, se répandaient mouvantes sous la vaste forêt de pierre, et remplaçaient peu à peu sur l’Acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin. Plus loin, dans la plaine, c'était un océan de ruines qui ne se perdait qu'à l'horizon : on eût dit des vagues de pierres brisées contre un écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien ne s'élevait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit, qui tombait des hauteurs déjà grises d’une chaîne de montagnes, les ensevelissait successivement dans son ombre. Nous restâmes quelques moments assis silencieusement devant ce spectacle, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite cour de l’évêque, éclairée par le foyer des Arabes.

Assis sur quelques fragments de corniches et de chapiteaux, qui servaient de bancs dans la cour, nous mangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désert, et nous restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil, de ce qui remplissait nos pensées. Le foyer s’éteignait ; mais la lune s’élevait pleine et éclatante dans le ciel limpide, et, passant à travers les crénelures d’un grand mur de pierres blanches et les

1, Mets turc : riz cuit avec du beurre et de la viande, et assaisonné de poivre rouge,

dentelures d’une fenêtre en arabesque, qui bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait l'enceinte d’une clarté qui rayonnait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent : ce que nous pensions à cette heure, à cette place, si loin du monde vivant, dans ce monde mort, en présence de tant de témoins muets d’un passé inconnu, mais qui bouleverse toutes nos petites théories d'histoire et de philosophie de l'humanité ; ce qui se remuait dans nos esprits ou dans nos cœurs, de nos systèmes, de nos idées, hélas ! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos sentiments individuels, Dieu seul le sait, et nos langues n’essayaient pas de le dire ; elles auraient craint de profaner la solennité de cette heure, de cet astre, de ces pensées mêmes : nous nous taisions. Tout à coup, comme une plainte douce et amoureuse, un murmure grave et accentué par la passion sortit des ruines, derrière ce grand mur percé d’ogives arabesques, et dont le toit nous avait paru écroulé sur lui-même ; ce murmure vague et confus s’enfla, se prolongea, s’éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri de plusieurs voix én chœur, un chant monotone, mélancolique et tendre, qui montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement, et qui se répondait à lui-même : c'était la prière du soir, que l’évêque arabe faisait avec son petit troupeau dans l'enceinte éboulée de ce qui avait été son église, monceaux de ruines entassés récemment par une tribu d’Arabes idolâtres. Rien ne nous avait préparés à cette musique de l’âme, dont chaque note est un sentiment ou un soupir du cœur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblements de terre, par les barbares et par le temps. Nous fûmes frappés de saisissement, et nous accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre poésie intérieure les accents de cette poésie sainte, jusqu’à ce que les litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone, et que les derniers soupirs de ces voix pieuses se fussent assoupis dans le silence accoutumé de ces vieux débrisi.

r. Lamartine ajoute, dans es Destinées de la Poésie, le paragraphe suivant :

« Voilà, disions-nous en nous levant, ce que sera sans doute la poésie des derniers âges : « soupir et prière sur des tombeaux, aspiration plaintive vers un monde qui ne connaîtra « ni mort ni ruines.»

Bénéfice des Voyages.

er avril 1833.

IL N°'Y À d'homme complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie. Les habitudes étroites et uniformes que l’homme prend dans sa vie régulière et dans la monotonie de sa patrie sont des moules qui rapetissent tout : pensée, philosophie, religion, caractère, tout est plus grand, tout est plus juste, tout est plus vrai chez celui qui a vu la nature et la société de plusieurs points de vue. Il y a une optique pour l’univers matériel et intellectuel. Voyager pour chercher la sagesse était un grand mot des anciens ; ce mot n’est pas compris de nous : ils ne voyageaient pas pour chercher seulement des dogmes inconnus et des lecons de philosophes, mais pour tout voir et tout juger. Pour moi, je suis constamment frappé de la façon étroite et mesquine dont nous envisageons les choses, les institutions et les peuples ; et si mon esprit s’est agrandi, simon coup d'œil s’est étendu, si j'ai appris à tout tolérer en comprenant tout, je le dois uniquement à ce que j'ai souvent changé de scène et de point de vue. Étudier les siècles dans l’histoire, les hommes dans les voyages et Dieu dans la nature, c’est la grande école ; nous étudions tout dans nos misérables livres, et nous comparons tout à nos petites habitudes locales. Et qui est-ce qui a fait nos habitudes et nos livres ? . Des hommes aussi petits que nous. Ouvrons le livre des livres, vivons, voyons, voyageons : le monde est un livre dont chaque pas nous tourne une page; celui qui n’en a lu qu’une, quesait-il ?

