‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 31 sur 88 · II. LA CÔTE D’ASIE · texte numérisé non relu

II. LA CÔTE D’ASIE

Il semble, après la description de cette côte du Bosphore, que la nature ne pourra se surpasser elle-même, et qu'aucun Paysage ne peut l'emporter sur celui dont nos yeux sont pleins. Je viens de longer la côte d’Asie, en rentrant ce soir à Constantinople, et je la trouve mille fois plus belle encore que la côte d'Europe. La côte d'Asie ne doit presque rien à l’homme, la nature y a tout fait. I1 n’y a plus là ni Buyukdéré, ni Thérapia, ni palais d’ambassadeurs, ni villas d’Arméniens ou de Francs S il n’y a que des montagnes, des gorges qui les séparent, des petits vallons tapissés de prairies qui se creusent entre les racines de rochers, des ruisseaux qui y serpentent, des torrents qui les blanchissent de leur écume, des forêts qui se suspendent à leurs Hancs, qui glissent dans leurs ravines, qui descendent jusqu'aux bords des golfes nombreux de la côte ; une variété de formes, et de teintes, et de feuillage, et de verdure, que le pinceau du peintre de paysage ne pourrait même inventer ; quelques maisons isolées de matelots ou de jardiniers turcs, répandues de loin en loin sur la grève, ou jetées sur la plate-forme d’une col-

Si

line boisée, ou groupées sur la pointe des rochers où le courant vous porte et se brise en vagues bleues comme le ciel de nuit ; quelques voiles blanches de pêcheurs qui se traînent dans les anses profondes, et qu'on voit glisser d’un platane à l’autre, comme une toile sèche que les laveuses replient ; d'innombrables volées d'oiseaux blancs qui s’essuient sur le bord des prés ; des aigles qui planent du haut des montagnes sur la mer ; les criques les plus mystérieuses, entièrement fermées de rochers et de troncs d’arbres gigantesques, dont les rameaux, chargés de nuages de feuilles, se courbent sur les flots et forment sur la mer des berceaux où les caïques s’enfoncent ; un ou deux villages cachés dans l'ombre de ces criques, avec leurs jardins jetés derrière eux sur des pentes vertes, et leurs groupes d’arbres au pied des rochers, avec leurs barques bercées par la douce vague à leur porte, leurs nuées de colombes sur leur toit, leurs femmes et leurs enfants aux fenêtres, leurs vieillards assis sous le platane au pied du minaret ; des laboureurs qui rentrent des champs dans leurs caïques ; d’autres qui remplissent leurs barques de fagots verts, de myrte ou de bruyère en fleurs, pour les sécher ou les brûler l’hiver. Cachés derrière ces monceaux de verdure pendante, qui débordent et trempent dans l’eau, on n’aperçoit ni la barque ni le rameur, et l’on croit voir un morceau de la rive, détaché de terre par le courant, flotter au hasard sur la mer, avec ses feuillages verts et ses fleurs encore parfumées. Le rivage offre cet aspect jusqu’au château de Mahomet II, qui, de son côté aussi, semble fermer le Bosphore comme un lac de Suisse. Là il change de caractère : les collines moins âpres affaissent leurs croupes et creusent plus mollement leurs étroites vallées ; des villages asiatiques s’y étendent plus riches et plus pressés ; les Eaux douces d’Asie, charmante petite plaine ombragée d'arbres et semée de kiosques et de fontaines moresques, s'ouvrent à l’œil ; un grand nombre de voitures de Constantinople, espèces de cages de bois doré, portées sur quatre roues et traînées par deux bœufs, sont éparses sur les pelouses ; des femmes turques en sortent voilées, et se groupent assises au pied des arbres ou sur le bord de la mer, avec leurs enfants et leurs esclaves noires ; des groupes d’hommes sont assis plus loin, prennent le café ou fument la pipe. La variété des couleurs des vêtements des hommes et des enfants, la couleur brune du voile monotone des femmes, forment sous tous ces arbres la mosaïque la plus bizarre de teintes qui enchantent l’œil. Les bœufs et les buffles d’étable ruminent dans les prairies ; les chevaux arabes, couverts d'équipements de velours, de soie et d’or, piaffent auprès des caïques qui abordent en foule, pleins d’Ar-

