Nom turc de Tripoli
vinces de la Perse. Le sultan, voyant son pays menacé de la famine par le manque d’eau pour les irrigations, consulta les sages de son empire, et, sur leur avis, il envoya des émissaires dans tous les royaumes environnants pour découvrir comment la source de son fleuve avait été détournée ou tarie. Ces ambassadeurs portaient le bâton du berger, que le fleuve avait apporté. Le berger se trouvait à Damas quand ces envoyés y parurent ; il se souvint de son bâton tombé dans le lac, il s’approcha et le reconnut entre leurs mains ; il comprit que son lac était la source du fleuve, et que la richesse et la vie d’un peuple étaient entre ses mains. « Que fera le sultan pour celui qui lui rendra son fleuve ? demanda-t-il aux envoyés. — Il lui donnera, répondirent-ils, sa fille et la moitié de son royaume. — Allez donc, répliqua-t-il, et, avant que vous soyez de retour, le fleuve perdu arrosera la Perse et réjouira le cœur du sultan. » Le berger remonta dans les montagnes, ôta la grosse pierre, et les eaux, reprenant leur cours par ce canal souterrain, allèrent remplir de nouveau le lit du fleuve. Le sultan envoya de nouveaux ambassadeurs avec sa fille à l’heureux berger, et lui donna la moitié de ses provinces.
Ces traditions merveilleuses se conservent avec une foi entière parmi les Arabes ; aucun d’eux ne doute, parce que l’imagination ne doute jamais.
Un Orage dans le Liban.
7 avril 1833.
JÉ pris des guides à Zarklé! pour franchir le Liban par des sentiers inconnus. La route ordinaire était interceptée par la prodigieuse quantité de neige tombée pendant cet hiver. Nous montâmes d’abord par des pentes assez douces, à travers des collines cultivées en vignes et en mûriers. Bientôt nous arrivâmes à la région des rochers et des torrents sans lit; nous en passâmes une trentaine au moins dans l’espace de six heures. Ils courent sur des pentes si rapides, qu’ils n’ont pas le temps de se creuser un lit : c’est un rideau d’écume qui glisse sur le roc nu, et qui passe avec la rapidité des aïles de l’oiseau.
Le ciel se couvrit de nuages pâles qui interceptaient déjà la lumière, quoique le jour fût peu avancé ; nous étions complètement noyés dans ces vagues roulantes de nuages, et souvent
1. Zarklé (Zahlé, ou Sahlé), à environ 50 k, au nord-ouest de Damas, par delà l’Anti-Liban,
nous n’apercevions pas la tête de la caravane enfoncée dans ces avenues ténébreuses. La neige aussi commençait à tomber à larges flocons, et couvrait la trace des sentiers que cherchaïent vainement nos guides ; nous soutenions avec peine nos chevaux fatigués, et dont les fers glissaient sur les reébords escarpés que nous étions obligés de suivre. Le magnifique horizon inférieur de la vallée de Balbek et des cimes de l’Anti-Liban, avec les grandes ruines des temples de Bkâ frappés de la lumière, ne nous apparaissaient que par moments à travers des échappées de nuages fendus; il semblait que nous naviguions dans le ciel, et que le piédestal d’où nous voyions la terre ne lui appartenait plus. Cependant les vents sonores, qui dormaient dans les profondes et hautes gorges des montagnes, commençaient à rendre des sons lugubres et souterrains semblables au mugissement d’une forte mer après la tempête ; ils passaient comme des foudres, tantôt sur nos têtes, tantôt dans des régions inférieures, sous nos pieds, roulant, comme des feuilles mortes, des masses de neige et des volées de pierres et même d’assez gros blocs de roche, de même que si la bouche d’un canon les avait lancés : deux de nos chevaux en furent atteints, et roulèrent avec nos bagages dans le précipice. Aucun de nous ne fut frappé ; mes jeunes étalons arabes, qu’on menait en main, semblaient pétrifiés de terreur ; ils s’arrêtaient court, levaient les naseaux, et jetaient, non pas des hennissements, mais des cris gutturaux semblables à des râlements humains ; nous marchions serrés Pour nous surveiller et nous assister en cas d’accident. La nuit devenait de plus en plus