‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 29 sur 88 · Stamboul : nom turc de Constantinople · texte numérisé non relu

Stamboul : nom turc de Constantinople

c'est là que Dieu et l’homme, la nature et l’art, ont placé ou créé de concert le point de vue le plus merveilleux que le regard humain puisse contempler sur la terre. Je jetai un cri involontaire, et j'oubliai pour jamais le golfe de Naples, et tous ses enchantements ; comparer quelque chose à ce magnifique et gracieux ensemble, c’est injurier la création.

Les murailles qui supportent les terrasses circulaires des immenses jardins du grand sérail étaient à quelques pas de nous, à notre gauche, séparées de la mer par un étroit trottoir en dalles de pierres que le flot lave sans cesse, et où le courant perpétuel du Bosphore forme de petites vagues murmurantes et bleues comme les eaux du Rhône à Genève : ces terrasses, qui s'élèvent en pentes insensibles jusqu’au palais du sultan, dont on aperçoit les dômes dorés à travers les cimes gigantesques des platanes et des cyprès, sont elles-mêmes plantées de cyprès et de platanes énormes, dont les troncs dominent les murs, et dont les rameaux, débordant des jardins, pendent sur la mer en nappes de feuillage et ombragent les caïques ; les rameurs s’arrêtaient de temps en temps à leur ombre; de distance en distance, des groupes d'arbres sont interrompus par des palais, des pavillons, des kiosques, des portes sculptées et dorées ouvrant sur la mer, ou des batteries de canons de cuivre et de bronze de formes bizarres et antiques ; les fenêtres grillées de ces palais maritimes, qui font partie du sérail, donnent sur les flots, et l’on voit à travers les persiennes étinceler les lustres et les dorures des plafonds des appartements ; à chaque pas aussi, d’élégantes fontaines mauresques, incrustées dans les murs du sérail, tombent du haut des jardins et murmurent dans des conques de marbre, pour désaltérer les passants ; quelques soldats turcs sont couchés auprès de ces sources, et des chiens sans maître errent le long du quai ; quelques-uns sont couchés dans des embouchures de canon à énormes calibres. À mesure que le canot avançait le long de ces murailles, l'horizon devant nous s’élargissait, la côte d’Asie se rapprochait, et l'embouchure du Bosphore commençait à se tracer à l'œil entre des collines de verdure sombre et des collines opposées, qui semblent peintes de toutes les nuances de l’arc-en-ciel: là nous nous reposâmes encore ; la côte riante d’Asie, éloignée de nous d’environ un mille, se dessinait à notre droite, toute découpée de larges et hautes collines dont les cimes étaient de noires forêts à têtes aiguës, les flancs des champs entourés de franges d’arbres, semés de maisons peintes en rouge, et les bords des ravins à pic tapissés de plantes vertes et de Sycomores, dont les branches trempent dans l’eau; plus loin, ces collines s’élevaient davan-

tage, puis redescendaient en plages vertes et formaient un large cap avancé, qui portait comme une grande ville : c'était Scutari avec ses grandes casernes blanches semblables à un château royal, ses mosquées entourées de leurs minarets resplendissants, ses quais et ses anses bordés de maisons, de bazars, de caïques, à l’ombre, sous des treilles ou sous des platanes, et la sombre et profonde forêt de cyprès qui couvre la ville ; et à travers leurs rameaux brillaient, comme d’un éclat lugubre, les innombrables monuments blancs des cimetières turcs ; au delà de la pointe de Scutari, terminée par un îlot qui porte une chapelle turque et qu’on appelle le Tombeau de la jeune fille, le Bosphore, comme un fleuve encaissé, s’entr’ouvrait et semblait fuir entre des montagnes sombres dont les flancs de rochers, les angles sortants et rentrants, les ravins, les forêts, se répondaient des deux bords, et au pied desquels on distinguait à perte de vue une suite non interrompue de villages, de flottes à l’ancre ou à la voile, de petits ports ombragés d’arbres, de maisons disséminées et de vastes palais avec leurs jardins de roses sur la mer.