méniennes ou de femmes juives : celles-ci s’asseyent dévoilées sur l’herbe, au bord du ruisseau ; elles forment une chaîne de femmes, de jeunes filles, dans des costumes et des attitudes diverses : il y en à d’une beauté ravissante, que l'étrange variété des coiffures et des costumes relève encore. J'ai vu là souvent une grande quantité de femmes turques des harems dévoilées ; elles sont presque toutes d’une petite taille, très pâles, l’œil triste et l’aspect grêle et maladif. En général, le climat de Constantinople, malgré toutes ces conditions apparentes de salubrité, me paraît malsain ; les femmes du moins sont loin d'y mériter la réputation de beauté dont elles jouissent ; les Arméniennes et les Juives seules m'ont paru belles. Mais quelle différence encore avec la beauté des Juives et des Arméniennes de l’Arabie, et surtout avec l’indescriptible charme des femmes grecques de la Syrie et de l’Asie Mineure ! Un peu au delà, tout à fait sur le bord des flots du Bosphore, s'élève le magnifique palais nouveau, habité maintenant par le Grand- Seigneur.

Après le palais de Beglierbeg, la côte d'Asie redevient boisée et solitaire jusqu’à Scutari, qui brille, comme un jardin de roses, à l’extrémité d’un cap, à l’entrée de la mer de Marmara. Vis-àvis, la pointe verdoyante du sérail se présente à l’œil ; et entre la côte d'Europe, couronnée de ses trois villes peintes, et la côte de Stamboul, tout éclatante de ses coupoles et de ses minarets, s'ouvre l'immense port de Constantinople, où les navires, mouillés sur les deux rives, ne laissent qu’une large rue aux caïques. Je glisse, à travers ce dédale de bâtiments, comme la gondole vénitienne sous l’ombre des palais, et je débarque à l'échelle des Morts, sous une avenue de cyprès.

Au Marché des Esclaves.

29 mai 1833.

J'AI ÉTÉ CONDUIT ce matin, par un jeune homme de Constantinople, au marché des esclaves.

‘ Après avoir traversé les longues rues de Stamboul qui longent les murs du vieux sérail, et passé par plusieurs magnifiques bazars encombrés d’une foule innombrable de marchands et d’acheteurs, nous sommes montés, par de petites rues étroites, jusqu’à une place fangeuse sur laquelle s’ouvre la porte d’un

‘autre bazar. Grâce au costume turc dont nous étions revêtus,

et à la perfection d’idiome de mon guide, on nous a laissés entrer dans ce marché d'hommes. Combien il a fallu de temps et de révélations successives à la raison de l’homme pour que la force ait cessé d’être un droit à ses yeux, et pour que l'esclavage soit devenu un crime et un blasphème à son intelligence ! Quel progrès |! et combien n’en promet-il pas ! Qu'il y a de choses dont nous ne sommes pas choqués, et qui seront des crimes incompréhensibles aux yeux de nos descendants ! Je pensais à cela en entrant dans ce bazar où l’on vend la vie, l’âme, le corps, la liberté d'autrui, comme nous vendons le bœuf ou le cheval, et où l’on se croit légitime possesseur de ce qu’on a acheté ainsi ! Que de légitimités de ce genre dont nous ne nous rendons pas compte ! Elles le sont cependant, car on ne peut pas demander à l’homme plus qu'il ne sait. Ses convictions sont ses vérités; il n’en possède pas d’autres. Dieu seul les a toutes à lui, et nous les distribue à proportion et à mesure de nos intelligences progressives.

Le marché d'esclaves est une vaste cour découverte, et environnée d’un portique surmonté d’un toit. Sous ce portique, environné du côté de la cour d’un mur à hauteur d’appui, s'ouvrent des portes qui donnent dans les chambres où les marchands tiennent les esclaves. Ces portes restent ouvertes pour que les acheteurs, en se promenant, puissent voir les esclaves. Les hommes ét les femmes sont tenus dans des chambres séparées. Les femmes ne sont pas voilées. Outre les esclaves renfermés dans ces chambres basses, il y en a un grand nombre groupés dans la galerie, sous le portique et dans la cour. Nous commençâmes par parcourir ces différents groupes. Le plus remarquable était une troupe de jeunes filles d’Abyssinie au nombre de douze à quinze ; adossées les unes aux autres comme ces figures antiques de cariatides qui soutiennent un vase sur leurs têtes, elles formaient un cercle dont tous les visages étaient tournés vers les spectateurs. Ces visages étaient en général d’une grande beauté : les yeux en amande, le nez aquilin, les lèvres minces, le contour ovale et délicat des joues, les longs cheveux noirs luisants comme des ailes de corbeau. L'expression pensive, triste et languissante de la physionomie fait des Abyssiniennes, malgré la couleur cuivrée de leur teint, une race de femmes des plus admirables ; elles sont grandes, minces de taille, élancées comme les tiges des palmiers de leur beau pays. Leurs bras ont des attitudes ravissantes. Ces jeunes filles n'avaient pour vêtement qu’une longue chemise de toile grossière et jaunâtre. Elles avaient aux jambes des bracelets de perles de verre bleu.

