VE
timent étaient la moralité des sociétés ! Comme si l'effet des gouvernements libres n'était pas précisément de substituer la moralité à la terreur, et de faire sortir l’ordre de la lutte loyale de la liberté ! Ainsi le silence et le châtiment, voilà les deux gardiens que vous faites asseoir au seuil des gouvernements. Et comme si ce n’était pas assez de ressemblance avec le despotisme, vous rentrez dans ces juridictions exceptionnelles qui sont le premier acheminement et le dernier complément de toute tyrannie |! Un prince qui nomme le sénat, un ministre qui accuse devant le sénat, un sénat qui juge en tribunal de lèsemajesté ; voilà donc quel serait désormais tout le mécanisme de notre système de liberté et de légalité à l'égard de la presse. O moquerie des temps ! © dérision des institutions libérales ! Mais non, Messieurs, il n’en sera pas ainsi ; nous sommes trop près du souvenir des servitudes impériales pour ne pas nous connaître en tyrannie ; nous sommes trop près des excès révolutionnaires pour ne pas nous connaître en démagogie. Notre âge et nos souvenirs nous contraignent à la liberté constitutionnelle,.
Je n’ai pas un fanatisme puéril pour ces conditions que les nations s'imposent à elles-mêmes dans l’enthousiasme de l’espérance ou dans l’enivrement de l’opposition, et qu’ensuite elles ne peuvent plus tenir. Les chartes sont faites pour les peuples, et non les peuples pour les chartes. Si je croyais que la charte fût la mort du pays, je vous dirais : brisons la charte. Si je croyais que la presse fût l'impossibilité des gouvernements, je vous dirais : muselons la presse ! Mais il n’en est rien : avec elle, les gouvernements sont difficiles ; sans elle, ils sont impossibles.
Chaque époque a sa passion qui la caractérise et qui la domine: condition de vie, si elle est comprise; condition de mort, si elle est niée. La grande passion de ce temps-ci, c’est une passion qui honore l'humanité, c'est la passion de l’avenir, c'est la passion du perfectionnement social ! Ce fut la passion du monde à d’autres grandes époques ; ce fut la passion du christianisme quand, dégoûté du monde avili qui s’écroulait autour de lui, il s’élançait dans les doctrines nouvelles pour découvrir l’espérance et la fraternité ; ce fut celle de Colomb, quand il chercha et trouva un monde au delà des mers. Eh bien ! l'instrument de cette passion actuelle du monde moral, c’est la presse, c’est là l'outil de la civilisation ; gardez-vous de le briser dans ses mains, ou vous rendriez des révolutions infaillibles.
Quant à moi, je repousse ces lois comme un humiliant désa-
veu que la liberté, à laquelle j'ai foi, ferait d'elle-même! Nous avons combattu quarante ans pour la liberté de discussion, et nous reviendrons de quarante années en arrière par un seul vote ! Je ne suis pas un homme de Juillet, mais je suis un homme du pays et du temps ; la honte du pays et du temps rejaillirait sur nous tous si ces lois étaient acceptées. Si cet article passait, nous rentrerions bientôt sous le joug des tyrannies intellectuelles, des orthodoxies de police, des bureaux d’esprit public, et la révolution de Juillet, cette révolution que j’ai vue avec une profonde douleur parce qu’elle brisait mes affections, mais dont je ne me suis pas séparé quand j'ai cru que le pays était là ; cette révolution, que, tout en la déplorant, je voudrais voir glorieuse pour l’honneur de la France et pour le bien de l'humanité, ne paraîtrait bientôt plus dans l’histoire qu’un événement sans portée et sans signification, qu’un escamotage de pouvoir, qu’une grande duperie de plus de la liberté. Croyez-moi, Messieurs, il n’est pas bon pour vous ni pour nous qu’il en soit ainsi. Les peuples pardonnent quelquefois à ceux qui les asservissent, jamais à ceux qui les trompent !.….
Le Devoir politique.
LÈ LABEUR social est le travail quotidien et obligatoire de tout homme qui participe aux périls ou aux bénéfices de la société. On se fait une singulière idée de la politique dans notre pays et dans notre temps. Eh ! mon Dieu, il ne s’agit pas le moins du monde pour vous et pour moi de savoir à quelles pauvres et passagères individualités appartiendront quelques années de pouvoir. Qu'importe à l'avenir que telle ou telle année du gouvernement d’un petit pays qu’on appelle la France ait été marquée par le consulat de tels ou tels hommes ? C’est l'affaire de leur gloriole, c’est l'affaire du calendrier. Mais il s’agit de savoir si le monde social avancera ou rétrogradera dans sa route sans terme ; si l'éducation du genre humain se fera par la liberté ou par le despotisme qui l’a si mal élevé jusqu'ici ; si les législations seront l'expression du droit et du devoir de tous ou dela tyrannie de quelques-uns ; si l’on pourra enseigner à l'humanité à se gouverner par la vertu plus que par la force ; si l’on introduira enfin dans les rapports politiques des hommes entre eux et des nations entre elles ce divin principe de fraternité qui est tombé du ciel sur la terre pour détruire toutes les servitudes et
pour sanctifier toutes les disciplines ; si l’on abolira le meurtre légal ; si l’on effacera peu à peu du code des nations ce meurtre en masse qu’on appelle la guerre; si les hommes se gouverneront enfin comme des familles, au lieu de se parquer comme des troupeaux ; si la liberté sainte des consciences grandira enfin avec les lumières de la raison, multipliées par le verbe, et si Dieu, s’y réfléchissant de siècle en siècle davantage, sera de siècle en siècle mieux adoré en œuvres et en paroles, en esprit et en vérité.
Voilà la politique telle que nous l’entendons, vous, moi, tant d’autres, et presque toute cette jeunesse qui est née dans les tempêtes, qui grandit dans les luttes, et qui semble avoir en elle l'instinct des grandes choses qui doivent graduellement et religieusement s’accomplir. Croyez-vous qu’à une pareille époque et en présence de tels problèmes il y ait honneur et vertu à se mettre à part dans le petit troupeau des sceptiques, et à dire | comme Montaigne : « Que sais-je ? » ou comme l’égoiïste : « Que m'importe ? »1.
