I. LA CÔTE D'EUROPE
__ J£ viens de descendre et de remonter le canal du Bosphore, de Constantinople à l'embouchure de la mer Noire. Je veux esquisser pour moi quelques traits de cette nature enchantée. Je ne croyais pas que le ciel, la terre, la mer et l’homme pussent enfanter de concert d'aussi ravissants paysages. Le miroir transparent du ciel ou de la mer peut seul les voir et les réfléchir tout entiers : mon imagination les voit et les conserve ainsi; mais mon souvenir ne peut les garder ni les peindre que par quelques détails successifs. Écrivons donc vue par vue, cap par cap, anse par anse, coup de rame par coup de rame. Il faudrait des années à un peintre pour rendre une seule des rives du Bosphore. Le pays change à chaque regard, et toujours il se renouvelle aussi beau en se variant. Que puis-je dire en quelques paroles ?
Conduit, par quatre rameurs arnautes, dans un de ces longs caïques qui fendent la mer comme un poisson, je me suis embarqué seul, à sept heures du matin, par un ciel pur et par un soleil éclatant. Un interprète couché dans la barque, entre les. rameurs et moi, me disait les noms et les choses. Nous avons longé d’abord les quais de Tophana, avec sa caserne d’artillerie. La ville de Tophana, s’élevant en gradins de maisons peintes, comme des bouquets de fleurs groupés autour de la mosquée de marbre, allait mourir sous les hauts cyprès du grand champ des morts de Péra. Ce rideau de bois sombre termine les collines de ce côté. Nous glissions à travers une foule de bâtiments à l’ancre et de caïques innombrables qui ramenaient à Constantinople les officiers du sérail, les ministres et leurs kiaias, et les familles des Arméniens que l'heure du travail rappelle à leurs comptoirs. Ces Arméniens sont une race d'hommes superbes, vêtus noblement et simplement d’un turban noir et - d’une longue robe bleue, nouée au corps par un châle de cachemire blanc; leurs formes sont athlétiques ; leurs physionomies intelligentes, mais communes ; le teint coloré, l'œil bleu, la barbe blonde ; ce sont les Suisses de l'Orient : laborieux, paisibles, réguliers comme eux, mais comme eux calculateurs et cupides : ils mettent leur génie trafiquant aux gages du sultan ou des Turcs ; rien d’héroïque ni de belliqueux dans cette race
d'hommes : le commerce est leur génie ; ils le feront sous tous les maîtres. Ce sont les chrétiens qui sympathisent le mieux avec les Turcs. Ils prospèrent, et accumulent les richesses que les Turcs négligent, et qui échappent aux Grecs et aux Juifs : tout est ici entre leurs mains ; ils sont les drogmans de tous les pachas et de tous les vizirs. Leurs femmes, dont les traits aussi purs, mais plus délicats, rappellent la beauté calme des Anglaises ou des paysannes des montagnes de l’'Helvétie, sont admirables ; les enfants de même. Les caïques en sont pleins. Ils rapportent de leurs maisons de campagne des corbeilles de fleurs étalées sur la proue.
Nous commençons à tourner la pointe de Tophana, et à glisser à l'ombre des grands vaisseaux de guerre de la flotte ottomare, mouillée sur la côte d'Europe. Ces énormes masses dorment là comme sur un lac. Les matelots, vêtus, comme les soldats turcs, de vestes rouges ou bleues, sont nonchalamment accoudés sur les haubans, ou se baignent autour de la quille. De grandes chaloupes chargées de troupes vont et viennent de la terre aux vaisseaux et les canots élégants du capitan-pacha, conduits par vingt rameurs, passent comme la flèche à côté de nous.
… À quelques pas de ces vaisseaux, sur la rive d'Europe que je suis, je glisse sous les fenêtres d’un long et magnifique palais du sultan, inhabité maintenant. Il ressemble à un palais d’amphibies : les flots du Bosphore, pour peu qu'ils s'élèvent sous le vent, rasent les fenêtres, et jettent leur écume dans les appartements du rez-de-chaussée ; les marches des perrons tremblent dans l’eau : des portes grillées donnent entrée à la mer jusque dans les cours et les jardins. Là sont des remises pour les caïques et des bains pour les sultanes, qui peuvent nager dans la mer à l'abri des persiennes de leurs salons. Derrière ces cours maritimes, les jardins d’arbustes, de lilas et de roses, s'élèvent en gradins successifs, portant des terrasses et des kiosques grillés et dorés. Ces pelouses de fleurs vont se perdre dans de grands bois de chênes, de lauriers et de platanes qui couvrent les pentes, et s'élèvent avec les rochers jusqu’au sommet de la colline. Les appartements du sultan sont ouverts, et je vois à travers les fenêtres les riches dorures moulées des plafonds, les lustres de cristal, les divans et les rideaux de soie. Ceux du harem sont fermés par d’épais grillages de bois élégamment sculptés. Immédiatement après ce palais commence une série non interrompue de palais, de maisons et de jardins des principaux favoris, ministres ou pachas du Grand-Seigneur. Tous dorment sur la mer, comme pour en aspirer la fraîcheur. Leurs fenêtres sont ouvertes; les maîtres sont assis sur des divans, dans de vastes salles toutes
brillantes d'or et de soie : ils fument, causent, boivent des SOf< bets en nous regardant passer. Leurs appartements donnent aussi sur des terrasses en gradins chargées de treillis, d’arbustes et de fleurs. Les nombreux esclaves, en riches costumes, sont en général assis sur les marches d’escaliers que baigne la mer ; et les caïques, armés de rameurs, sont au bord de ces escaliers, prêts à recevoir et à emporter les maîtres de ces demeures. Partout les harems forment une aile un peu séparée par les jardins ou des cours de l'appartement des hommes. Ils sont grillés. Je vois seulement de temps en temps la tête d’un joli enfant qui se colle aux ouvertures du treillis enlacé de fleurs grimpantes, pour regarder la mer, et le bras blanc d’une femme qui entr’ouvre ou referme une persienne.