Assises sur leurs talons, immobiles, la tête appuyée sur le revers de leur main ou sur le genou, elles nous regardaient d’un œil aussi doux et aussi triste que l’œil de la chèvre ou de l'agneau que la paysanne tient par la corde et marchande à la foire de nos villages : quelquefois l’une disait un mot à l’autre, et elles souriaient. Il y en avait une qui tenait un petit enfant dans ses bras et qui pleurait parce que le marchand voulait le vendre sans elle à un revendeur d'enfants. Il y avait, non loin de ce groupe, sept ou huit petits nègres de l’âge de huit à douze ans, assez bien vêtus, avec l'apparence de la santé et du bien-être : ils jouaient ensemble à un jeu de l'Orient dont les instruments sont de petits cailloux que l’on combine de différentes manières dans de petits trous qu’on fait dans le sable. Pendant ce temps-là, les marchands et revendeurs circulaient autour d'eux, prenaient tantôt l’un, tantôt l’autre, par le bras, l’examinaient avec attention de la tête aux pieds, le palpaient, lui faisaient montrer ses dents, pour juger de son âge et de sa santé ; puis l’enfant, un moment distrait de ses jeux, y retournait avec empressement. Je passai ensuite sous les portiques couverts, remplis d’une foule d'esclaves et d'acheteurs. Les Turcs qui font ce commerce se promenaient, superbement vêtus de pelisses fourrées, une longue pipe à la main, parmi les groupes, le visage inquiet et préoccupé, et épiant d’un œil jaloux le moindre regard jeté dans l’intérieur de leurs magasins d'hommes et de femmes ; mais, nous prenant pour des Arabes ou des Égyptiens, ils n’osèrent cependant nous interdire l’accès d'aucune chambre. Des marchands ambulants de petits gâteaux et de fruits secs parcouraient la galerie, vendant aux esclaves quelque nourriture. Je glissai plusieurs piastres dans la main de l’un d’eux pour qu’il distribuât sa corbeille à un groupe de petits enfants nègres, qui dévorèrent ces pâtisseries.

Je remarquai là une pauvre négresse de dix-huit à vingt ans, remarquablement belle, mais d’une beauté dure et chagrine. Elle était assise sur un banc de la galerie, le visage découvert et richement vêtue, au milieu d’une douzaine d’autres négresses en haïllons exposées en vente à très bas prix ; elle tenait sur ses genoux un superbe petit garçon de trois ou quatre ans, magnifiquement habillé aussi. Cet enfant, qui était mulâtre, avait les traits les plus nobles, la bouche la plus gracieuse et les yeux les plus intelligents et les plus fiers qu’il soit possible de se figurer. Je jouai avec lui et je lui donnai des gâteaux et des dragées que j'achetai d’une échoppe voisine ; mais sa mère, lui arrachant des mains ce que je lui avais donné, le rejeta avec colère et fierté Sur le pavé. Elle tenait le visage baissé et pleurait ; je crus que

c'était par crainte d’être vendue séparément de son fils, et, touché de son infortune, je priai M. Morlach, mon obligeant conducteur, de l'acheter avec l'enfant pour mon compte. Je les aurais emmenés ensemble, et j'aurais élevé le bel enfant en le laissant auprès de la mère. Nous nous adressâmes à un courtier de la connaisssance de M. Morlach, qui entra en pourparlers avec le propriétaire de la belle esclave et de l’enfant. Le propriétaire fit d’abord semblant de vouloir effectivement la vendre, et la pauvre femme se mit à sangloter plus fort, et le petit garçon se mit à pleurer aussi en passant ses bras autour du cou de sa mère. Mais ce marché n’était qu’un jeu de la part du marchand, et, quand il vit que nous donnions tout de suite le prix élevé qu’il avait mis à ce couple, il prit le courtier à l'écart et lui avoua que l’esclave n’était pas à vendre, qu’elle était l’esclave d’un riche Turc dont cet enfant était le fils ; qu’elle était d’une humeur trop fière et trop indomptable dans le harem, et que, pour la corriger et l'humilier, son maître l'avait envoyée au bazar comme pour s’en défaire, mais avec l’ordre secret de ne pas la vendre. Cette correction a souvent lieu, et quand un Turc est mécontent, sa menace la plus ordinaire est d'envoyer au bazar. Nous passâmes donc.