Quelques coups de rames nous portèrent en avant et au point précis de la Corne-d’Or où l’on jouit à la fois de la vue du Bosphore, de la mer de Marmara, et enfin de la vue entière du port ou plutôt de la mer intérieure de Constantinople; là nous oubliâmes Marmara, la côte d’Asie et le Bosphore, pour contempler d’un seul regard le bassin même de la Corne-d'Or et les sept villes suspendues sur les sept collines de Constantinople, convergeant toutes vers le bras de mer qui forme la ville unique et incomparable, à la fois ville, campagnes, mer, port, rives de fleuves, jardins, montagnes boisées, vallées profondes, océan de maisons, fourmilière de navires et de rues, lacs tranquilles et solitudes enchantées, vue qu'aucun pinceau ne peut rendre que par détails, et où chaque coup de rame porte l’œil et l’âme à un aspect, à une impression opposés.

Nous faisons voile vers les collines de Galata et de Péra ; le sérail s’éloignait de nous, et grandissait en s’éloignant à mesure que l’œil embrassait davantage les vastes contours de ses murailles et la multitude de ses pentes, de ses arbres, de ses kiosques et de ses palais. Il aurait à lui seul de quoi asseoir une grande ville. Le port se creusait de plus en plus devant nous ; il circule comme un canal entre des flancs de montagnes recourbées, et se développe plus on avance. Ce port ne ressemble en rien à un port : c’est plutôt un large fleuve comme la Tamise, enceint des deux côtés de collines chargées de villes, et couvert, sur l’une et l’autre rive, d’une flotte interminable de vaisseaux groupés

à l'ancre le long des maisons. Nous passions à travers cette multitude innombrable de bâtiments, les uns à l'ancre, les autres déjà à la voile, cinglant vers le Bosphore, vers la mer Noire ou vers la mer de Marmara ; bâtiments de toutes formes, de toutes grandeurs, de tous pavillons, depuis la barque arabe, dont la proue s'élance et s'élève comme le bec des galères antiques, jusqu’au vaisseau à trois ponts avec ses murailles étincelantes de bronze. Des volées de ca'ques turcs, conduits par un ou deux rameurs en manches de soie, petites barques qui servent de voitures dans les rues maritimes de cette ville amphibie, circulaient entre ces grandes masses, se croisant, se heurtant sans se renverser, se coudoyant comme la foule dans les places publiques ; et des nuées d’albatros, pareils à de beaux pigeons blancs, se levaient de la mer à leur approche pour aller se poser plus loin et se faire bercer par la vague. Je n’essaierai pas de compter les vaisseaux, les navires, les bricks et les bâtiments et barques qui dorment ou voguent dans les eaux du port de Constantinople, depuis l'embouchure du Bosphore et la pointe du sérail jusqu'au faubourg d’Eyoub et aux délicieux vallons des Eaux douces. La Tamise à Londres n'offre rien de comparable, Qu'il suffise de dire qu'indépendamment de la flotte turque et des bâtiments de guerre européens à l’ancre dans le milieu du canal, les deux bords de la Corne-d’Or en sont couverts sur deux ou trois bâtiments de profondeur et sur une longueur d’une lieue environ des deux côtés. Nous ne fimes qu’entrevoir ces files prolongées de proues regardant la mer, et notre regard alla se perdre au fond du golfe, qui se rétrécissait, en s’enfonçant dans les terres, parmi une véritable forêt de mâts.

La Basilique de Sainte-Sophie.

26 mai 1833.

LA GRANDE BASILIQUE de Sainte-Sophie, bâtie par Constantini, est un des plus vastes édifices que le génie de la religion chrétienne ait fait sortir de la terre ; mais on sent, à la barbarie de l’art qui a présidé à cette masse de pierre, qu’elle fut l’œuvre d’un temps de corruption et de décadence. C’est le souvenir confus et grossier d’un goût qui n'est plus; c’est l'ébauche

x. Constantin le Grand, proclamé César en 306. En 330 il transporta le siège de l’Empire à Byzance, qui prit alors le nom de Constantinople. Il mourut en 337.

