Esprit plus divin [que celui des autres hommes
pression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique ; l’homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser, par les longs récits de l'épopée, et l'expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique enchantait sa crédulité, Elle ne sera plus dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et d’action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre ; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues, mais pour juger ; parce que la société est devenue critique, de naïve qu’elle était. Il n’y a plus de bonne foi dans ses plaisirs. Le drame va tomber au peuple ; il était né du peuple et pour le peuple, il y retourne ; il n’y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre. Or le drame populaire, destiné aux classes illettrées, n’aura pas de longtemps une expression assez noble, assez élégante, assez élevée pour attirer la classe lettrée ; la classe lettrée abandonnera donc le drame ; et, quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu’à la hauteur de la langue
d'élite, cet auditoire le quittera encore, et il lui faudra sans cesse
redescendre pour être senti. Des hommes de génie tentent, en ce moment même, de faire violence à cette destinée du drame. Je fais des vœux pour leur triomphe ; et, dans tous les cas, il restera de glorieux monuments de leur lutte. C’est une question d’aristocratie et de démocratie ; le drame est l’image la plus fidèle de la civilisation.
La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour longtemps; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale, comme les époques que le genre humain va traverser ; elle sera intime surtout, personnelle, méditative et grave; non plus un jeu de l'esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l’écho profond, réel, sincère, des plus hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de l’âme. Ce sera l’homme lui-même et non plus son image, l’homme sincère et tout entier. Les signes avantcoureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d’un siècle; ils se multiplient de nos jours. La poésie s’est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, elle n’a presque plus de forme qu’elle-même. À mesure que tout s’est spiritualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise. Elle ne veut plus de mannequin, elle n’invente plus de machine : car
1. Victor Hugo, avec Cromwell (1827), Hernani (x82c); Marion Delorme, (1831); Alexandre Dumas, avec Henri III et sa cour (1829) et Antony (1813); Vigny, avec Othello, ou le More de Venise (1820).
la première chose que fait maintenant l'esprit du lecteur, c’est de dépouiller le mannequin, c’est de démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l’œuvre poétique, ct de chercher aussi l’âme du poète sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte, pour être plus vraie, plus sincère, plus réelle qu’elle ne le fut jamais ? Non sans doute ; elle aura plus de vie, plus d’intensité, plus d’action qu’elle n’en eut encore ! et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie même, amour, religion, liberté, et je me demande s’il y eut jamais dans les époques littéraires un moment aussi remarquable en talents éclos et en promesses qui écloront à leur tour. Je lesais mieux que personne, ‘car j’ai souvent été le confident inconnu de ces mille voix mystérieuses qui chantent dans le monde ou dans la solitude, et qui n’ont pas encore d’écho dans leur renommée. Non, il n’y eut jamais autant de poètes et plus de poésie qu’il y en a en France et en Europe au moment où j'écris ces lignes, au moment où quelques esprits superficiels ou préoccupés s’écrient que la poésie a accompli ses destinées, et prophétisent la décadence de l'humanité. Je ne vois aucun signe de décadence dans l’intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse ; je vois des institutions vieillies qui s’écroulent, mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donnée à faire et à refaire sans cesse à l’homme, sa propre destinée. Dans cette œuvre, la poésie a sa place, quoique Platon voulût l’en bannir1. C’est elle qui plane sur la société et qui la juge, et qui, montrant à l’homme la vulgarité de son œuvre, l'appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de es atteindre.
A côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir : elle doit suivre la pente des institutions et de la presse; elle doit se faire peuple, et devenir populaire comme la religion, ia raison et la philosophie. La pressé commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense et puissante, qui, cn portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d’autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle, qui aura multiplié sa force par la force de
x. Platon proscrivait toute poésie de sa République, à l'exception des hymnes aux dieux et des éloges des grands hommes.
210 — PERSISTANCE DU POËÈTE
tous1. Sublime et incalculable association de toutes les pensées, dont les résultats ne peuvent être appréciés que par Celui qui a permis à l’homme de la concevoir et de la réaliser ! La poésie de nos jours a déjà tenté cette forme, et des talents d’un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple ; la poésie s'est faite chanson?, pour courir sur l’aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières ; elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentiments de morale sociale ; mais cependant, il faut le déplorer, elle n’a guère popularisé que des passions, des haines ou des envies. C’est à populariser des vérités, de l'amour, de la raison, des sentiments exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l’avenir. Cette poésie est à créer ; l’époque la demande, le peuple en a soif ; il est plus poète par l’Ââme que nous, car il est plus près de la nature : mais il a besoin d’un interprète entre cette nature et lui ; c’est à nous de lui en servir et de lui expliquer, par ses sentiments rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse, de générosité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son cœur. Toutes les époques primitives de l'humanité ont eu leur poésie ou leur spiritualisme chanté : la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui fît taire cette voix intime et consoiante de l'humanité ? Non sans doute; rien ne meurt dans l’ordre éternel des choses, tout se transforme ; la poésie est l’ange gardien de l'humanité à tous ses âges®.
Vie intime du Poëte à Saint-Point.
Le 25 février 1839, Lamartine mande, de Saint-Point, à son ami de Virieu: « .… Je viens d'écrire une préface de trente pages comme un chapitre des « Confessions de J.-J. Rousseau : cela s’imprime dans trois jours. Tu l’au- « ras, et je crois que cela te plaira, bien qu'écrit sans rature en deux heures « et demie, entre cinquante dérangements. Pour moi, en la relisant, je
I. Il avait paru plus de trois cents journaux entre 1815 et 1830; ily en eut jusqu'à sept cents sous la monarchie de Juillet.
2, Allusion à Béranger.
3. Voir également, sur ce sujet, l’« Avertissement » du 15 janvier 1836 à Jocelyn (édit. BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE).