noire, et la neige, qui battait nos yeux, nous enlevait le peu de lumière qui pouvait nous guider encore. Les tourbillons de vent remplissaient toute la gorge où nous étions de neige tournoyante qui s'élevait en colonne jusqu’au ciel et retombait en nappes immenses comme l’écume des grandes vagues sur les écueils ; il y avait des moments où il était impossible de respirer ; nos guides s’arrêtaient à chaque instant, hésitaient et tiraient des coups de fusil pour nous diriger ; mais le ventfurieux ne laissait rien retentir, et la détonation de nos armes ressemblait au léger claquement d’un fouet. Cependant, à mesure que nous nous enfoncions davantage dans cette haute gorge des dernières croupes du Liban, nous entendions avec effroi un mugissement grave, continu, sourd, qui croissait de moment en moment, et formait comme la basse de ce concert horrible des éléments déchaînés : nous ne savions à quoi l’attribuer ; il semblait qu’une partie de la montagne s’écroulait et roulait en torrents de rochers. Les nuages épais et rasant le sol nous cachaient tout ; nous ne savions où nous étions, lorsque nous vîimes pas-
ser tout à coup à côté de nous des chevaux sans cavaliers et des mulets sans charge, avec plusieurs chameaux qui S’enfuyaient sur les flancs de neige de la montagne. Bientôt les Arabes, poussant des cris, les suivirent : ils nous avertirent de nous arrêter, nous montrant de la main, à quarante ou cinquante pas au-dessus de nous, une masure adossée à ün bloc de rochér que les nuages noùs avaient caché jusque-là. Une colonne dé fumée et la lueur d’un foyer sortaient de la porte de cette cabané, dont le toit, en énormes branches de cèdre, venait d’être à moitié enlevé par l’otiragan, et pendait sur la mér ; c'était le seul asile qu'il y eût pour nous sur cette partie du Liban : le kan de Murat-Beÿ!; uñ pauvre Arabe l’habite l'été pour offrir de l’orge et un abri aux céravanes de Damas qui vont par cette route en Syrie. Nous y descendimes avec peine par dés degrés de roche cachés sous un pied de neige ; lé torrent, qui coule à cent pas au-dessous du kan, et qu’il faut traverser pour gravir la dernière région des montagnes, était devenu tout à coup uñ fleuve immense qui roulait avec ses eaux des blocs de pierre et des débris de la tempête. Surpris sur ses bords par les tourbillons du vent, et à demi ensevelis sous la neige, les Arabes que nous avions rencontrés ävaieént jeté les fardeaux de leurs chameaux et de leurs mulets, et les avaient laissés sur la place pour se sauvér au kan de Murat. Nous le trouvâmes rempli de ces hommes et dé leurs montures; aucune place pour nous ñi pour nos chevaux. Cependant, à l'abri du bloc de rocher plus grand qu’üne maison, le Vent se faisait moins sentir, et les nuées de neigeémportées de la cime du Liban, qui passaient sur nos têtes pour aller S’abattre dans la plaine, commençaient à deveñir moins épaisses, ét nous laissaient par intervalles apercevoir un coin du ciel où brillaient déjà les étoiles. Le vent tomba bientôt tout à fait ; nous descendîimes de cheval, nous cherchâmes à nous faire ün abri pour passer non seulement la nuit, mais plusieurs jours peut-être, si le torrent, que nous éntendioïis sans le voir, continuait à fermer le passage. Sous les mürs du kan écroulé, à l’abri d’une partie des branchés de cèdre qui formaient tout à l'heure le tôit, il y avait un espace de dix pieds carrés encombré de neige et de boue : nous balayâmes la neige ; il restait un pied de fange molle où nous ne pouvions poser nos tapis ; fous arrachâmes du toit quelques branches d'arbre que nous étendîmes comme uñe claie sur lé sol délaÿé ; ces bûches empêchaient nos ñattes de oi dans l’eäü ; nos matelas, nos tapis, nos
1. Murat (ou Mourad) Bey, célèbre chef des Mamelouks qui fut défait par Bonaparte à là bataille des Pyramides (1708).
manteaux formaient un second plancher ; nous allumâmes un feu dans un coin de cet abri, et nous passâmes ainsi la longue nuit du 7 au 8 avril 1833.