informe d'un art qui s’essaie. Le temple est précédé d’un longet large péristyle couvert et fermé comme celui de Saint-Pierre de Rome. Des colonnes de granit d’une prodigieuse élévation, mais encaissées dans les murailles et faisant massif avec elles, séparent ce vestibule du parvis. Une grande porte ouvre sur l'intérieur. L’enceinte de l’église est décorée sur ses flancs de superbes colonnes de porphyre, de granit égyptien et de marbres précieux ; mais ces colonnes, de grosseur, de proportion et d'ordre divers, sont évidemment des débris empruntés à d’autres temples et placés là sans symétrie et sans goût, comme des barbares font supporter une masure par les fragments mutilés d’un palais. Des piliers gigantesques, en maçonnerie vulgaire, portent un dôme aérien comme celui de Saint-Pierre, et dont l'effet est au moins aussi majestueux. Ce dôme, revêtu jadis de mosaïques qui formaient des tableaux sur la voûte, a été badigeonné quand Mahomet II s’empara de Sainte-Sophie pour en faire une mosquée!, Quelques parties de l’enduit sont tombées et laissent réapparaître l’ancienne décoration chrétienne. Des galeries circulaires, adossées à de vastes tribunes, règnent autour de la basilique, à la hauteur de la naissance de la voûte. L'aspect de l'édifice est beau de là : vaste, sombre, sans ornement, avec ses voûtes déchirées et ses colonnes bronzées, il ressemble à l’intérieur d’un tombeau colossal dont les reliques ont été dispersées. Il inspire l’effroi, le silence, la méditation sur l'instabilité des œuvres de l’homme, qui bâtit pour des idées qu’il croit éternelles, et dont les idées successives, un livre ou un sabre à la main, viennent tour à tour habiter ou ruiner les monuments. Dans son état présent, Sainte-Sophie ressemble à un grand caravansérail de Dieu. Voilà les colonnes du temple d’Éphèse, voilà les images des apôtres avec leurs auréoles d’or sous la voûte qui regardent les lampes suspendues de l’iman.

En sortant de Sainte-Sophie, nous allâmes visiter les sept principales mosquées de Constantinople : elles sont moins vastes, mais infiniment plus belles. On sent que le mahométisme avait son art à lui, son art tout à fait conforme à la lumineuse simplicité de son idée, quand il éleva ces temples simples, réguliers, splendides, sans ombres pour ses mystères, sans autels pour ses victimes. Ces mosquées se ressemblent toutes, à la grandeur et à la couleur près : elles sont précédées de grandes cours entourées de cloîtres, où sont les écoles et les logements des imans. Des arbres superbes ombragent ces cours et de nom-

1, En 1453.

breuses fontaines y répandent le bruit et la fraîcheur voluptueuse de leurs eaux. Des minarets d’un travail admirable s’élèvent, comme quatre bornes aériennes, aux quatre coins de la mosquée ; ils s’élancent au-dessus de leurs dômes ; de petites galeries circulaires, avec un parapet de pierre sculptée à jour comme de la dentelle, environnent à diverses hauteurs le fût léger du minaret ; là se place, aux différentes heures du jour, le muezzin, qui crie l’heure et appelle la ville à la pensée constante du mahométan, la pensée de Dieu. Un portique à jour sur les jardins et les cours, et élevé de quelques marches, conduit à la porte du temple. Lé temple est un parvis carré ou rond, surmonté d’une coupole portée par d’élégants piliers ou de belles colonnes cannelées. Une chaire est adossée à un des piliers. La frise est formée par des versets du Koran écrits en caractères ornés sur le mur. Les murs sont peints en arabesques. Des fils de fer traversent la mosquée d’un pilier à l’autre et portent une multitude de lampes, des œufs d’autruche suspendus, des bouquets d’épis ou de fleurs. Des nattes de jonc et de riches tapis couvrent les dalles du parvis. L'effet est simple et grandiose. Ce n’est point un temple où habite un Dieu; c’est une maison de prière et de contemplation où les hommes se rassemblent pour adorer le Dieu unique et universel. Ce qu’on appelle culte n'existe pas dans la religion. Mahomet a prêché à des peuplades barbares chez qui les cultes cachaïient le Dieu. Les rites sont simples : une fête annuelle, des ablutions et la prière aux cinq divisions du jour, voilà tout. Point de dogmes que la croyance en un Dieu créateur et rémunérateur ; les images supprimées, de peur qu’elles ne tentent la faible imagination humaine, et ne convertissent le souvenir en coupable adoration. Point de prêtres, ou du moins tout fidèle pouvant faire les fonctions de prêtre. Le corps sacerdotal ne s’est formé que plus tard et par corruption. Toutes les fois que je suis entré dans les mosquées, ce jour-là ou d’autres jours, j'y ai trouvé un petit nombre de Turcs accroupis ou couchés sur les tapis, et priant avec tous les signes extérieurs de la ferveur et de la complète absorption d'esprit,

Promenade dans le Bosphore.

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