Les Bazars de Damas.

2 avril 1833.

PARCOURU les bazars de Damas. Le grand bazar a environ une demi-lieue de long. Les bazars sont de larges rues, couvertes par des charpentes très élevées, et bordées de boutiques, d’échoppes, de magasins, de cafés ; ces boutiques sont étroites et peu profondes ; le négociant est assis sur ses talons devant sa boutique, la pipe à la bouche ou le narguilé à côté de lui. Les magasins sont remplis de marchandises de toutes sortes, et surtout d’étof-

fes des Indes, qui affluent à Damas par les caravanes de Bagdad. Des barbiers invitent les passants à se faire couper les cheveux. Leurs échoppes sont toujours pleines de monde. Une toule aussi nombreuse que celle des galeries du Palais-Royal1 circule tout le jour dans le bazar. Mais le coup d’œil de cette foule est infiniment plus pittoresque. Ce sont des agas? vêtus de longues pelisses de soie cramoisie, fourrées de martre, avec des sabres et des poignards enri-his de diamants, suspendus à la ceinture. Ils sont suivis de cinq ou six courtisans, serviteurs ou esclaves, qui marchent silencieusement derrière eux et portent leurs pipes et leur narguilé : ils vont s’asseoir une partie du jour sur les divans extérieurs de cafés bâtis au bord des ruisseaux qui traversent la ville ; de beaux platanes ombragent le divan : là, ils fument et causent avec leurs amis, et c’est le seul moyen de communication, excepté la mosquée, pour les habitants de Damas. Là se préparent, presque en silence, les fréquentes révolutions qui ensanglantent cette capitale. La fermentation muette couve longtemps, puis éclate au moment inattendu. Le peuple court aux armes sous la conduite d’un parti quelconque, commandé par un de ces agas, et le gouvernement passe pour quelque temps dans les mains du vainqueur. Les vaincus sont mis à mort ou s’enfuient dans les déserts de Balbek et de Palmyre, où les tribus indépendantes leur donnent asile.

.… Les Arabes du grand désert et ceux de Palmyre sont en foule dans la ville, et circulent dans le bazar : ils n’ont pour vêtement qu’une large couverture de laine blanche, dont ils se drapent à la manière des statues antiques. Leur teint est hâlé, leur barbe noire, leurs yeux sont féroces. Ils forment des groupes devant les boutiques des marchands de tabac et devant les selliers et les armuriers. Leurs chevaux, toujours sellés et bridés, sont entravés dans les rues et sur les places.

Chaque genre de commerce et d'industrie à son quartier à part dans les bazars. Là sont les armuriers, dont les boutiques sont loin d'offrir les armes magnifiques et renommées que Damas livrait jadis au commerce du Levant. Ces fabriques de sabres admirables, si elles ont jamais existé à Damas, sont complètement tombées en oubli : on n’y fabrique que des sabres d’une trempe commune, et l’on ne voit chez les armuriers que de vieilles armes sans prix. J'y ai vainement cherché un sabre et un poignard de l’ancienne trempe. Ces sabres viennent mainte-

1. Le Palais-Royal était encore en 1835 une promenade et un lieu d’attraction très fré-

quenté.

2. Chefs turcs, chargés d’un commandement quelconque. 3. Damas : capitale de la Syrie,

nant du Korassan, province de Perse, et même là on ne les fabrique plus. il en existe un certain nombre qui passent de main en main, comme des reliques précieuses, et qui sont d’un prix inestimable. La lame de celui dont on m'a fait présent a coûté cinq mille piastres au pacha. Les Turcs et les Arabes, qui estiment ces lames plus que les diamants, sacrifieraient tout au monde pour une pareille arme ; leurs regards étincellent d’enthousiasme et de vénération quand ils voient la mienne, et ils la portent à leur front, comme s'ils adoraient un si parfait instrument de mort.