Ces palais, ces maisons, sont tout en bois, mais très richement travaillé, avec des avant-toits, des galeries, des balustrades sans nombre, et tout noyés dans l’ombre des grands arbres, dans les bosquets de jasmins et de roses. Tous sont baignés par le courant du Bosphore et ont des cours intérieures où l’eau de la mer pénètre ef se renouvelle, et où les Caïques sont à l’abri.
Le Bosphore est si profond partout, que nous passons assez près du bord pour respirer l’air embaumé des fleurs, et reposer nos rameurs à l’ombre des arbres. Les plus grands bâtiments passent aussi près de nous ; et souvent une vergue d’un brick Ou d’un vaisseau s'engage dans les branches d’un arbre, dans les treillis d’une vigne, ou même dans les persiennes d’une croisée, et fuit en emportant des lambeaux du feuillage ou de La maison. Ces maisons ne sont séparées les unes des autres que par des groupes d’arbres sur quelques petits corps avancés, ou par quelques angles de rochers couverts de lierre et de mousse, qui descendent des arêtes des collines et se prolongent de quelques pieds dans les flots. De temps en temps seulement on trouve une anse plus profonde et plus creuse entre deux collines séparées et fendues par le lit d’un torrent où d’un ruisseau.
Un village s'étend alors sut les bords aplanis de ces golfes, avec ses belles fontaines mauresques, sa mosquée à coupole d'or ou d'azur, et son léger minaret qui confond sa cime dans celle des grands platanes. Les maisonnettes peintess’élèvent en amphithéâtre des deux côtés et au fond de ces petits golfes, avec leurs façades et leurs kiosques à mille couleurs: sur la cime des collines, de grandes villas s'étendent flanquées de jardins suspendus et de groupes de sapins à larges têtes, et terminent les horizons. Au pied de ces villages est une grève ou un quai de granit de quelques pieds seulement de large ; ces grèves sont plantées de sycomores, de vignes, de jasmins, et forment des
berceaux jusque sur la mer, où les caïques s’abritent. Là sont à l'ancre des multitudes d’embarcations et debricks decommerce de toutes les nations. Ils mouillent en face de la maison ou des magasins de l’armateur, et souvent un pont jeté du pont du brick à la fenêtre de la villa sert à transporter les marchandises. Une foule d’enfants, de marchands de légumes, de dattes, de fruits, circulent sur ces quais ; c’est le bazar du village et du Bosphore. Des matelots de tous les costumes et de toutes les langues y sont groupés au milieu des Osmanlis, qui fument accroupis sur leurs tapis, auprès de la fontaine, autour du tronc des platanes. Aucune vue des villages de Lucerne ou d’Interlaken ne peut donner une idée de la grâce et du pittoresque exquis de ces petites anses du Bosphore. Il est impossible de ne pas s'arrêter un moment sur ses rames pour les contempler. On trouve de ces villes, ports ou villages, à peu près toutes les cinq minutes, sur la première moitié de la côte d'Europe, c’est-à-dire pendant deux ou trois lieues. Elles deviennent ensuite un peu plus rares, et le paysage prend un caractère plus agreste par l'élévation croissante des collines et la profondeur des forêts. Je ne parle ici que de la côte d'Europe, parce que je décrirai au retour la côte d’Asie, bien plus belle encore ; mais il ne faut pas oublier, pour se faire une image exacte, que cette côte d'Asie n’est qu’à quelques coups de rames de moi; que souvent on est aussi rapproché de l’une que de l’autre, en tenant le milieu du courant dans les endroits où le canal se rétrécit et se coude, et que les mêmes scènes que je peins en Europe ravissent le regard chaque fois qu’il tombe sur la côte d'Asie. Mais je reviens à la rive que je touche de plus près. Il y a un endroit, après le dernier de ces ports nat rels, où le Bosphore s’encaisse, comme un large et rapide fleuve, entre deux caps de rochers qui descendent à pic du haut de ces doubles montagnes ; le canal, qui serpente, semble là l’œil fermé à tout à fait : ce n’est qu’à ‘mesure qu'on avance qu'on le voit se déplier et tourner derrière le cap de l’Europe, puis s’élargir et se creuser en lac, pour porter les deux villes de Thérapia et de Buyukdéré. Du pied au sommet de ces deux caps de rochers, revêtus d’arbres et de touffes épaisses de végétation, montent des fortifications a demi ruinées, et s’élancent d'énormes tours blanches, crénelées, avec des ponts-levis et des donjons, de la forme des belles constructions du moyen âge. Ce sont les fameux châteaux d’Eu- rope et d'Asie, d’où Mahomet II assiégea et menaça si longtemps Constantinople avant d'y pénétrer. Ils s'élèvent comme deux fantômes blancs du sein noir des pins et des cyprès, comme pour fermer l’accès de ces deux mers. Leurs tours et leurs tourelles