4. Cette préface de trente pages est le développement et comme l’orchestration du thème d'une lettre de Lamartine au marquis Gino Capponi, écrite de Saint-Point, le 29 novembre 1828, soit dix années plus tôt :
» J'ai quitté Paris malade et accablé ; j'ai retrouvé un autre homme en moi en rentrant dans mes solitudes où je suis encore jusqu'au 1°7 janvier... reçu avec 2vresse et cordialité
« déclare qu'elle me ravit. C'est le récit desheures que je passe de cinqheures
: à neuf heures du matin, seul dans mon réduit, quand je fais des vers. » Placée en tête des Recueillements, .cette préface y est antidatée du
197 décembre 1838 :
QuAND l’année politique a fini, quand la Chambre, les Conseils généraux, les élections, les moissons, les vendanges, les semailles me laissent deux mois seul et libre dans cette chère masure de Saint-Point?, ma vie de poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n’a jamais été qu’un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le bon public, qui ne crée pas comme Jéhovah l’homme à son image, mais qui le défigure à sa fantaisie, croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles ; je n’y ai pas employé trente mois, et la poésie n’a été pour moi que ce qu'est la prière : le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour. La poésie, c’est le chant intérieur. Que penseriezvous d’un homme qui chanterait du matin au soir ? Je n’ai fait des vers que comme vous chantez en marchant, quand vous êtes seul et débordant de force, dans les routes solitaires de vos bois. Cela marque le pas et donne la cadence aux mouvements du cœur et de la vie. Voilà tout.
dans mes deux terres par des paysans qui nous aiment sincèrement, entouré de nos anciens amis, de nos vieux parents, de souvenirs vivants et inanimés, J'ai rajeuni de dix années, J'ai repris la vie rustique, mais de cette rusticité élégante et molle qu’aimait Cicéron et que chantait Horace. Voici ma vie: Je melève à cinq heures du matin, Je m’enferme auprès d’un bon feu, dans une petite bibliothèque, séparée du bruit du château et donnant Sur une vallée que la lune éclaire quand il y a lune, Là je lis, ou j'écris, ou je pense, ou je me repose, jusqu’à 9 heures du matin sans qu'aucun bruit, aucune affaire vienne troubler mon repos. J’éteinsma lampe alors; je mets mes sabots (souliers de bois à l’usage de nos montagnes) et je.vais encourager une centaine d'ouvriers qui me font des jardins et des routes comme à Varamista. On déjeune frugalement avec les fruits du pays, le beurre de ses vaches, les choux de son jardin. Après déjeuner viennent les gens du pays et des pays voisins portant en cadeau, les uns des lièvres, les autres des Sangliers, ceux-ci des poulets, les plus pauvres des œufs ou du miel, car dans l'antique usage nul ne vient les mains vides, et je puis dire à la lettre que depuis mon arrivée ici j’aurai nourri cinquante personnes par jour de tous ces présents qui nous accablent, mais ce sont preuves d’affection qu’on estime infiniment et qu’on ne doit ni refuser ni payer, Viennent ensuite quelques heures de cheval, puis un peu de promenade avec son fusil et ses chiens, puis le diner, puis deux heures de billard, enfin le coucher à neuf heures exactes, heure à laquelle vous vous habillez pour allerchez je ne sais quel Russe ou quel Anglais désœuvré.
«Qu'en dites-vous ? est-ce là une vie selon la natnre et selon la poésie? Eh bien! je m'en trouve heureux. Je ne désire rien de mieux, J’appréhende tout ce qui doit la déranger. Mes heures nocturnes du matin surtout sont une invention dont ie m’applaudis, Tâtez-en, vous verrez, c'est un doux larcin fait à la nuit et ajouté au jour, mais qui vaut mieux que le jour. Faites-vous des vers ? me dites-vons. J'en veux faire au moins. J’en médite, j'en fais même quelquefois et je veus en enverrais, si ce n’était qu'il faut les écrire et que je suis l’écrivain le moins écrivant du monde... »
1, Cette « chère masure» était, en réalité, un confortable château,
L'heure de ce chant pour moi, c’est la fin de l'automne ; ce sont les derniers jours de l’année qui meurt dans les brouillards et dans les tristesses du vent. La nature âpre et froide nous refoule alors au dedans de nous-mêmes; c’est le crépuscule de l’année, c’est le moment où l’action cesse au dehors ; mais, l’action intérieure ne cessant jamais, il faut bien employer à quelque chose ce superflu de force qui se convertirait en mélancolie dévorante, en désespoir et en démence, si on ne l’exhalait pas en prose ou en vers ! Béni soit celui qui a inventé l'écriture, cette conversation de l’homme avec sa propre pensée, ce moyen de le soulager du poids de son âme ! Il a prévenu bien des suicides.
A ce moment de l’année, je me lève bien avant le jour. Cinq heures du matin n’ont pas encore sonné à l'horloge lente et rauque du clocher qui domine mon jardin, que j'ai quitté mon lit, fatigué de rêves, rallumé ma lampe de cuivre, et mis le feu au sarment de vigne qui doit réchauffer ma veille dans cette petite tour voûtée, muette et isolée, qui ressemble à une chambre sépulcrale habitée encore par l’activité de la vie. J'ouvre ma fenêtre : je fais quelques pas sur le plancher vermoulu de mon
-balcon de bois. Je regarde le ciel et les noires dentelures de la montagne, qui se découpent nettes et aiguës sur le bleu pâle d’un firmament d'hiver, ou qui noient leurs cimes dans un lourd océan de brouillards : quand il y a du vent, je vois courir les nuages sur les dernières étoiles, qui brillent et disparaissent tour à tour comme des perles de l’abîme, que la vague recouvre et découvre dans ses ondulations. Les branches noires et dépouillées des noyers du cimetière se tordent et se plaignent sous la tourmente des airs, et l’orage nocturne ramasse et roule leurs tas de feuilles mortes, qui viennent bruire et bouillonner au pied de la tour comme de l’eau.