Les bijoutiers n’ont aucun art et aucun goût dans l’ajustement de leurs pierres précieuses ou de leurs perles, mais ils possèdent en ce genre d'immenses collections. Toute la richesse des Orientaux est mobilière, pour être enfouissable ou portative. Il y a une grande quantité de ces orfèvres ; ils étalent peu : tout est renfermé dans de petites cassettes qu’ils ouvrent quand on leur demande un bijou.

Les selliers sont les plus nombreux et les plus ingénieux ouvriers de ces bazars : rien n’égale, en Europe, le goût, la grâce et la richesse des harnais de luxe qu'ils façonnent pour les chievaux des chefs arabes ou des agas du pays. Les selles sont revêétues de velours et de soie brochée d’or et de perles. Les colliers de maroquin rouge, qui tombent en frange sur le poitrail, sont ornés également de glands d’argent et d’or et de touffes de perles. Les brides, infiniment plus élégantes que les nôtres, sont aussi toutes de maroquin de diverses couleurs et décorées de glands de soie et d’or. Tous ces objets sont, comparativement avec l'Europe, à très bas prix. J'ai acheté deux de ces brides les plus magnifiques pour cent vingt piastres les deux (environ cinquante francs).

Les marchands de comestibles sont ceux dont les magasins offrent le plus d’ordre, d'élégance, de propreté et d’attrait à l’œil. Le devant de leur boutique est garni d’une multitude de corbeilles remplies de légumes, de fruits secs et de graines légumineuses dont je ne sais pas les noms, mais qui ont des formes et des couleurs vernissées admirables, et qui brillent comme de petits cailloux sortant de l’eau. Les galettes de pain, de toute épaisseur et de toute qualité, sont étalées sur le devant de la boutique ; il y en a une innombrable variété pour les différentes heures et les différents repas du jour : elles sont toutes chaudes comme des gaufres et d’une saveur parfaite. Nulle part je n’ai vu une si grande perfection de pain qu’à Damas : il ne coûte presque rien. Quelques restaurants offrent aussi à dîner aux négociants ou aux promeneurs du bazar. Il n’y a chez eux ni

tables ni couverts : ils vendent de petites brochettes de morceaux de mouton gros comme une noix et rôtis au four, L’acheteur les emporte sur une des galettes dorées du pain dont j'ai parlé, et les mange sur le pouce. Les fontaines nombreuses du bazar lui offrent la seule boisson des Arabes. Un homme peut se nourrir parfaitement à Damas pour deux piastres ou environ dix sous par jour. Le peuple n’en emploie pas la moitié à sa nourriture. On aurait une jolie maison pour deux ou trois cents piastres par an. Avec trois ou quatre cents francs de revenu, on serait à son aise ici ; c’est de même partout en Syrie.

En parcourant le bazar, je suis arrivé au quartier des faiseurs de caisses et de coffres : c’est la grande industrie, car tout l’ameublement d’une famille arabe consiste en un ou deux coffres où l’on serre les hardes et les bijoux. La plupart de ces coffres sont en cèdre et peints en rouge, avec des ornements dessinés en clous d’or. Quelques-uns sont admirablement sculptés en relief et couverts d'arabesques très élégantes. J'en ai acheté trois, et je les ai expédiés par la caravane de Tarabourloust. L’odeur du bois de cèdre embaume partout le bazar ; et cette atmosphère, composée de mille parfums divers qui s’exhalent des boutiques de menuisiers, des magasins d'épiceries et de droguistes, des caisses d’ambre ou de gommes parfumées, des cafés, des pipes sans cesse fumantes dans le bazar, me rappelle l’impression que j’éprouvai la première fois que je traversai Florence, où les charpentes de bois de cyprès remplissent les rues d’une odeur à peu près pareille.

La Légende du Berger.

6 avril 1833.

L'ARABE qui marche à côté de mon cheval me montre à l’horizon un grand lac qui brille au pied des montagnes, et me raconte une histoire dont je comprends quelques mots et que mon drogman m'interprète.

Il y avait un berger qui gardait les chamelles d’un village aux bords de ce lac, dans un canton désert et inhabité de cette haute montagne. Un jour, en abreuvant son troupeau. il s’aperçut que l’eau du lac fuyait par une issue souterraine et il la ferma avec une grosse pierre, mais il y laissa tomber son bâton de berger. Quelque temps après un fleuve tarit dans une des pro-

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