De temps en temps l'ouragan assoupi se réveillait, il semblait que la montagne s’écroulait sur elle-même ; l’énorme rocher auquel était adossé le kan tremblait comme un tronc d'arbre secoué par la rafale, et les mugissements du torrent remplissaient la mer et le ciel de hurlements lamentables. Nous finîmes cependant par nous endormir, et nous nous réveillâmes tard, aux rayons éclatants d’un soleil serein sur la neige. Les Arabes, nos compagnons, étaient partis : ils avaient tenté de traverser le torrent ; nous les aperçûmes de loin gravissant les collines où nous devions les suivre ; nous partimes aussi ; nous marchâmes quatre heures dans une vallée Supérieure où nous ne voyions, comme au sommet du mont Blanc, que la neige sous nos pas et le ciel sur nos têtes. L’éblouissement des yeux, le silence morne, le péril de chaque pas sur ces déserts de neige récente, sans aucun sentier tracé, font du passage de ces hauts piliers de la terre, épine dorsale d’un continent, un moment solennel et religieux. On observe involontairement chaque point de l'horizon et du ciel, chaque phénomène de la nature ; j'en vis un qui me frappa comme une belle image, et que je n’avais jamais encore observé. Tout à fait au sommet du Liban, sur les flancs d’un mamelon abrité à demi du soleil du matin, je vis un magnifique arc-en-ciel, non pas élancé en pont aérien, et unissant le ciel à la cime dé la montagne, mais couché sur la neige et roulé en cercles concentriques comme un serpent aux couleurs éclatantes ; c'était comme le nid de l’arc-en-ciel surpris à la cime la plus inaccessible du Liban. À mesure que le soleil montait et rasait de ses rayons blancs le mamelon, les cercles de l’arc-en-ciel aux mille couleurs ondoyantes semblaient remuer et se soulever ; l'extrémité de ces volutes lumineuses s'élevait en effet de la terre, montait vers le ciel de quelques toises, comme si elle eût essayé de s’élancer vers le soleil, et fondait en vapeurs blanchâtres et en perles liquides qui retombaient autour de nous.
La Vallée des Saints’.
13 avril 1833.
HIER, je redescendais les dernières sommités de ces alpes 2, j'étais l'hôte du cheik d’Éden, village arabe maronite suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnes, aux limites de la végétation, et qui n’est habitable que l’été. Ce noble et respectable vieillard était venu me chercher avec ses fils et quelquesuns deses serviteurs jusqu’aux environs de Tripoli de Syrie, et m'avait reçu dans son château d’Éden avec la dignité, la grâce de cœur et l'élégance de manières que l’on pourrait imaginer dans un des vieux seigneurs de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers brûlaient dans le large foyer ; les moutons, les chevreaux, les cerfs étaient étalés par piles dans les vastes salles, et les outres séculaires des vins d’or du Liban, apportées de la cave par ses serviteurs, coulaient pour nous et pour notre escorte. Après avoir passé quelques jours à étudier ces belles mœurs homériques, poétiques comme les lieux mêmes où nous les retrouvions, le cheik me donna son fils aîné et un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire aux cèdres de Salomon, arbres fameux, qui consacrent encore la plus haute cime du Liban, et que l’on vient vénérer depuis des siècles, comme les derniers témoins de la gloire de Salomon. Je ne les décrirai point ici; mais, au retour de cette journée mémorable pour un voyageur, nous nous égarâmes dans les sinuosités de rochers et dans les nombreuses et hautes vallées dont ce groupe du Liban est déchiré de toutes parts, et nous nous trouvâmes tout à coup sur le bord à pic d’une immense muraille de rochers de quelque mille pieds de profondeur, qui cernent la Vallée des Saints. Les parois de ce rempart de granit étaient tellement perpendiculaires, que les chevreuils même de la montagne n’auraient pu y trouver un sentier, et que nos Arabes étaient obligés de se coucher le ventre contre terre et de se pencher sur l’abîme pour découvrir le fond de la vallée. Le soleil baissait, nous avions marché bien des heures, et il nous en aurait fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentier perdu et regagner Éden. Nous descendîmes de cheval, et, nous confiant à un de nos guides, qui connaissait
+ 1. Ce morceau figure déjà dans Les Destinées de la Poésie. 2. Ces alpes : les sommets neigeux du Liban.