À un tel spectacle, à une telle heure, dans un tel silence, au milieu de cette nature sympathique, de ces collines où l’on a grandi, où l’on doit vieillir, à dix pas du tombeau où repose, en nous attendant, tout ce qu’on a le plus pleuré sur la terret, est-il possible que l'âme qui s’éveille et qui se trempe dans cet air des nuits n’éprouve pas un frisson universel, ne se mêle pas instantanément à toute cette magnifique confidence du firmament et des montagnes, des étoiles et des prés, du vent et des arbres, et qu’une rapide et bondissante pensée ne s’élance pas du cœur pour monter à ces étoiles, et de ces étoiles pour monter à Dieu ? Quelque chose s'échappe de moi pour se confondre à toutes ces choses ; un soupir me ramène à tout ce que j'ai connu, aimé,
1, La mère et la fille du poète, mortes en 1829 et 1832.
perdu dans cette maison et ailleurs ; une espérance, forte et évi-
dente comme la Providence dans la nature, me reporte au sein
de Dieu, où tout se retrouve : une tristesse et un enthousiasme
se confondent dans quelques mots que j'articule tout haut, sans crainte que personne les entende, excepté le vent qui les porte
à Dieu. Le froid du matin me saisit ; mes pas craquent sur le
givre ; je referme ma fenêtre, et je rentre dans ma tour, où le
fagot réchauffant pétille et où mon chien m'attend.
Que faire alors, mon cher ami, pendant ces trois ou quatre longues heures de silence qui ont à s’écouler, en novembre, entre le réveil et le mouvement de la lumière et du jour ? Tout dort dans la maison et dans la cour ; à peine entend-on quelquefois un coq, trompé par la lueur d’une étoile, jeter un cri qu’il n'achève pas et dont il semble se repentir, ou quelque bœuf endormi et rêvant, dans l’étable, pousser un mugissement sonore qui réveille en sursaut le bouvier. On est sûr qu'aucune distraction domestique, aucune visite importune, aucune affaire du jour ne viendra vous surprendre de deux ou trois heures et tirailler votre pensée. On est calme et confiant dans son loisir; car le jour est aux hommes, mais la nuit n’est qu’à Dieu.
Ce sentiment de sécurité complète est à lui seul une volupté. J'en jouis un instant avec délices. Je vais, je viens, je fais mes six pas dans tous les sens, sur les dalles de ma chambre étroite ; je regarde deux ou trois portraits suspendusau mur,image mille fois mieux peinte en moi; je leur parle, je parle à mon chien, qui suit d’un œil intelligent et inquiet tous mes mouvements de pensée et de corps. Quelquefois je tombe à genoux devant une de ces chères mémoires du passé mort ; plus souvent, je me promène en élevant mon âme au Créateur, et en articulant quelques lambeaux de prières que notre mère nous apprenait dans notre enfance, et quelques versets mal cousus de ces psaumes du saint poète hébreu, que j'ai entendu chanter dans les cathédrales, et qui se retrouvent, çà et là, dans ma mémoire, comme des notes éparses d’un air oublié.
Cela fait (et tout ne doit-il pas commencer et finir par cela ?), je m'’assieds près de la vieille table de chêne où mon père et mon grand-père se sont assis. Elle est couverte de livres froissés par eux et par moi : leur vieille Bible, un grand Pétrarque in-4°, édition de Venise en deux énormes volumes, où ses œuvres latines, sa politique, ses philosophies, son Africa, tiennent deux mille pages, et où ses immortels sonnets en tiennent sept (parfaite image de la vanité et de l'incertitude du travail de l’homme, qui passe sa vie à élever un monument immense et laborieux à sa mémoire, et dont la postérité ne sauve qu’une petite pierre,
214 — PERSISTANCE DU POËETE
pour lui faire une gloire et une immortalité) ; un Homère, un Virgile, un volume de lettres de Cicéron, un tome dépareillé de Chateaubriand, de Gæœthe, de Byron, tous philosophes ou poètes, et une petite Imitation de Jésus-Christ, bréviaire philosophique de ma pieuse mère, qui conserve la trace de ses doigts, quelquefois de ses larmes, quelques notes d’elle, et qui contient à lui seul plus de philosophie et plus de poésie que tous ces poètes et tous ces philosophes. Au milieu de tous ces volumes poudreux et épars, quelques feuilles de beau papier blanc, des crayons et des plumes, qui invitent à crayonner et à écrire.
Le coude appuyé sur la table et la tête sur la main, le cœur gros de sentiments et de souvenirs, la pensée pleine de vagues images, les sens en repos, ou tristement bercés par les grands murmures des forêts qui viennent tinter et expirer sur mes vitres, je me laisse aller à tous mes rêves ; je ressens tout, je pense à tout ; je roule nonchalamment un crayon dans ma main, je dessine quelques bizarres images d’arbres ou de navires sur une feuille blanche ; le mouvement de la pensée s’arrête, comme l’eau dans un lit de fleuve trop plein ; les images, les sentiments s'accumulent, ils demandent à s’écouler sous une forme ou sous une autre ; je me dis : « Écrivons. » Comme je ne sais pas écrire en prose, faute de métier et d'habitude, j'écris des vers. Je passe quelques heures assez douces à épancher sur le papier, dans ces mètres qui marquent la cadence et le mouvement de l'âme, les sentiments, les idées, les souvenirs, les tristesses, les impressions dont je suis plein : je me relis plusieurs fois à moi-même ces harmonieuses confidences de ma propre rêverie ; la plupart du temps je les laisse inachevées, et je les déchire après les avoir écrites. Elles ne se rapportent qu’à moi, elles ne pourraient être lues par d’autres ; ce ne seraient pas peut-être les moins poétiques de mes poésies, mais qu'importe ? Tout ce que l’homme sent et pense de plus fort et dé plus beau, ne sont-ce pas les confidences qu'il fait à l’amour, ou les prières qu'il adresse à voix basse à son Dieu? Les écrit-il? Non, sans doute: l'œil ou l'oreille de l’homme les profanerait. Ce qu'il y a de meilleur dans notre cœur n’en sort jamais.
Quelques-unes de ces poésies matinales s’achèvent cependant; ce sont celles que vous connaissez, des Méditations, des Harmonies, Jocelyn, et ces pièces sans nom que je vous envoie?. Vous savez comment je les écris, vous savez combien je les apprécie
1, Lamartine a cependant déjà publié son Voyage en Orient (1835), mais il l'a présenté comme une série de «notes et souvenirs», 2. Celles qui constituent le voiume des Recueillements.
à leur peu de valeur ; vous savez combien je suis incapable du pénible travail de la lime et de la critique sur moi-même. Bl4méz-moi, mais ñne m’accusez pas ; et, en retour de trop d’abandon et de faiblesse, donnez-moi trop de miséricorde et d’indulgence. Naturam sequere !