suspendues sur les vaisseaux à pleines voiles; les longs rameaux de lierre qui pendent, comme des manteaux de guerriers, sur leurs murs à demi ruinés ; les rochers gris qui les portent, et dont les angles sortent de la forêt qui les enveloppe ; les grandes
ombres qu’ils jettent sur les eaux, en font un des points les plus
caractérisés du Bosphore. C’est là qu’il perd son aspect exclusivement gracieux, pour prendre un aspect tour à tour gracieux et sublime. Des cimetières turcs s'étendent à leurs pieds, et les turbans sculptés en marbre blanc sortent çà et là des touffes de feuillage, baignés par le flot. Heureux les Turcs ! ils reposent toujours dans le site de leur prédilection, à l'ombre de l’arbuste qu'ils ont aimé, au bord du courant dont le murmure les a charmés, visités par les colombes qu'ils nourrissaient de leur vivant, embaumés par les fleurs qu’ils ont plantées : s’ils ne possèdent pas la terre pendant leur vie, ils la possèdent après leur mort, et on ne relègue pas les restes de ceux qu’on a aimés dans ces voiries humaines dont l’horreur repousse le culte et la piété des souvenirs. | 4
Au delà des châteaux, le Bosphore s’élargit ; les montagnes de l’Europe et de l’Asie s'élèvent plus âpres et plus désertes. Les bords seuls de la mer sont semés çà et là de maisonnettes blanches et de petites mosquées rustiques assises sur un mamelon auprès d’une fontaine et sous le dôme d’un platane, Le village de Thérapia, séjour des ambassadeurs de France et d'Angleterre, borde la rive un peu plus loin; les hautes forêts qui le dominent, jettent leurs ombres sur les terrasses et les pelouses des deux palais; de petites vallées serpentent, encaissées entre les rochers, et forment les limites des deux puissances.
Buyukdéré, charmante ville au fond du golfe que forme le Bosphore au moment où il se coude pour aller se perdre dans la mer Noire, s'étend comme un rideau de palais et de villas sur les flancs de deux sombres montagnes. Un beau quai sépare les jardins et les maisons de la mer. La belle prairie de Buyukdéré, sur la gauche, avec son groupe de merveilleux platanes, qui dentellent la cime des collines ; une foule de maisons élégantes et décorées de balcons qui bordent les quais, et dont les roses et “les lilas pendent en festons du bord des terrasses ; des Arméniens avec leurs enfants, arrivant ou partant sans cesse dans leurs.caïques pleins de branchages et de fleurs ; le bras du Bosphore plus sombre et plus étroit que l’on commence à découvrir, étendu vers l'horizon brumeux de la mer Noire ; d’autres chaînes de montagnes entièrement garnies de villages et de maisons, et s'élevant dans les nues avec leurs noires forêts, comme des
Lu
limites redoutables, entre les orages de la mer des tempêtes et la magnifique sérénité des mers de Constantinople ; deux chäteaux forts en face l’un de l’autre, sur chaque rive, couronnant de leurs batteries, de leurs tours et de leurs créneaux, les hauteurs avancées de deux sombres caps ; puis enfin une double ligne de rochers tachés de forêts, allant mourir dans les flots bleus de la mer Noire : voilà le coup d’œil de Buyukdéré. Ajoutez-y le passage perpétuel d'une file de navires venant de Constantinople ou sortant du canal, selon que le vent souffle du Nord ou du Midi. Ces navires sont si nombreux quelquefois, qu’un jour, en revenant dans mon caïque, j’en comptai près de deux cents en moins d’une heure. Ils voguent par groupes, comme des oiseaux qui changent de climats : si le vent varie, ils courent des bordées d’un rivage à l’autre, allant virer de bord sous les fenêtres ou sous les arbres de l'Asie ou de l'Europe ; si la brise fraîchit, ils mouillent dans une de ces innombrables anses ou à la pointe des petits caps du Bosphore ; ils se couvrent de nouveau de voiles un moment après. À chaque minute, le passage, vivifié et modifié par ces groupes de bâtiments à la voile ou à l'ancre et par les diverses positions qu'ils prennent le long des terres, change l'aspect du paysage, et fait du Bosphore un kaléidoscope merveilleux.