Nous suivimes un grand nombre de chambres contenant chacune quatre ou cinq femmes presque toutes noires et laides, mais avec les apparences de la santé. La plupart semblaient indifférentes à leur situation et même sollicitaient les acheteurs ; elles causaient, riaient entre elles, et faisaient elles-mêmes des observations critiques sur la figure de ceux qui les marchandaient. Une ou deux pleuraient et se cachaient dans le fond de la chambre, et ne revenaient qu’en résistant se placer en évidence sur l’estrade où elles étaient assises, Nous en vîmesemmener plusieurs qui s’en allaient gaiement avec le Turc qui venait de les acheter, prenant leur petit paquet plié dans un mouchoir et recouvrant leurs visages de leurs voiles blancs. Nous fûmes témoins de deux ou trois actes de miséricorde que la charité chrétienne envierait à celle des bons musulmans. Des Turcs vinrent acheter de vieilles esclaves rejetées de la maison de leurs maîtres pour leur vieillesse et leurs infirmités, et les emmenèrent. Nous demandâmes à quoi ces pauvres femmes pouvaient leur être utiles. « À plaire à Dieu, » nous répondit le courtier ; et M. Morlach m'apprit que plusieurs musulmans envoyaient ainsi dans les marchés acheter de pauvres esclaves infirmes des deux sexes, pour les nourrir par charité dans leurs maisons. L'esprit de Dieu n’abandonne jamais tout à fait les hommes.

Les dernières chambres que nous visitâmes étaient à demi fermées, et on nous en disputa quelque temps l’entrée ; il n’y avait qu’une seule esclave dans chacune, sous la garde d’une femme. C’étaient de belles et jeunes Circassiennes nouvellement arrivées de leur pays. Elles étaient vêtues de blanc et avec une élégance et une coquetterie remarquables. Leurs beaux traits ne témoignaient ni chagrin ni étonnement, mais une dédaigneuse indifférence. Ces belles esclaves blanches de Géorgie ou de Circassie sont devenues extrêmement rares, depuis que les Grecques ne peuplent plus les sérails, et que la Russie a interdit le commerce des femmes. Cependant les familles géorgiennes élèvent toujours leurs filles pour ce honteux commerce, et des courtiers de contrebande parviennent à en emmener de temps en temps des cargaisons. Le prix de ces belles esclaves va jusqu’à douze ou vingt mille piastres (de trois à cinq mille francs), tandis que les esclaves noires d’une beauté ordinaire ne se vendent que cinq à six cents francs, et les plus belles mille à douze cents. En Arabie et en Syrie, on en aurait pour cinq à six cents piastres (de cent cinquante à deux cents francs). Une de ces Géorgiennes était d’une beauté accomplie : les traits délicats et sensibles, l'œil doux et pensif, la peau d’une blancheur et d’un éclat admirables, Mais la physionomie des femmes de ce pays est loin du charme et de la pureté de celles des Arabes : on sent le Nord dans ces figures. Elle fut vendue sous nos yeux pour le harem d’un jeune pacha de Constantinople. Nous sortimes le cœur flétri et les yeux humides de cette scène, qui se renouvelle tous les jours et à toutes les heures dans les villes del’Orient, et nous revinmes pensifs au bazar de Stamboul. Voilà ce que c’est que les législations immobiles ! Elles consacrent les barbaries séculaires et donnent le droit d’antiquité et de légitimité à tous les crimes. Les fanatiques du passé sont aussi coupables et aussi funestes à l'humanité que les fanatiques de l'avenir. Les uns immolent l’homme à leurs ignorances et à leurs souvenirs, les autres à leurs espérances et à leur précipitation. Si l’homme faisait, pensait, croyait ce que faisaient et croyaient ses pères, le genre humain tout entier en serait au fétichisme et à l’esclavage. La raison est le soleil de l'humanité : c’est l’infaillible et perpétuelle révélation des lois divines, applicable aux sociétés. Il faut marcher pour la suivre, sous peine de demeurer dans le mal et dans les ténèbres; maisil ne faut pas la dévancer, sous peine de tomber dans des précipices. Comprendre le passé sans le regretter ; tolérer le présent en l’améliorant ; espérer l'avenir en le préparant: voilà la loi des hommes sages et des institutions bienfaisantes. Le péché contre l’Esprit-Saint, c’est ce combat

de certains hommes contre l'amélioration des choses ; c’est cet effort égoïste et stupide pour rappeler toujours en arrière le monde moral et social que Dieu et la nature poussent toujours en avant : le passé est le sépulcre de l’humanité écroulée ; il faut le respecter, mais il ne faut pas s’y enfermer et vouloir y vivrei.