3. Voirle «Chœur des Cèdres du Liban » et les notes dans Z4 Chute d'un Ange, vol. Poésies, Il, p. 61. À
non loin de là un escalier de roc vif, taillé jadis par les moines maronites, habitants immémoriaux de cette vallée, nous suivîmes quelque temps les bords de la corniche, et nous descendîmes enfin, par ces marches glissantes, sur une plate-forme détachée du roc, et qui dominait tout cet horizon.
La vallée s’abaissait d’abord par des pentes larges et douces du pied des neiges, et des cèdres qui formaient une tache noire sur ces neiges ; là elle se déroulait sur des pelouses d’un vert jaune et tendre comme celui des hautes croupes du Jura ou des Alpes, et une multitude de filets d’eau écumante, sortis çà et là du pied des neiges fondantes, sillonnaient ces pentes gazonnées, et venaient se réunir en une seule masse de flots et d’écume au pied d’un premier gradin de rochers. Là, la vallée s’enfonçait tout à coup à quatre ou cinq cents pieds de profondeur, et le torrent se précipitait avec elle, et, s'étendant sur une large surface, tantôt couvrait le rocher comme d’un voile liquide et transparent, tantôt s’en détachait en voûtes élancées, et, tombant enfin sur des blocs immenses et aigus de granit arrachés du sommet, s’y brisait en lambeaux flottants, et retentissait comme un tonnerre éternel. Le vent de sa chute arrivait jusqu’à nous en emportant comme de légers brouillards la fumée de l’eau à mille couleurs, la promenait çà et là sur toute la vallée, ou la suspendait en rosée aux branches des arbustes et aux aspérités du roc. En se prolongeant vers le nord, la Vallée des Saints se creusait de plus en plus et s’élargissait davantage ; puis, à environ deux milles du point où nous étions placés, deux montagnes nues et couvertes d’ombres se rapprochaient en s’inclinant l’une vers l’autre, laissant à peine une ouverture de quelques toises entre leurs deux extrémités, où la vallée allait se terminer et se perdre avec ses pelouses, ses vignes hautes, ses peupliers, ses cyprès et son torrent de lait. Au-dessus des deux monticules qui l’étranglaient ainsi, on apercevait à l'horizon comme un lac d’un bleu plus sombre que le ciel : c'était un morceau de la mer de Syrie, encadré par un golfe fantastique d’autres montagnes du Liban. Ce golfe était à vingt lieues de nous, mais la transparence de l’air nous le montrait à nos pieds, et nous distinguions même deux navires à la voile qui, suspendus entre le bleu du ciel et celui de la mer, et diminués par la distance, ressemblaient à deux cygnes planant dans notre horizon. Ce spectacle nous saisit tellement d’abord, que nous n’arrêtâmes nos regards sur aucun détail de la vallée ; mais quand le premier éblouissement fut passé, et que notre œil put percer à travers la vapeur flottante du soir et des eaux, une scène d’une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
TA chaque détour du torrent où l’écume laissait un peu de place à la terre, un couvent de moines maronites se dessinait en pierres d’un brun sanguin sur le gris du rocher, et sa fumée s'élevait dans les airs entre des cimes de peupliers et de cyprès. Autour des couvents, de petits champs, conquis sur le roc ou sur le torrent, semblaient cultivés comme les parterres les plus soignés de nos maisons de campagne, et çà et là on apercevait ces Maronites, vêtus de leur capuchon noir, qui rentraient du travail des champs, les uns avec la bêche sur l’épaule, les autres conduisant de petits troupeaux de poulains arabes, quelquesuns tenant le manche de la charrue et piquant leurs bœufs entre les mûriers. Plusieurs de ces demeures de prière et de travail étaient suspendues avec leurs chapelles et leurs ermitages sur les caps avancés de deux immenses chaînes de montagnes ; un certain nombre étaient creusées comme des grottes de bêtes fauves dans le rocher même. On n’apercevait que la porte, surimontée d’une ogive vide où pendait la cloche, et quelques petites terrasses taillées sous la voûte même du roc, où les moines vieux et infirmes venaient