Non Lorsque le divin Juge nous fera comparaître devant notre conscience à la fin de notre courte journée d’ici-bas, notre modestie, notre faiblesse ne seront point une excuse pour notre inaction. Nous aurons beau lui répondre : « Nous n’étions rien, nous ne pouvions rien, nous n’étions qu’un grain de sable. » Il nous dira : « J'avais mis devant vous, de votre temps, les deux bassins d’une balance où se pesaient les destinées de l'humanité : dans l’un était le bien, dans l’autre était le mal. Vous n’étiez qu'un grain de sable, sans doute ; mais qui vous dit que ce grain de sable n’eût pas fait incliner la balance de mon côté ? Vous aviez une intelligence pour voir, une conscience pour choisir, vous deviez mettre ce grain de sable dans l’un ou dans l’autre ; vous ne l’avez mis nulle part ; que le vent l'emporte! il n’a servi ni à vous ni à vos frères ?. »
(Lettre servant de préface aux Recueillements, février 1839).
1. Voir la lettre « contre la neutralité politique» adressée à de Virieu le 7 février 1837, ici, p. 110.
2, Lamartine écrit à de Virieu, le 25 février 1839 :
e Et toi, paresseux indigne, enveloppé de ton chaud manteau de philosophie, tu dors au bruit des orages... Lis ma préface, la fin, cette partie où je méprise les nonchalances politiques, et tu auras un scrupule.…. ».
Il dvait exhorté son ami dans le même sens dès le 13 mars 1832:
« … Ta métaphysique sociale, c’est du quiéti: me politique. Or le temps n’est pas au quié tisme... Les événements n'étant jamais neutres, l'homme n’a jamais le droit de l'être luimême... Je suis contre l’inertie, je suis pour que l'homme touche les faits et ne les nie pas. C’est avec eux que nous avons à traiter, et il y a toujours un parti à en tirer, Le reste serait un périlleux et coupable égoïsme... » ,
Sur le Retour des Cendres de Napoléon I° (26 mai 1840).
« Le ministère du 12 inars 1840! vivant d’expédients parlementaires « eut la bonne fortune de trouver une popularité facile en faisant appel à de « glorieux mais dangereux souvenirs. M: de Lamartine, sans partager l’en- « thousiasme général..., se plaça au point de vue de la justice de la postérité, « et païla au nom des générations nouvelles étrangères à l’Empire, et qui « cherchent la grandeur, non dans la superstition d’un homme, mais dans « le développement des idées libérales... » (La Politique de Lamartine, T, p. 288.)
Lamartine,on le sait,avait été élevé dans la haine de Napoléon (voir Bonaparte, dans le volume POÉSIE, I, p. 114.).
Son œuvre désormais ne cesséra d'exprimer le reproche d'inhumanité qu'il avait adressé dès lors (1823) à la mémoire de l'Empereur. Dans les Destinées de la Poésie (1834), il aggrava ses critiques contre le despote défunt : « Rien ne peut peindre, écrit-il, à ceux qui ne l'ont pas subie, l'or- « gueilleuse stérilité de cette époque (l’Empire). C'était le sourire sortant « d'un génie infernal lorsqu'il est parvenu à dégrader une génération tout « entière, à déraciner tout unenthousiasmenational, à tuer une vertu dans le « monde. Il n’y avait pas une idée en Europe qui ne fût foulée sous son « talon, pas une bouche qui ne fût bâillonnée par sa main de plomb. » :
On imagine aisément l’attitude de Lamartine lorsqu'il apprendra « l’apothéose que lé Gouvernément de Juillet prépare à l'Empereur ».
Le discours « prophétique » qu’il prononça à cette occasion, dans la séance du 26 mai 1840, «en même temps qu’il est un monument de haute raison, est un modèle de tactique oratoire et d’adresse parlementaire ». (E;: DEScHANEL, Lamartine, II, p. 118.) « Il est surtout l’une des improvisa- « tions les plus extraordinaires, les plus difficiles et les plus heureuses qui « aient jamais passé par des lèvres humaines... » (L. BARTHOU, Lamartine, oratg, D. 109.)
Messieurs,
Je m’abstiendrai de répondre à l'honorable orateur (M Gaugnie ) qui quitte la tribune. Il n’y a jamais d’exagération dans les sentiments et dans un dévouement personnel. Il vous a dit luimême qu'il était un vieux soldat de l'époque impériale ; je respecte le sentiment dé la réconnaissance que ses souvenirs lui inspirent. Quant à à moi, étranger à l’époque impériale, je tâcherai d'exprimer ici avec impartialité les sentiments d’un citoyen,
1. Dont le chef était Thiers. Celui-ci reprenant une idée de Bonaparte avait conseillé la création d’un empire syrio-égyptien. Cette proposition donnant à la France un intérêt
opposé à celui dés aütres puissances européennes en Orient, bp le traité du 15 juil- \ let contre la France,
et cela avec le respect que nous commande la mémoire de l’homme dont nous avons l’honneur de parler, et avec le respect que je dois à mon pays et à la Chambre. {Vive approbation.)
Si je m'associe, comme Français, au pieux devoir de rendre une tombe dans la patrie à un des hommes qui ont fait le plus de bruit sur la terre, à un de ces hommes dont le nom, répété le plus loin dans les siècles, devient pour ainsi dire un des noms du pays lui-même, et dont la volonté se substitua pendant dix ans aux lois, aux volontés, aux destins de son pays ; comme philosophe, comme homme qui a quelque pressentiment de la postérité des choses, j'ose l’avouer devant vous, devant cette Chambre, devant cette nation passionnée pour une mémoire, ce n’est pas sans un certain regret que je vois les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher au milieu de l’océan, où l'admiration et la pitié de l’univers allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers l’abîme de ses malheurs. (Mouvement.)