1. On trouvera d’autres impressions d'Orient dans les extraits du volime PRoSE, Il; le Nouveau voyage en Orient, p. 113 et suiv., et Vied'Anter, p. 205 et suiv.

Des Destinées de la Poésie.

Ces pages, dont la dernière est datée du 11 février 1834, furent écrites

pour servir de préface » à une édition nouvelle des Méditations.

Après avoir rappelé comment la poésie, en léthargie sous l’Empire, ressuscita avec la liberté au moment de la Restauration, Lamartine expose ses propres vues sur la Poésie telle qu’il la conçoit désormais, c’est-à-dire au retour de son voyage en Orient.

TANT QUE L'HOMME ne mourra pas lui-même, la plus belle faculté de l’homme peut-elle mourir ? Qu'est-ce, en efiet, que la poésie ? Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne peut se définir par un mot ni par mille. C’est l’incarnation de ce que l’homme a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée, dans ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons ! C’est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière ; et voilà pourquoi c’est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l’homme par son humanité tout entière, idée pour l’esprit, sentiment pour l'âme, image pour l'imagination, et musique pour l'oreille ! Voilà pourquoi cette langue, quand elle est bien parlée, foudroie l’homme comme la foudre et l’anéantit de conviction intérieure et d’évidence irréfléchie, ou l’enchante comme un philtre, et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau, aux refrains sympathiques de la voix d’une mère ! Voilà pourquoi aussi l’homme ne peut ni produire ni supporter beaucoup de poésie ; c’est que, le saisissant tout entier par l’âme et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté, la pensée par la pensée, les sens par les sensations, elle épuise, elle accable bientôt, comme toute jouissance trop complète, d’une voluptueuse fatigue, et lui fait rendre en peu de vers, en peu d’instants, tout ce qu'il y a de vie intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne s'adresse qu'à l’idée,

le vers parle à l’idée et à la sensation tout à la fois. Cette langue, toute mystérieuse, tout instinctive qu'elle soit, ou plutôt par cela même qu'elle est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamais ! Elle n’est point, comme on n’a cessé de le dire malgré les démentis successifs de toutes les époques, elle n’est pas seulement la langue de l'enfance des peuples, le balbutiement de l'intelligence humaine ; elle est la langue de tous les âges de l’humanité, naïve et simple, au berceau des nations ; conteuse et merveilleuse comme la nourrice au chevet de l’enfant ; amoureuse et pastorale chez les peuples jeunes et pasteurs ; guerrière et épique chez les hordes guerrières et conquérantes ; mystique, lyrique, prophétique ou sentencieuse dans les théocraties de l'Égypte ou de la Judée ; grave, philosophique et corruptrice dans les civilisations avancées de Rome, de Florence ou de Louis XIV; échevelée et hurlante aux époques de convulsions et de ruines, comme en 93 ; neuve, mélancolique, incertaine, timide et audacieuse tout à la fois, aux jours de renaissance et de reconstruction sociale, comme aujourd’hui! plus tard, à la vieillesse des peuples, triste, sombre, gémissante et découragée comme eux, et respirant à la fois dans ses strophes les pressentiments lugubres, les rêves fantastiques des dernières catastrophes du monde, et les fermes et divines espérances d'une résurrection de l'humanité sous une autre forme : voilà la poésie, C’est l’homme même, c’est l'instinct de toutes ses époques, c’est l'écho intérieur de toutes ses impressions humaines, c'est la voix de l’humanité pensant et sentant, résumée et modulée par certains hommes plus hommes que le vulgaire, mens diviniort, et qui plane sur ce bruit tumultueux et confus des générations et dure après elles, et qui rend témoignage à la postérité de leurs gémissements ou de leurs joies, de leurs faits ou de leurs idées. Cette voix ne s’éteindra jamais dans le monde ; car ce n’est pas l’homme qui l’a inventée. C’est Dieu même qui la lui a donnée, et c’est le premier cri qui est remonté à lui de l’humanité ! Ce sera aussi le dernier cri que le Créateur entendra s’élever de son œuvre, quand il la brisera. Sortie de lui, elle remontera à lui.

Le monde est jeune, car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l’état actuel de l'humanité et le but qu'elle peut atteindre ; la poésie aura d'ici là de nouvelles, de hautes destinées à remplir.

Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot; elle n’a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité d’im-

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