respirer l’air et voir un peu de soleil, partout où le pied de l’homme pouvait atteindre. Sur certains rebords des précipices l’œil ne pouvait apercevoir aucun accès ; mais là même un couvent, une croix, une solitude, un oratoire, un ermitage et quelques figures de solitaires circulant parmi les roches ou les arbustes, travaillant, lisant ou priant. Un de ces couvents était une imprimerie arabe pour l’instruction du peuple maronite, et l’on voyait sur la terrasse une foule de moines allant et venant, et étendant sur des claies ou sur des roseaux les feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindre, si ce n’est le pinceau, la multitude et le pittoresque de ces retraites. Chaque pierre semblait avoir enfanté sa cellule, chaque grotte son ermite ; chaque source avait son mouvement et sa vie, chaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout où l'œil tombait, il voyait la vallée, la montagne, les précipices s’animeér pour ainsi dire sous son regard, et une scène de vie, de prière, de contemplation, se détacher de ces masses éternelles, ou s’y mêler pour les consacrer. Mais bientôt le soleil tomba, les travaux du jour cessèrent, et toutes les figures noires répandues dans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans les monastères. Les cloches sonnèrent de toutes parts l’heure du recueillement et des offices du soir, les unes avec la voix forte et vibrante des grands vents sur la mer, les autres avec les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé, celle-ci plaintive et lointaine comme des soupirs dans la nuit et dans le désert : toutes ces cloches se répondaient des deux bords 6ppo-
el
sés de la vallée, et les mille échos des grottes et des précipices se lès renvoyaient en murmures confus et répercutés, mêlés avec le mugissément du torrent, des cèdres, et les mille chutes sonores dés sources et des cascades dont lès deux flancs des monts sont Sillonnés. Puis il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus doux, plus mélancolique et plus grave remplit la val-: léé : c'était le chant des psaumés, qui, s’élevant à la fois de chaque monastère, de chaque église, de chaque oratoire, de Chaque cellule des rochers, se mêlait, Se confondait en montant jusqu’à nous comme un vaste murmure, et ressemblait à une seule plainte mélodieuse de la vallée tout entière qui venait de prendre une âme et une voix ; puis un nuage d’encens monta de chaque toit, sortit de chaque grotte, et parfuma cet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muéts et enchantés comme ces esprits célestes quand, planant pour là première fois sur lé globe qu'ils croyaient désert, ils entendirent monter de ces mêmes bords la première prière des hommes ; nous comprimes ce que c'était que la voix de l’homme pour vivifier la naturé là plus morte, et ce que ce serait que la poésie à la fin des témps, quand, tous les sentiments du cœur humain éteints ét absorbés dans un seul, la poésie ne serait plus ici-bas qu’une adoration et un hymne ! 1
Constantinople”.
20 mai 1833.
À CINQ HEURÉS j'étais debout sur le pont : le capitaine fait mettre un canot à la mer ; j y descends avec lui, et nous faisons voile vers l'embouchure du Bosphore, en longeant les murs de Constantinople, que la mer vient laver. Après une demiheure de navigation à travers une multitude de navires à l’ancre, nous touchons aux murs du sérail, qui font suite à ceux de la ville, et forment, à l'extrémité de la colline qui porte Stamboul’, l'angle qui sépare la mer de Marmara du canal du Bosphore et de la Corne-d’Or, ou grande rade intérieure de Constantinople :
1, Dans Les Destinées de la Poésie, Lamartine ajoute le paragraphe suivant :
« Mais nous né Sommes pas à ces temps : le monde est jeune, car la pensée mesure encore « üne distance incommensurable entre l’état actuel de l’humanité et le but qu’elle peut s atteindre ; la poésie aura d'ici là de nouvelles, de hautes destinées à remplir. »
2. Lamartine séjourna deux mois à Constantinople, du 20 mai au 23 juillet 1833.