M. Odilon BARROT. — Je demande la parole. {Sensahon:)
M. DE LAMARTINE. — Que l'honorable orateur qui m'interrompt ne préjuge pas ma pensée ; elle est aussi nationale, aussi respectueuse, aussi rémunératrice que la sienne. Oui, à Dieu ne plaise, Messieurs, que j’accuse l’acte du gouvernement, conforme à un noble instinct du pays, ni la royale pensée qui rappelle de l’exil la dépouille du grand capitaine. J’ai vu de mes yeux la tombe de Thémistocle ; on le rappela aussi de l’exil pour le faire reposer au bord de la mer, en face de Salamine ; j'en ai béni le génie d'Athènes (Mouvement) comme la postérité bénira un jour le génie de la France en présence du monument que vous allez voter ; mais je n’aurais pas considéré comme un malheur pour la mémoire de Napoléon que sa destinée l’eût laissé quelque temps encore sous le saule de Sainte-Hélène.
Les anciens laissaient écouler quelque temps entre la mort des héros et le jugement de la postérité. Les arrêts de l’histoire, quand ils sont plus impartiaux, sont plus sûrs d'être irrévocables. Peut-être sous bien des rapports, cette cendre n’étaitelle pas assez froide encore pour qu’on y touchât. La justice gagne à ces temporisations ; la gloire et la reconnaissance publique n’y perdent rien ; mais le jour, je le reconnais, où l’on offrait à la France de lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour la recevoir et la recueillir sous un patriotique monument. (Bravos presque universels.)
Recevons-la donc avec recueillement, mais sans fanatisme; et qu’au milieu de ce concert d’admiration où l’on n'entend que la voix de l’apothéose, on laisse entendre aussi au peuple la voix
de la raison publique. Une nation comme la nôtre ne peut pas séparer sa reconnaissance de son bon sens. Ne soyons pas plus fiers de notre génie que de nos droits. (Très bien |)
Je vais faire un aveu pénible, qu’il retombe tout entier sur moi. J'en accepte l’impopularité d’un jour (Sensation). Quoique admirateur de ce grand homme, je n’ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette mémoire ; je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l'on veut depuis quelque temps substituer dans l'esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français, qu’on nous représente comme impatient de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la honte des nations. J'ai bien vu un philosophe déifier aussi la gloire et diviniser ce fléau de Dieu. Je n’ai fait qu’en rire, Dans la bouche d’un philosophe, ces paradoxes brillants n’ont aucun danger ; ce n’est qu’un sophisme. Dans la bouche d’un homme d’État, cela prend un autre caractère. Les sophismes des gouvernements deviennent bientôt les crimes ou les malheurs des nations. Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple ! (Profonde sensation. — Très bien! très bien!)
Mais si je ne suis pas enthousiaste, je ne veux pas être hypocrite nen plus ; je ne veux pas feindre un culte que je ne me sens pas dans le cœur, encore moins dans l'intelligence.
J'ai Le. ma jeunesse à admirer et à maudire quelquefois ce gouvernement. Je lui dois beaucoup cependant : je lui dois le sentiment, l’amour, la passion de la liberté, par ce sentiment de la compression publique qui pesait alors sur toutes les poitrines, et que son nom seul me fait encore ressentir. Oui, j'ai compris pour la première fois ce que valaient la pensée et la parole libres en vivant sous ce régime de silence et de volonté unique dont les hommes d’aujourd’hui ne voient que l'éclat, mais dont le peuple et nous, nous sentions la pesanteur.
Voix NOMBREUSES : C’est vrai ! c’est vrai !
M. DE LAMARTINE. — Et c’est ce qui explique comment un autre gouvernement fut accueilli par les hommes de mon âge. Bonaparte et la gloire d’un côté, la liberté et les institutions de l’autre. Nous fimes comme nos pères : nous embrassâmes la liberté. (Mouvement.)
Je le sens, ce n’est ni le moment ni l’heure de juger l’homme
3 Ce philosophe est sans doute Joseph de Maistre:
qui tombait alors ; le jugement lent et silencieux de l’histoire n'appartient pas à la tribune, toujours palpitante des passions du moment: il conviendrait moins encore à cette pompe funèbre et nationale que vous préparez. Il n’y faut que des hommages et des respects. J'y apporte volontiers moi-même ma pierre à mon tour. Le torrent de la gloire de cet homme, confondue avec la gloire du pays, entraîne sans peine ces ressentiments de la mémoire et ces reproches de la conscience publique.
Qui ne pardonnerait pas à une destinée tombée de si haut ? Qui ne pardonnerait même à des fautes qui ont agrandi le nom de la France ? (Nouvelles acclamations.)
Cependant, Messieurs, nous qui prenons la liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations ; ne séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce qui l’éblouit que ce qui le sert. (Marques d’assentiment véitérées.) Gardons-nous de lui faire prendre en mépris ces institutions moins éclatantes, mais mille fois plus populaires, sous lesquelles nous vivons, et pour lesquelles nos pères sont morts après avoir tant combattu.{Bravos). N'effaçons pas tant, n’amoindrissons pas tant, n’inclinons pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, représentative, pacifique ; elle finirait par disparaître aux yeux du peuple. (Mouvement d'adhésion.)
Les ministres nous assurent que le trône ne se rapetissera pas devant un pareil tombeau ; que ces ovations, que ces cortèges, que ces couronnements posthumes de ce qu'ils appellent une légitimité (Sensation), que ce grand mouvement donné par
’impulsion même du gouvernement au sentiment des masses, que cet ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, ces éditions à cent millions d'exemplaires des idées et des sympathies napoléoniennes, ces bills d’indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du succès, tout cela n’a aucun danger pour l’avenir de la monarchie représentative. (Longue interruption.)