Les heures que je puis ainsi donner à ces gouttes de poésie, véritable rosée de mes matinées d'automne, ne sont pas longues. La cloche du village sonne bientôt l’Angélus avec le Crépuscule'; on entend dans les sentiers rocailleux qui montent à
l’église ou au château le bruit des sabots des paysans, le bêlement des troupeaux, les aboiements des chiens de berger, et les cahots criards des roues de la charrue sur la glèbe gelée par la nuit ; le mouvement du jour commence autour de moi, me saisit, et m’entraîne jusqu’au soir. Les ouvriers montent mon escalier de bois et me demandent de leur tracer l'ouvrage de leur journée ; le curé vient, et me sollicite de pourvoir à ses malades ou à ses écoles ; le maire vient, et me prie de lui expliquer le texte confus d’une loi nouvelle sur les chemins vicinaux, loi que j'ai faite, et que je ne comprends pas mieux que lui. Des voisins viennent et me somment d'aller avec eux tracer une route ou borner un héritage; mes vignerons viennent m’exposer que la récolte a manqué et qu’il ne leur reste qu’un ou deux sacs de seigle pour nourtir leur femme et cinq enfants pendant un long hiver. Le courrier arrive, chargé de journaux et de lettres qui ruissellent comme une pluie de paroles sur ma table ; paroles quelquefois douces, quelquefois amères, plus souvent indifférentes, mais qui démandent toutes une pensée, un mot, une ligne. Mes hôtes, si j'en ai, se réveillent, et circulent dans la maison: d’autres arrivent, et attachent leurs chevaux harassés aux barreaux de fer des fenêtres basses. Ce sont des fermiers de nos montagnes en vestes de velours noir, en guêtres de cuir ; des maires des villages voisins, de bons vieux curés à la couronne de cheveux blancs, trempés de sueur ; de pauvres veuves des villes prochaines, qui seraient heureuses d’un bureau de poste ou de timbre, qui croient à la toute-puissance d’un homme dont le journal du chef-lieu a parlé, et qui se tiennent timidement en arrière sous les grands tilleuls de l’avenue, avec un ou deux pauvres enfants à la main. Chacun a son souci, son rêve, son affaire : il faut les entendre, serrer la maïn à l’un, écrire un billet pour l’autre, donner quelques espérances à tous. Tout cela se fait en rompant, sur le coin dé la table chargée de vers, de prose et de lettres, un morceau de pain de seigle odorant de nos mon-
1, Lamartine nomme ainsi l'aurore,
tagnes, assaisonné de beurre frais, d’un fruit du jardin, d'un raisin de la vigne. Frugal déjeuner de poète et de laboureur, dont les oiseaux attendent les miettes sur mon balcon.
Midi sonne ; j'entends mes chevaux caressants hennir et creuser du pied le sable de la cour, comme pour m'appeler. Je dis bonjour et adieu aux hôtes de la maison qui restent jusqu’au soir ; je monte à cheval et je pars au galop, laissant derrière moi toutes les pensées du matin pour aller à d’autres soucis du jour. Je m’enfonce dans les sentiers creux et escarpés de nos vallées ; je gravis et je redescends pour gravir encore nos montagnes ; j'attache mon cheval à bien des arbres, je frappe à plusieurs portes ; je retrouve ici et là mille affaires pour moi ou pour les autres, et je ne rentre qu’à la nuït, après avoir savouré, pendant six ou sept heures de route solitaire, tous les rayons du soleil, toutes les teintes des feuilles jaunissantes, toutes les odeurs, tous les bruits gais ou tristes de nos grands paysages dans les jours d'automne. Heureux si en rentrant, harassé de fatigue, je trouve par hasard au coin du feu quelque ami arrivé pendant mon absence, au cœur simple, à la parole poétique, qui, en allant en Italie ou en Suisse, s’est souvenu que mon toit est près de’sa route, et qui vient nous apporter un écho lointain des bruits du monde et goûter avec indulgence un peu de notre paix |!
Voilà, mon cher ami, la meilleure part de vie de l’année pour moi. Que Dieu la multiplie et soit béni pour ce peu de sel dont il l’assaisonne ! Mais ces jours s’envolent avec la rapidité des derniers soleils qui dorent entre deux brouillards les cimes pourprées des jeunes peupliers de nos prés. | (Lettre à M. Léon Bruys d’Ouilly servant de préface aux
Recueillements.)
Le Courrier d’un Poëte.
Saint-Point, le 24 septembre 1840.
JE vouprais que vous puissiez assister quelquefois, monsieur, à la réception du courrier, et décacheter les lettres qui se sont accumulées quelques jours, pendant une absence ou une distraction du poète. En voici un monceau de toutes les formes, de tous les timbres, de toutes les contrées. Les adresses seules sont un indice presque infaillible de ce qu’elles contiennent. En voici dont le papier jauni par le vinaigre, et percé par le
couteau du lazaret, annonce qu’elles ont traversé la peste, et qu'elles apportent quelques lointains et chers souvenirs d'Orient. Elles sont écrites en arabe, et il faut les envoyer à Paris ou à Marseille pour les faire traduire. En voilà dont la forme recti- . ligne et le caractère sérieux annoncent la grave et pensive Allemagne : c’est de la philosophie aussi éthérée que la poésie elle-même ; je les ouvre déjà avec recueillement. En voici de Rome, de Naples, de Florence : l'écriture en est mauvaise et indéchiffrable ; maïs elles sont écrites dans cette langue sonore et musicale qui donne à la pensée ou au sentiment qu’elle exprime le retentissement éclatant et prolongé du métal. En général, ce sont. des vers lyriques échappés à quelques jeunes âmes fortes qui manquent d'air dans ces pays stagnants, et qui viennent respirer au delà de nos Alpes. Celles-là viennent d’Angleterre ; les suscriptions ont toutes ce caractère rapide, cursif, uniforme, qui indique la multiplicité des rapports et la régularité de hiérarchie chez ce peuple. C’est de l’économie politique ou du méthodisme mystique; de la poésie point, il n’en vient plus de là depuis quelque temps. Les Anglais ont trop à faire pour rêver : ils travaillent ou ils prient. Travail du corps, travail de l’âme, même chose, mais toujours travail. Enfin, celles-ci viennent de tous lés points divers de la France, aussi variées dans leur format, aussi dissemblables dans leur caractère, et même dans le papier, que les provinces, les races d'hommes et les conditions sociales de ceux qui les ont écrites. On décachette. Quel chaos sur la table ! Langues, vers, prose, chiffres, tout se confond, tout se heurte ; on jette la main au hasard dans ce pêle-mêle d’idiomes, de faits, de sentiments ou d'idées. Les affaires d’abord ; il faut se débarrasser de ce qui ennuie. Puis la politique ; elle occupe une place immense ; c'est l’œuvre de ce siècle : tout le monde y travaille ou y pense, même ceux qui affectent de la dédaigner. Ce sont des systèmes, des encouragements, des enthousiasmes, des conséils, des reproches : quelquefois des injures, le plus souvent des malentendus. On n’est pas là pour rectifier, pour expliquer, pour justifier sa pensée ou ses actes. Il faut se résoudre à être mal compris, mal jugé, calomnié même. C’est la condition de la vie publique et de la lutte des opinions; toute cette poussière ne retombe que quand on s'arrête. Allons toujours. La politique active, c'est le coudoiement avec la foule dans un chemin difficile et obstrué : on y déchire ses flancs ; mais cette foule ce sont les hommes, et ce chemin mène les peuples à Dieu.