Pour le Gouvernement, je veux bien le croire ; pour l'esprit public, je n'ai pas la même sécurité. Oui, j'ai peur, je l'avoue, qu’on ne fasse trop dire ou penser au peuple : « Voyez, au bout du compte, il n’y a de populaire que la gloire, il n’y a de moralité que dans le succès : soyez grand, et faites tout ce que vous voudrez ; gagnez des batailles et faites-vous un jouet des institutions de votre pays. » Est-ce là qu’on veut en venir ? est-ce ainsi qu’on apprend à une nation à apprécier ses droits. (Nouveau mouvement.)
Si ce grand général eût été un grand homme complet, un
citoyen irréprochable, s’il eût été le Washington de l’Europe ; si, après avoir défendu le territoire, intimidé la contre-révolution au dehors, il avait réglé, modéré, organisé les institutions libérales et l'avènement de la démocratie en France ; si, au lieu de disperser les pouvoirs représentatifs, il les avait appuyés de la force militaire et soutenus de sa considération ; si, au lieu de se faire la réaction vivante du passé, si, au lieu d’abuser de l’anarchie, de profiter du désenchantement momentané de l’esprit public, il l'avait relevé, il s'était fait le tuteur du progrès social, la providence du peuple ; si, après avoir mis en mouvement les ressorts d’un gouvernement unitaire et tempéré, il s'était effacé lui-même comme Solon, ou, comme le législateur de l’Amérique, s’il s'était retiré dans son désintéressement et dans sa gloire pour laisser toute sa place à la liberté, qui sait si tous ces hommages d’une foule qui adore surtout ce qui l’écrase lui seraient rendus ? Qui sait s’il ne dormirait pas plus tranquille et peut-être plus négligé dans son tombeau ? {Mouvement et interruption à gauche.)
UNE vorx. — Vous offensez le pays ?
M. DE LAMARTINE. — Non, Monsieur, je ne fais que raconter l'esprit humain.
Eh! mon Dieu, ce n’est pas là une si étrange supposition. Vous êtes, comme moi, des hommes nourris des idées de 80, formés de la substance de ces idées de régénération libérale, écloses à la fin du dernier siècle, réapparues en 1814, inaugurées plus puissamment en 1830 par vos propres mains; eh bien ! voyez ce que vous faites : Mirabeau, le prophète de ces idées, le génie créateur et le moteur de la monarchie constitutionnelle, l'homme dont chacune des paroles donnait une impulsion irrésistible aux vérités de ce nouvel évangile politique des peuples, où est-il ? Il repose dans je ne sais quel caveau d’un monument profane qui a servi deux fois de chemin à l'égout. { Profonde sensation.)
Barnave, Bailly le martyr, dorment inconnus, avec les restes du tombereau révolutionnaire. {Vive émotion.)
Lafayette lui-même, Lafayette qui commi niqua à son pays la première contagion d'indépendance d'Amérique, Lafayette qui porta sans fléchir le poids du jour pendant quarante ans (Bravos à gauche), oui, pendant quarante ans de travaux, de patience, de cachot, d’exil, de persécutions, de la persécution même de l'oubli, qui ne voulut pas, lui non plus, s’incliner devant ce météore du despotisme, Lafayette qui vous rapporta, en 1830, l’idée de 8c, aussi jeune, aussi intacte, aussi désintéressée, aussi inébranlable qu'il l'avait puisée dans l’âmé de son ami Washington (Bravos prolongés), Lafayette repose sous
humble croix d’une sépulture de famille; et l’homme du 18 Brumaire, l’homme à qui la France dut tout, excepté la liberté, la révolution triomphante va le chercher au delà des mers pour lui faire une tombe impériale? La révolution triomphante se demande si elle a sur la terre de France quelque monument assez grand, assez saint, assez national, pour le contenir ? (Profonde et universelle sensation. Interruption et bravos.)
Laissez-moi tout vous dire ; vous l’avez voulu ainsi.
C’est bien, Messieurs, je ne m'y oppose pas. J'y applaudis, mais faites attention à ces encouragements au génie à tout prix. Je les redoute pour notre avenir. Je n'aime pas ces hommes qui ont une foi et un symbole opposés ; non, je n’aime pas ces hommes qui ont pour doctrine officielle la liberté, la légalité, le progrès, et qui prennent pour symbole un sabre et le despotisme. Oui, je l’avoue, je ne m'explique pas cela.
Je ne me fie pas à ces contradictions. J’ai peur que cette énigme n'ait un jour son mot. {Nouvelle et longue sensahon.)
Mais je reviens au sujet qui nous occupe, et je Le résous en deux mots : Où placerons-nous ce grand tombeau ?
La commission et le Gouvernement proposent de le placer aux Invalides. Quelques voix disent sous la colonne de la place Vendôme, sous la colonne de Juillet ; ceux-là à la Madeleine, ceux-ci à Saint-Denis ; d’autres au Panthéon. Je trouve des empêchements sérieux à tous ces emplacements.
Aux Invalides ? Cela n’est pas définitif. Cela pourrait bien n'être qu’une magnifique station, un entrepôt funèbre où une opinion plus passionnée irait un jour le reprendre pour le porter je ne sais où. (Sensation.) La terre sera encore une fois remuée sous ce cercueil. 11 ne faut pas réserver ce jour à nos enfants. 11 faut que le tombeau que vous lui donnerez soit en effet son dernier tombeau. Non, celui-là ne sera pas son dernier tombeau ; ses fanatiques vous le disent d'avance. Il est légitime ; ils lui veulent une tombe royale, une tombe unique. Placer leur empereur parmi les soldats, c’est beau pour le guerrier, c'est trop peu pour le souverain; peu s'en faut qu'ils ne voient une déchéance du trône dans le choix du sépulcre. (Agitation en sens divers.)
Sous la colonne de la place Vendôme ? Cela ne se peut pas. Tous les hommes d’ordre sont d'accord. Ce serait un rassemblement en permanence ; ce serait une tribune debout pour toutes les séditions : la robe de César toujours étalée devant la ville. (Très bien ! très bien!)
A la Madeleine ? C’est trop près de la foule, trop près du bruit, trop sur la route du peuple. La porte en serait sans cesse
assiégée. L’admiration pousserait sans cesse les passants à y entrer ; le fanatisme et le tumulte pourraient en sortir et se répandre sur nos boulevards.
Au Panthéon ? Je l’ai dit tout à l'heure, c’est une tombe trop banale et trop profane ; c’est trop près des mânes de ces hommes que je ne veux pas honorer. {Très bien!)
À Saint-Denis ? C’est le sépulcre des rois, la tombe des dynasties. Il l’avait préparé pour la sienne ; il y serait une dynastie à lui seul ; il y brillerait par son isolement même. Il a conquis ce monument en osant le restaurer et lui rendre ses royales poussières. Je voterais plus volontiers pour Saint-Denis ; mais un scrupule m'’arrête : il est des rapprochements que l’histoire et les pierres même doivent éviter. (Très bien ! très bien! Chuchotements.)
A l'arc de triomphe de l'Étoile ? C’est trop païen. La mort est sainte et son asile doit être religieux. Et puis y songez-vous ? Si l’avenir, comme nous devons l’espérer, nous réserve de nouveaux triomphes, quel triomphateur, quel général oserait jamais y passer ? (Approbation générale.) Ce serait interdire l'arc de triomphe : ce serait fermer cette porte de la gloire nationale qui doit rester ouverte sur vos futures destinées ? {Vives acclamations. L’orateur est obligé de s'interrompre.)
Enfin, à la colonne de la Bastille ? sous le monument de Juillet ? Mais quel rapport possible entre ce monument et Napoléon ? Qu’y a-t-il de commun entre ce 18 Brumaire du peuple et le 18 Brumaire d’un soldat ambitieux ? Juillet s’est armé pour protéger la liberté et inaugurer la monarchie constitutionnelle d’une famille, d’une dynastie opposée à la sienne. Que ferait-il là ? La liberté et lui pourraient-ils se regarder sans ironie ? Votre monarchie constitutionnelle et lui pourraient-ils se regarder sans trembler ? (Mouvements.)
Non, après Saint-Denis, après le Panthéon purifié et rendu au culte, je ne verrais qu’une place convenable ; ce serait un emplacement où il serait seul, comme au Champ-de-Mars, et où sa statue et son génie passeraient encore les revues de nos soldats au départ et au retour.
Mais, soit que vous adoptiez :ette idée, soit que vous choisissiez Saint-Denis, ou le Panthéon, ou les Invalides, souvenez-vous d'inscrire sur ce monument où il doit être à la fois soldat, consul, législateur, empereur ; souvenez-vous d’y écrire la seule inscription qui réponde à la fois à votre enthousiasme et à votre prudence, la seule inscription qui soit faite pour cet homme unique et pour l’époque difficile où vous vivez : À NAPOLÉON... SEUL. (Profonde sensation.)
Ces trois mots, en attestant que ce génie militaire n’eut rien d’égal, attesteront en même temps à la France, à l'Europe, au monde, que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait aussi les juger, elle sait séparer en eux leurs fautes et leurs services (Très bien ! très bien! ), elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui menaceraient la liberté en leur nom {Vive sensation ), et qu’en élevant ce monument, et en y recueillant -nationalement cette grande mémoire, elle ‘ ne veut pas susciter de cette cendre ni la guerre, ni la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs.
Je vote pour les deux millions demandés par la commission. (Très bien ! très bien ! )*.
Sur les Fortifications de Paris (21 janvier 1841).
La question d'Orient détermina en 1840 un état de tension aigu entre la France et l'Angleterre. Thiers, chef du gouvernement, activa nos préparatifs d'armement et l’Europe vécut dans une pénible atmosphère d’ « expectative armée ».
Le 13 septembre 1840, Thiers ordonna d’édifier autour de Paris une ceinture de fortifications. Son cabinet tomba et le nouveau ministère (29 octobre) reprit le projet. Thiers en fut nommé rapporteur. 11 déposa, le 13 janvier 1841, « tout un traité historique, stratégique, topographique et financier sur la question ».
La discussion, qui allait être fort âpre, débuta le 21 janvier par un premier discours de Lamartine, nettement hostile au projet.
Vous DITES : Où est la force défensive de la France ? et vous vous répondez : Elle n’est pas dans la nature, dans la géogra-
1. Lamartine a commenté lui-même son discours dans une lettre adressée trois semaines plus tard à son ami de Virieu. Il écrit de Monceau, le 20 juin 1840 :
4.… Je n’ai pas d'opinion sur cet homme qui incarna le matérialisme dans un chiffre « armé, je n’ai que haine, horreur, et, le dirai-je ? mépris' oui, mépris, et mépris pour « ceux qui l’admirent !….
« Je voulais être plus sévère et plus véhément, mais, arrivé à la tribune contre les con- « seils et les supplications de mon parti même... j’ai fléchi..., j'ai fait de la diplomatie au « lieu d’éloquence et de raison, et j'ai changé instantanément ce que je voulais dire en dou- « ceurs pour la mémoire du grand homme. J’ai ainsi couvé le terrain à la coalisation napo- 4 léonienne, et cela m’a réussi... Voilà pourquoi j'ai été doux. Ah Dieu! quel discours « je ferais, quelle appréciation j’écrirais de cet homme, si j'avais l'auditoire libre !»
On trouvera un long jugement motivé sur Napoléon et l’ensemble de son œuvre dans l'Histoire de la Restauration, livre 1X, 88 35 à 48; et un autre encore au livre XXXVII,
phie, dans la politique, qui ont trop découvert la capitale du côté nord.
Vous prétendez qu'il faut suppléer à cette insuffisance de la constitution géographique de la France par une fortification artificielle de ce grand centre, de cette grande tête de notre pays, de sa capitale, dans laquelle se résume quelquefois la vie ou la mort de la nation tout entière.