On se console de tous ses mécomptes par quelques-unes de ces voix qui vous disent : « Courage ! nous vous aidons de cœur,
et nous prions pour vous. » On s’en console surtout en ouvrant bien vite quelques-unes de ces petites lettres d'amis qu’on a réservées pour la fin, comme pour s’embaumer les mains et l’âme de ce doux parfum d'affection cachée qui s’est allumé dans la jeunesse, et qui brûle toujours dans la même solitude éloignée, dans la même maison, dans le même cœur. Celles-là, on les savoure, et, après les avoir lues et relues, on les sépare de la foule comme elles sont à part dans la pensée : ce sont les bénédictions de la journée, les oiseaux de bon augure qu’on a vus passer sous tant de nuages et parmi tant de feuilles sèches,
Enfin on ouvre les lettres d’inconnus. C’est un délicieux moment. J'écarte tristement celles qui sollicitent un crédit que je n'ai pas, et une fortune que je voudrais avoir encore. Je lis celles qui sont des émanations du cœur et de l’âme, et qui ne sont écrites que pour être lues. Quelles charmantes choses! que de trésors cachés! quel abîme de sensibilités et d'émotions intimes! quelle variété, quelle nouveauté, quel imprévu dans la manière de sentir la vie, la nature, l’art ! quelles confidences touchantes de situations, d’impressions, d’affections, qu’on n’oserait faire à visage découvert ! quelle prodigalité de dons, de grâces, de génie même dans la nature humaine !
Il y a bien des pages puériles, essayées par des mains d’enfants; mais aussi qu'il y a de pages ravissantes que l’on voudrait voir lues au grand jour! Que d’amour, de piété, de philosophie, de poésie! que de vers, ou tendres ou sublimes, qui meurent ainsi cachés entre celui qui les chante et celui qui les écoute, et qui seraient la richesse d’un livre ou la gloire d’un nom ! Peu de ces compositions verront un autre jour que celui de ma lampe. Il y a des natures recueillies, et ce sont les meilleures, qui ont une sorte de pudeur de leur génie, qui croiraient le perdre en le dévoilant. I1 y a des jeunes filles du peuple, comme celle que Hugo a si bien chantée, qui vivent de l'aiguille le jour, et le soir des plus fraîches inspirations de la pensée. Maintenant qu’elles savent lire, elles s’essayent à imiter ce qu’elles ont lu; elles n’ont rien vu, elles écrivent leur âme, et il ya là des mystères de candeur, et de naïveté qui n'avaient jamais été écrits. Il y a de pauvres ouvriers qui, après avoir limé le fer ou raboté le bois tout le jour, s’enferment la nuit dans leur mansarde, et sentent et pensent avec autant de nature et avec plus d'originalité que nous. Il y a des femmes exilées dans des provinces lointaines, au fond de vieux châteaux, dans des chaumières, dans de petites villes, dans tous les embarras, dans toutes les médiocrités d’une vie obscure et domestique, qui laissent échapper une voix d’ange, de ces voix qui font qu’on s'arrête
le soir en passant sous les fenêtres d'une rue sombre, qu’on écoute longtemps en silence, et qu’on dit : « Il y a là un écho du ciel ! » Enfin il y a des malades, de pauvres jeunes gens disgraciés de la nature et de la fortune, dont les poètes sont les seuls amis; de jeunes prêtres à peine sortis des séminaires, relégués, comme Jocelyn, dans quelque masure, sur une montagne ou dans un désert, à qui notre livre tombe par hasard des mains du colporteur ou du voisin, et qui mêlent leurs bonnes œuvres, leurs larmes, leurs prières à celles du jeune prêtre qui les a un moment consolés. Voilà nos lecteurs, nos amis, nos correspondants de tous les jours ! ils ne s’épuisent pas. car chaque année les renouvelle, et, quand l’un s’en va, l’autre arrive ; quand l’un se tait, l’autre commence à parler : Sibi lampada iradunt. Il y a une incessante génération d'intelligences, un éternel rajeunissement d’impressions et de sentiments sur la terre. Le monde poétique finit et recommence tous les jours comme l’autre monde.