Eh bien! je me pose la même question que vous, et je me demande où est non seulement la force défensive de la F rance, mais encore la force offensive, la grande force, la vitalité même de la nation ?
Je réponds par un grand mot, par la dernière parole royale qui tomba de la bouche de Louis XIV au moment où il luttait avec sa fortune chancelante, plus grand que quand il était soulevé par ses succès. Que dit-il au maréchal de Villars, partant pour sauver le pays et le trône ? Écoutez-ces mots, messieurs !
« Partez, monsieur le maréchal, quittez Paris, allez livrer bataille, et si vous êtes vaincu, je parcourrai ma capitale votre lettre à la main ; j'entraînerai mon peuple, et nous irons ensemble vaincre ou succomber sous les ruines de la monarchie !»
Voilà le cri de la nature qui sort de la bouche de ce grand roi, voilà la révélation véritable de cet esprit national. Je dis, Messieurs, que c’est là selon moi, et selon l’histoire, le cri de la nature échappant à la nation par la bouche de son roi ; que c’est là la révélation de cet instinct de cette Âme du peuple qui dit à la nation française : On ne se sauve pas derrière des fossés, des bastions, des murailles ; on se sauve au soleil, sur un champ de bataille, le plus loin possible de sa capitale, le plus loin possible de ses foyers, de sa femme, de ses enfants, de tout ce qui affaiblit les résolutions, de tout ce qui peut énerver le courage.
La force de la France ! elle n’est pas dans les murailles de Paris, la force est dans son peuple, dans son soldat. Oui, c’est la nature, c’est le caractère de son peuple, c’est le génie ardent, spontané de ce soldat, le premier du monde, je ne dis pas pour la valeur (tout le monde en a, et quand vous parcour ez vos champs de bataille, après vos grandes journées, vous trouviez les Russes, les Anglais, les Prussiens couchés par files et frappés par devant comme vous !), mais le premier du monde par l'intelligence, l’élan, le mouvement, l’action ! Oui, le soldat français, on l'avoue partout, est le premier, par l'élan, le mouvement, l’improvisation de la mêlée, c’est l’action elle-même; c’est le mouvement facile, rapide, instantané, communicatif, qui se multiplie par l'élan des individus et des corps ; et qui, grâce à la soudaineté du sentiment individuel ou collectif, grâce à l’élec-
tricité de l'intelligence répandue à la fois dans tous et dans chacun, fait deux choses, deux choses immenses, deux choses avancées en des termes devenus proverbes par les deux plus grands généraux que la France ait eus à combattre, Souwarow et lord Wellington. L'armée française est l’armée qui marche le mieux, et le soldat français est le premier soldat de l'univers, sur un champ de bataille et tant qu’il marche en avant. Voilà les deux qualités que l'univers entier nous reconnaît, Il n'aime pas à attendre le coup, il le devance : le mouvement l’enflamme, la patience l’humilie, et lui semble de la lâcheté. Il faut nous prendre comme Dieu nous à faits ; on ne change pas la nature, on s’en sert quand on est homme a’ État. Eh! avons-nous tant à nous plaindre d’un caractère qui a ses dangers, mais qui nous a faits si grand dans la guerre ?
Eh bien, ces caractères de l’armée et du pays, ils sont méconnus, je dirai même trahis par la nature du projet qu’on apporte ici à votre sanction. Les ennemis vous reconnaissent-ils à ces mesures qu'on impose à une nation dont la force a toujours été dans l’expansion, jamais dans cette défensive timide dont on lui apporte ici les bases, bonnes pour des Allemands, peut-être, peuple patient; détestables pour nous, peuple d'enthousiasme !
Oui, je repousse ce projet insensé, et il n’y a pas une réflexion qui ne le repousse avec moi quand il aura été mieux réfléchi.
Cela est faux en tactique militaire, parce que des forces immobiles et localisées comme des remparts ne valent et ne défendent que sur un seul point, et que les forces mobiles, comme les armées et les batteries, défendent la France partout, et qu’en effet, la France est pour nous partout, dans le dernier hameau de nos Alpes ou de nos Pyrénées, aussi complètement qu’à Paris.
Cela est faux en politique, parce que cela soumet la France entière au sort et à la domination de Paris, et que cela soumet Paris lui-même à la domination désespérée des factions extrêmes!
Cela est faux en humanité, parce que cela fait rétrograder le droit de la guerre jusqu’à la guerre aux vieillards, aux enfants, aux femmes, jusqu’à l'incendie, jusqu'à la famine, jusqu’à l’assaut, jusqu’à tous ces crimes à qui on ne donne qu’un jour et qu’une place sur le champ de bataille, à qui vous donnez des mois et des villes entières dans une capitale fortifiée !
Cela est faux en liberté, parce que la liberté et le canon ne peuvent pas vivre impunément face à face, et que la voix du canon a toujours et partout étouffé la parole des peuples libres !
Enfin cela est faux en bon sens, en dignité, en courage, car la conscience de l’Europe sait bien que c’est impossible, qu’on ne peut pas nourrir et contenir une ville de 1 500000 âmes, et que Paris assiégé c’est le Gouvernement renversé, et la France saisie au cœur ! Qu'est-ce donc au fond pour l’Europe ? une capitulation avant la bataille. Personne ne s’y trompe ? 500 millions pour cela. C'est trop stupide pour une vérité, c’est trop cher pour un mensonge ! Je le repousse au nom du bon sens, de la dignité, de l'humanité et de la liberté de mon pays.
Laissez-moi vous le dire encore. On dit pour excuser, pour motiver, pour pallier tout cela, on dit pour électriser une opinion qui vous résiste : Regardez l’Europe ! Vous êtes au ban du monde civilisé, du monde monarchique. La révolution, dont vous êtes le peuple, n’a que des ennemis implacables ; partout on veut venir l’étouffer dans son foyer le plus lumineux, le plus détesté, défendez-la ! élevez-lui un asile de fer et de bronze où elle soit à jamais inviolable aux haines coalisées qui la poursuivront jusqu’au lieu de son berceau ! que Paris fortifié soit la citadelle de la liberté dans le monde ! que Paris crénelé soit le réduit de la révolution ! C’est le mot. Vous êtes en 92 encore, dit le rapport !
Que Paris fortifié soit le réduit de la révolution ! Je dis, moi, qu’il n’y eut jamais une pareille insulte, un pareil blasphème contre la révolution, contre la puissance toujours croissante et déjà régularisée chez tant de peuples, de ces idées généreuses, régénératrices de la dignité de l’homme, de la liberté et de la moralité humaine, écloses en 89 sur le monde, écloses ici, portées partout, acceptées, honorées, consacrées dans presque tout l'univers, et que nous appelons, nous, la Révolution française ! la Révolution, hormis ses crimes, ses tyrannies et ses conquêtes !
Quoi, il y a bientôt la moitié d’un siècle que cette Révolution a jailli d’ici sur le monde comme un astre lumineux et pacifique d’abord, comme un volcan plus tard, quand la coalition de Pilnitz voulut imprudemment mettre le pied du soldat sur la lave toute-puissante de nos idées et de nos droits ? Quoi |! nos pères sont morts presque tous, les uns en la combattant dans ses excès, les autres en la confessant sur les échafauds, ceux-là en lui faisant un rempart de leurs baïonnettes pour défendre son sol sacré, ceux-ci en allant lui conquérir le monde avec son drapeau qui les fascinait encore, même quand un despote le portait devant eux ! Quoi ! elle a soulevé presque toutes les capitales de l’Europe, secoué tous les trônes, emporté toutes les convictions vieillies des peuples ; elle s’est répandue comme l'air et la lumière pendant cinquante longues années avec vos idées,
Re -
votre nom, vos armes ; elle a éclaté avec la force d’explosion d’un Évangile armé des temps modernes : le monde entier est plein d’elle, de ses souvenirs, de ses vertus, de ses crimes, de ses éxploits, de ses œuvres, de ses codes ! Et aujourd’hui, qu’elle a un peuple de 34 millions d'hommes unis, armés, invincibles pour elle, et la sympathie de la moitié du monde, vous la déclarez assez abandonnée, assez désespérée, assez menacée, assez timide pour avoir besoin de se creuser un réduit inexpugnable au cœur de notre sol,comme une bête féroce qui s’enfuit dans le repaire honteux où elle sent qu’on va venir la traquer !
Ah!5s'ilen était ainsi, Messieurs, si la Révolution française en était réduite à ces extrémités déplorables ; si, trahie par ceux qui l’ont faite, sortie du cœur des Français et des peuples, exécrée, incompatible avec les nationalités et la liberté même, elle était en effet obligée, pour se préserver des attaques de l’Europe, de se bâtir un lieu d’asile, une place forte ; je dis que ce seraït 1à la condamnation la plus honteuse, d’elle, de ses œuvres, de ses idées, de sa force et du sang que nous avons versé pour elle | et qu’une révolution qu'il faudrait après tant d'épreuves, après tant de victoires, après tant d’années, défendre ainsi derrière des bastions et des murailles, dans un réduit comme vous dites, ne mériterait pas d’être défendue! !
Rupture avec la Monarchie de Juillet (27 janvier 1843).
Depuis dix ans qu’il siégeait à la Chambre, Lamartine avait loyalement soutenu les divers ministères, « dans l’espoir d'amener le gouvernement à une conception plus libérale de sa mission et à une politique plus démocratique » (R. Wazrz). Mais Louis-Philippe, prévenu contre le poète, l’écarta des fonctions ministérielles auxquelles ilaspirait. En 1842, Lamartine commence à s’apercevoir qu’il joue un rôle de dupe, et se convainc que l’on peut fort bien renverser un gouvernement sans ébranler l’ordre social.
Le 27 juillet 1843, il rompit ouvertement et avec éclat avec la monarchie : de Juillet dans le discours qu’il prononça pour expliquer son vote contré 1’ « Adresse » et dont voici la conclusion :
MesstEurs, après le douloureux tableau de notre situation intérieure et de ce que j’appellerai notre malheureuse compres-
1. Lamartine prononça un second discours une semaine plus tard (28 janvier) sur la même question.
sion européenne, après ce dissentiment profond entre la politique suivie par le Gouvernement de Juillet et celle que j'envisage pour la sécurité et la grandeur de mon pays, je dois me demander ce que la Chambre se demande à elle-même tous les jours : qu'est-ce qu’il y a donc à faire ? Je le dirai tout de suite, sans aucun de ces ménagements que des considérations timides pourraient inspirer à des caractères qui auraient quelque chose à masquer devant leur pays. (Sensation.)
I1 y a une seule chose à faire pour les hommes qui, comme moi, se différencient chaque jour davantage du système qui compromet le pays au dedans et les affaires au dehors ; une seule chose, c'est de se ranger, de se compter, de s’isoler ; c’est de prendre sur le terrain des oppositions constitutionnelles une position forte où nous puissions recueillir un à un tous les principes successivement violés ou artificiellement dérobés au pays, tous ses griefs, tous ses intérêts, toutes ses dignités compromises; c’est de rassembler en faisceau tous les instincts généreux, progressifs, moraux de la nation, afin qu’au jour où ce système sera arrivé à son excès, à sa perte, soit par la défaillance absolue de l’esprit public au dedans, soit par l’inferdit politique où il se laisse placer par l’Europe au dehors, le pays vienne rechercher les principes de sa révolution, sa gloire, son esprit public, son salut dans l’asile où nous les aurons conservés intacts, etles retrouve dans une opposition loyale et ferme, au lieu d’aller au moment des crises les chercher dans les factions! {Bravos prolongés aux extrémités.)
Voilà, Messieurs, ce qu’il y a à faire, et je le fais ! {A gauche : Tyès bien ! très bien ! Murmures au centre.)