Ah ! quand on est comme moi dans la confidence de ces multitudes infinies de jeunes âmes qui arrivent jour par jour à la vie active avec cette virginité d'émanations, ces élans de vertu, cette énergie de bons désirs, cette sainteté de volonté, cette sève de passions généreuses, dont je suis si souvent le témoin, on ne peut plus se décourager de l'espérance et de la confiance dans l'humanité, Ceux qui accusent leur âge ne le connaissent pas. Le flot qui arrive est plus pur que celui qui s’en va. Ne maudissez pas tant la vie et l’homme ! Sans doute il y a de tristes dégradations ; il y a des Âmes qui se lassent et qui tombent pour se relever ; il y en a qui tombent pour toujours ; il y en a qui se vautrent dans la servilité et dans la corruption ; mais à mesure qu'il en disparaît une, il en surgit dix autres pleines de sève et toutes en fleurs, pour purifier et rajeunir l’air vital que nous avons toujoursà respirer. Sans cela l’homme mourrait, et il doit vivre. Celui qui désespère des hommes ne connaît pas Dieu ; car, dans les temps de lumière, il s’appelle Foi ; et, dans les temps de ténèbres, il s'appelle Espérance.
(Nouvelle Préface à l'édition illustrée de J ocelyn.)
ETS,
PRE fut élu député de Bergues, le 7 janvier 1833, alors qu’il voyageait en Orient. Il en reçut la nouvelle à Balbek, le 9 avril.
Ilrentra en France en septembre, trois mois avant la session parlementaire.
11 débuta à la tribune par deux discours sur les affaires d'Orient. Il parla en faveur de l’Instruction publique populaire, le 8 mai 1834. « Son éloquence naturelle, son extraordinaire facilité d’assimilation, et aussi le soin avec lequel il étudiait les questions, lui assurèrent une grande influence, sinon sur les partis, du moins sur l’opinion. » (M. PELLISSON).
En 1835 parut le Voyage en Orient. Cet ouvrage se termine par un important « Résumé politique » où Lamartine condense toute sa pensée et dont nous extrayons ici quelques pages.
De l'Esprit révolutionnaire.
Les IDÉES humaines ont amené l’Europe à une de ces grandes crises organiques dont l’histoire n’a conservé qu’une ou deux dates dans sa mémoire : époques où une civilisation usée cède à une autre, où le passé ne tient plus, où l’avenir se présente aux masses avec toutes les incertitudes, toutes les obscurités de l'inconnu ; époques terribles quand elles ne sont pas fécondes; maladies climatériques de l'esprit humain, qui le tuent pour des siècles, ou le vivifient pour une nouvelle et longue existence. La Révolution française a été le tocsin du monde. Plusieurs de ses phases sont accomplies, elle n’est pas finie ; rien ne finit dans ces mouvements lents, intestins, éternels, de la vie morale du genre humain : il y a des temps de halte ; mais pendant ces haltes mêmes les pensées mûrissent, les forces s'accumulent et se préparent à une action nouvelle. Dans la marche des sociétés et des idées, le but n’est jamais qu’un nouveau point de départ. La Révolution française, qu’on appellera plus tard la révolution européenne, car les idées prennent leur niveau comme l’eau,
n’est pas seulement une révolution politique, une transformation du pouvoir, une dynastie à la place d’une autre, une république au lieu d’une monarchie ; tout cela n’est qu'accident, symptôme, instrument, moyen. L'œuvre est tellement plus grave et plus haute, qu’elle pourrait s’accomplir sous toutes les formes de pouvoir politique, et qu’on pourrait être monarchiste ou républicain, attaché à une dynastie ou à l'autre, partisan de telle ou de telle combinaison constitutionnelle, sans être moins sincèrement et moins profondément révolutionnaire. On peut préférer un instrument à un autre pour remuer le monde et le changer de place ; voilà tout. Mais l’idée de révolution, c’està-dire de changement et d'amélioration, n’en éclaire pas moins l'esprit, n’en échauffe pas moins le cœur. Quel est parmi nous l’homme pensant, l’homme de cœur et de raison, l’homme de religion et d’espérance, qui, mettant la main sur sa conscience et s’interrogeant devant Dieu en présence d’une société qui tombe d’anomalie et de vétusté, ne se réponde : « Je suis révolutionnaire ? » Le temps emporte ceux qui lui résistent, comme ceux qui la devancent et l’aident de leurs vœux. C’est un courant si rapide et si invincible, que ceux qui rament le plus vigoureusement, et qui croient le remonter ou neutraliser la pente des flots, se trouvent insensiblement portés bien loin de l’horizon qu'ils tenaient du regard et du cœur, et sont tout étonnés un jour de mesurer le chemin involontaire qu’ils ont fait. Il y a bientôt un demi-siècle que cette révolution, mûre dans les idées, a éclaté dans les faits. Elle n’a été d’abord qu'un combat, puis une ruine ; la poussière de cette mêlée et de cette ruine a tout obscurci pendant longtemps ; on n’a su ni pourquoi, ni sur quel terrain, ni sous quels drapeaux on combattait. On a tiré, comme dans la nuit, sur ses amis et ses frères ; les réactions ont suivi l’action ; des excès ont souillé toutes les couleurs, on s’est retiré avec horreur de la cause que le crime prétendait servir, et qu’il perdait, comme il les perd toutes, on a passé d’un excès à l’autre, on n’a plus rien compris aux mouvements tumultueux, aux vicissitudes de la bataille ; c'était une bataille, c’est-à-dire confusion et désordre, triomphe et déroute, enthousiasme et découragement.
Aujourd’hui (1834) on commence à saisir le plan providentiel de cette grande action entre les idées et les hommes. La poussière est retombée, l'horizon s'éclaircit. On voit les positions prises et perdues, les idées restées sur le champ de bataille, celles qui sont blessées à mort, celles qui vivent encore, celles qui triomphent ou triompheront ; on comprend le passé ; on comprend le siècle ; on entrevoit un coin de l'avenir, C’est un
beau et rare moment pour l'esprit humain. 11 a la conscience de lui-même et de l'œuvre qu'il accomplit ; il fait presque jour sur l'horizon de son avenir. Quand une révolution est enfin comprise, elle est achevée : le succès peut être lent, mais il n’est plus douteux. L'idée nouvelle, si elle n’a pas conquis son terrain, a du moins conquis son arme infaillible. Cette arme est la presse ; la presse, cette révélation quotidienne et universelle de tous par tous, est à l'esprit d'innovation et d'amélioration ce que la poudre à canon fut aux premiers qui s’en servirent : c’est la victoire assurée dans une faculté puissante, Pour les philosophes politiques, il ne s’agit donc plus de combattre, mais de modérer et de diriger l’arme invincible de la civilisation nouvelle. Le passé est écroulé, le sol est libre, l’espace est vide, l’égalité de droit est admise en principe ; la liberté de discussion est consacrée dans les formes gouvernementales, le pouvoir remonté à sa source ; l'intérêt et la raison de tous se résument dans des institutions qui ont plus à craindre la faiblesse que la tyrannie : la parole parlée et écrite a le droit de faire partout et toujours son appel à l'intelligence de tous : ce grand tribunitiat de la raison domine et dominera de plus en plus tous les autres pouvoirs émanés de lui ; elle remue et remuera toutes les questions sociales, religieuses, politiques, nationales, avec la force que l'opinion lui prêtera, au fur et à mesure desa conviction, jusqu’à ce que la raison humaine, éclairée du rayon qu'il plaît à Dieu de lui prêter, soit rentrée en possession du monde social tout entier, et que, satisfaite de son œuvre logique, elle dise comme le Créateur : « Ce que j’ai fait est bien, » et se repose quelques jours, si toutefois il y a repos dans le ciel et sur la terre.
(Résumé politique du Voyage en Orient.)
La France et les Questions sociales.
LA FRANCE a une grande gloire etde grands périls devant elle: elle guide les nations, mais elle tente la route, et elle peut trouver l’abîme où elle cherche la voie sociale ; d’une part, toutes les haines du passé qui résistent en Europe sont ameutées contre elle. En religion, en philosophie, en politique, tout ce qui a horreur de la raison a horreur de la France ; tous les vœux secrets des hommes rétrogrades ou cramponnés au passé sont pour sa ruine : elle est pour eux le symbole de leur décadence, la preuve vivante de leur impuissance et du mensonge de leurs prophé-
ties ; si elle prospère, elle dément leurs doctrines ; si elle succombe, elle les vérifie : toutes les tentatives d'amélioration des institutions humaines succombent avec elle ; un grand applaudissement s'élève ; le monde reste en la possession de la tyrannie et du préjugé. Les hommes de préjugé et de tyrannie désirent donc passionnément sa subversion. À chaque mouvement qu'elle fait, ils l’annoncent ; à chaque occasion, ils l’espèrent. Mais la France est forte, bien plus par l’esprit de vie qui l’anime que par le nombre de ses soldats. Elle seule a de la foi, et un instinct clair et généreux de la grande cause pour laquelle elle combat ; on lui oppose des machines belliqueuses, et elle jette des martyrs dans l'arène. Une conviction est plus forte qu’une armée ; la France, divisée, ruinée, tyrannisée, ensanglantée au dedans par des bourreaux, attaquée au dehors par ses propres enfants et par les armes de l’Europe entière, a montré au monde qu’elle ne périrait pas par les périls du dehors. Ceux du dedans sont plus graves ; ils résultent de sa situation nouvelle : une transition est toujours une crise, et les conséquences prévues ou imprévues d’un principe organique nouveau amènent inévitablement des phénomènes inattendus dans la vie sociale d’un grand peuple. Les conséquences immédiates de la révolution en France et les conséquences accidentelles des crises qu’elle vient de traverser sont nombreuses : je ne parlerai que des principales.
L'égalité de droit a produit l'égalité de prétentions et d’ambitions dans toutes les classes : l’aspiration au pouvoir, la concurrence indéfinie à tous les emplois, l’obstruction de toutes les carrières, la rivalité, la jalousie, l’envie entre tant d'hommes se pressant à la fois aux mêmes issues, un coudoiement perpétuel des capacités, des cupidités, des amours-propres, à la porte de tous les services publics ; l'instabilité, par conséquent, dans toutes les fonctions publiques, et une foule de forces rebutées et envenimées refluant sur la société, et toujours prêtes à se venger d'elle.
La liberté de discussion et d'examen, constituée dans la presse affranchie, a produit un esprit de contestation et de dispute sans bonne foi, une opposition de métier et d’attitude, un cynisme de paroles et de logique qui effarouche la vérité et la modération, qui égare et ameute l'ignorance, qui déconsidère la première nécessité des peuples, le pouvoir, quel qu'il soit ; qui épouvante les hommes honnêtes, mais timides, et qui donne des armes à toutes les mauvaises passions du temps et du pays.
L'instruction répandue dans les masses, ce premier besoin des populations qui en ont été si longtemps sevrées, produit
sur elles, au premier moment, une sorte d’éblouissement d’idées | non encore comprises, un vertige d’esprit qui voit trop de jour à la fois : elles sont comme l’homme qu’on tire des ténèbres où il a longtemps langui, et à qui on ne ménage pas le retour à la lumière ; comme l’homme affamé à qui l’on jette trop de nourriture à la fois : l’un est ébloui et reste aveugle un moment ; l’autre périt quelquefois par l’aliment même qui doit le rendre à la vie. 11 ne s'ensuit pas que le pain et la lumière soient des choses funestes; c’est la transition qui est mauvaise. Ainsi de l’instruction des masses : elle produit, au premier moment, une surabondance de capacités qui demandent un emploi social; un défaut de niveau entre les facultés et les occupations, qui peut et qui doit jeter, pendant un temps,une grave perturbation dans l'harmonie politique, jusqu’à ce que le niveau, élevé pour tous, se rétablisse pour chacun, et que ces capacités multipliées se créent à elles-mêmes leurs propres modes d’action.
Le mouvement industriel : — il arrache les populations aux mœurs et aux habitudes de famille, aux travaux paisibles et moralisants de la terre ; il surexcite le travail par le gain, qu'il élève tout à coup et qu’il laisse retomber par saccades ; il accoutume au luxe et aux vices des villes des hommes qui ne peuvent plus retourner à la simplicité et à la médiocrité de la vie rurale : de là des masses, aujourd’hui insuffisantes, demain sans emploi, et que leur dénûment jette en proie à la sédition et au désordre.
Les prolétaires : — classe nombreuse, inaperçue dans les gouvernements théocratiques, despotiques et aristocratiques, où ils vivent à l’abri d’une des puissances qui possèdent le sol, et ont leurs garanties d'existence au moins dans leur patronage ; classe qui, aujourd’hui, livrée à elle-même par la suppression de ses patrons et par l'individualisme, est dans une condition pire qu’elle n’a jamais été, a reconquis des droits stériles sans avoir le nécessaire, et remuera la société jusqu’à ce que le socialisme ait succédé à l’odieux individualisme.
C’est de la situation des prolétaires qu'est née la question de propriété qui se traite partout aujourd’hui; question qui se résoudrait par le combat et le partage si elle n’était résolue bientôt par la raison, la politique et la charité sociale. La charité, c’est le socialisme : — l’égoïsme, c’est l’individualisme. La charité, comme la politique, commande à l’homme de ne pas abandonner l'homme à lui-même, mais de venir à son aide, de former une sorte d'assurance mutuelle à des conditions équitables entre la société possédante et la société non possédante ; elle dit au propriétaire : « Tu garderas ta propriété ; car, malgré le beau rêve de la communauté des biens, tenté en vain par le christianisme
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et par la philanthropie, la propriété paraît jusqu’à ce jour la condition sine qua non de toute société ; sans elle, ni famille, ni travail, ni civilisation. » Mais elle lui dit aussi : « Tu n’oublieras pas que ta propriété n’est pas seulement instituée pour toi, mais pour l’humanité tout entière; tu ne la possèdes qu’à des conditions de justice, d’utilité, de répartition, d’accession pour tous ; tu fourni as donc à tes frères, sur le superflu de ta propriété, les moyens et les éléments de travail qui leur sont nécessaires pour posséder leur part à leur tour ; tu reconnaîtras un droit au-dessus du droit de propriété, le droit d'humanité ! » Voilà la justice et la politique ; c’est une même chose.
(Résumé politique du Voyage en Orient).
Sur la Liberté de la Presse (21 août 1835).
L’attentat de Fieschi (28 juillet 1835) souleva un mouvement unanime d’exécration que le ministère exploita pour présenter à la Chambre trois lois violemment répressives sur la presse, le jury et les Cours d'assises,
La discussion du projet relatif à la presse fut amorcée le 21 août, par un discours de Lamartine.
Sans doute l’orateur s'attendait à des mesures de rigueur. Maïs « cette loi de mort » outrepasse ses prévisions. La presse actuelle, avoue-t-il, « sue l'insurrection et l’anarchie ». Il faut la tolérer, néanmoins, de quelque manière qu’elle joue son rôle, « parce que les gouvernements libres sont impossibles sans elle ». Or le projet de loi présenté tue la presse et avec elle la liberté 1.
… VOUS VOUS RÉCRIEZ, vous accusez aussi nos paroles de. calomnier la loi; vous prétendez qu’elle ne tue que la mauvaise presse |! Messieurs, elle tue la presse tout entière ; elle ferme toute discussion, elle impose à un pays libre, où le gouvernement doit être de conviction, la loi des pays de despotisme. Elle est un attentat à l'indépendance des opinions dans une forme d’institutions qui n’est que la lutte légale de toutes les opinions. On tue les facultés humaines de deux manières, Messieurs, et par les lois préventives que vous prétendez avoir repoussées, et par des lois pénales telles qu’elles équivalent à la prévention.
1. Déjà en 1837, dans son essai Swr la Politique rationnelle, Lamartine s'était prononcé en faveur de la liberté de la presse dont 4 le silence serait la mort de la liberté », et qu’il offrait à tous les partis comme leur suprême et commune sauvegarde,
LAMARTINE, PROSE I. Se 45
C'est ainsi que vous tuez aujourd'hui la presse. Et que voulez-vous qu'elle dise quand vous jetez un piège sous chacune de ses paroles ; quand vous lui interdisez toute discussion hors du principe et de la forme du gouvernement ; quand vous lui faites, pour tout symbole libre, jurer par le fait de Juillet comme on faisait jurer les Romains dégradés par la majesté de César; quand vous mettez hors de discussion ce qui est la discussion même : les formes, les principes, les avantages rationnels de telle ou telle forme de constitution ; quand vous lui imposez des amendes et des cautionnements tels qu’il n’y a pas un capital honnête et prudent qui ose aujourd’hui se risquer dans une entreprise morale, religieuse ou politique de la presse, et que vous la réduisez à être par là même ou servile ou factieuse à jamais ; car il n’y a que le pouvoir ou les factions qui auront des capitaux pour la presse ; les hommes honnêtes et impartiaux n’en auront plus ! Que voulez-vous qu’elle dise quand vous allez frapper en elle. quoi ? la provocation, la sollicitation peutêtre ? Non, le désir, le vœu, l'espérance. Ah! j’espérais que notre commission aurait effacé ces termes! j'escé ais que ces termes d’une inquisition qui scrute jusqu'aux sentiments les plus inviolables du cœur de l’homme, vous étaient échappés dans une loi de premier mouvement, dans une loi de surprise, et ne révélaient que des haïnes personnelles, oui, ces haïnes aveugles de certains hommes qui n’ont su ni modérer la presse quand ils étaient dans l'opposition, ni la supporter depuis qu'ils sont au pouvoir ! Je me trompais, votre commission les adopte. Elle aussi, elle pro crit le désir, le vœu, l’espérance. Et savezvous à quoi on réduit les partis quand on leur interdit jusqu’à la discussion, jusqu’à l'espérance ? on les réduit au désespoir, c’est-à-dire aux complots, aux conjurations, au crime ! Ah! nous vous demandions l’amnistie, il y à huit mois, et vous n’avez pas voulu nous entendre.
Nous vous demandons aujourd’hui la tolérance et la discussion, et vous nous fermez la bouche. Je ne sais pas si l’amnistie eût prévenu le mal, mais je sais que l’oppression de la pensée conduit à la révolte du cœur. Que Dieu écarte les conséquences de semblables folies ! N’y avait-il pas d’autres moyens, des précautions, des gardes, des lois martiales ? S'il vous fallait une dictature, ne pouviez-vous pas la demander ? Mais vous nous demandez la seule dictature sans contrôle et sans responsabilité; la dictature masquée, honteuse, indirecte, la dictature du silence. Doctrines dégradantes, mais conséquentes à celles que j’entendais professer hier à cette tribune par le ministre de l’Instruction publique, quand il nous disait que la peine, que le châ-
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