Vos murmures ne m’apprennent… {Nouveaux murmures.)
Vos murmures ne m’enseignent que ce que je sais d’avanceé ; c’est que cette opposition, notre dernier salut, sera faible en nombre, méconnue d’abord, que la faveur immédiate de la Chambre et même du pays ne lui viendra pas tout d’un coup. (Rives et murmures.)
Était-elle donc plus nombreuse et plus populaire en commençant cette opposition de quinze ans, objet des mêmes dédains ? cette opposition de dix-sept voix contre la majorité de la Restauration... Oui, de dix-sept voix, qui osèrent dire : La nation est derrière nous ! Eh bien ! la nation ne leur donna-t-elle pas raison un jour, et le pays ne fut-il pas sauvé par eux au moment du coup d'État ? (Vive approbation aux extrémités.)
Eh bien ! il en serait de même, sachez-le bien, si les mêmes
r. Celles de dix-sept membres libéraux réélus en 1815 dans la «Chambre introuvable ».
circonstances se représentaient. Non, il ne sera pas donné de prévaloir longtemps contre l’organisation et le développement de la démocratie moderne à ce système qui usurpe légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le pays pièce à pièce de ce qu’il devait conserver des conquêtes de dix ans et de cinquante ans ! {(Murmures au centre.)
Non, ce n’est pas pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social, religieux, une secousse telle, qu'il n'y à pas un empire qui n’en ait croulé ou tremblé {Bravos !), pas une fibre humaine dans tout l’univers qui n’y ait participé par le bien, par le mal, par la joie, par la terreur, par la haine ou par le fanatisme ! {Applaudissements aux extrémités.)
Et c’est en présence de ce torrent d'événements qui a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiés dans le sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du temps, qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop étroitement assis devant quelques intérêts groupés autour d’une monarchie récemment fondée ! Vous osez nier la force invincible de l’idée démocratique, un pied sur ses débris ? Vous osez nier le feu, la main sur le volcan ?
Ah ! détrompez-vous! Sans doute ces captations, ces faveurs personnelles, ces timidités du pays qu’on fomente au dedans, ont leur force ; mais c’est une force d’un jour, une force précaire avec laquelle on ne fonde pas pour longtemps. Que fondet-on de grand avec de petits moyens ?
Non, république, constitution, monarchie, alliance, on ne fonde tout cela qu’avec des pensées collectives, avec des pensées désintéressées et nationales ! Et c’est ainsi qu’on est réellement conservateurs ! Vous croyez l'être, je le suis plus que vous ! Vous voulez bâtir avec des matériaux décomposés, avec des éléments morts, et non avec des idées qui ont la vie et qui auront l’avenir ! Ce que l’on bâtit ainsi résiste plus et subsiste mieux.
Ah ! ne vous y trompez pas, Messieurs, Dieu a donné aux véritables hommes d’État, aux fondateurs d’idées ou d'institutions ou de trônes, oui, Dieu leur a donné une passion de plus qu’au reste de leurs semblables. C’est la passion de l’idée du temps, de l’œuvre de la nation ; c’est le fanatisme du bien public : c’est le besoin, la soif de se dévouer, sans arrière-pensée, sans salaire, sans gloire même, à l’œuvre de sauver, de régénérer un peuple ! Et les plus véritablement conservateurs de ces hommes d’État sont ceux qui s’incorporent le mieux, qui s’absorbent, qui se confondent le mieux avec l’idée fondamentale de leur temps. Ces hommes sont dévorés du besoin de se dévouer à la cause commune, ils semblent comme saisis d’un espoir tout-puissant
en se penchant par la pensée sur l’avenir de leur œuvre nationale, et les plus beaux dévouements antiques ne sont qu’une faible image de cette fascination sublime qui entraîne ces nobles esprits à se dévouer pour préserver leur cause ou leur nation.
Eh bien ! Messieurs, ces hommes, il y en a encore beaucoup dans notre pays. Derrière cette France, qui semble s’assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble se perdre, et qui, s’il ne vous résiste pas, du moins vous laisse passer en silence sans vous arrêter, mais sans confiance, derrière cet esprit public qui s’amortit un instant, il y a une autre France et un autre esprit public ; il y a une autre génération d’idées qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout entière avec nous. { Bravos réitérés.)
Et pourquoi lui ferait-on toujours peur de cette opposition loyale qui veut nos institutions et leur raffermissement, qui s’est séparée des factions, ici et au dehors, de cette opposition qui a la noble ambition, non pas de créer des difficultés au Gouvernement, non pas de fomenter des anarchies, de préparer des collisions européennes, mais au contraire d’affermir le Gouvernement, de corroborer, par la force de l'esprit public, les institutions qui pourraient s’énerver entre vos mains, et enfin qui a la noble ambition de devenir gouvernement elle-même ; car, ne vous y trompez pas, il y a une ambition plus haute que celle des personnes, c’est celle des idées. L’ambition qu'on a pour soi-même s’avilit et se trompe ; l’ambition qu’on a pour assurer la sécurité et la grandeur du pays, elle change de nom, elle s'appelle dévouement, et c’est la nôtre ! (Très bien !)
Eh bien, cette opposition, vous la verrez en France, comme vous la voyez dans un pays voisin. Est-ce qu’en Angleterre, dont on citait tout à l’heure les tories, on ne pourrait vous citer une opposition de cette nature, qui ne travaillât pas à assurer complètement le pays dans ses jours de crise et de désespoir ? Est-ce que l’Angleterre se trouble ? est-ce que les fonds publics baissent ? est-ce que la crainte de la guerre saisit la Grande-Bretagne, quand les whigs sont près d'entrer au pouvoir! ? Pas le moins du monde. L’Angleterre sait ce que la France apprendra à son tour : c’est que les whigs ne font pas la révolution, c’est qu'ils portent avec eux les mêmes intérêts conservateurs, les mêmes garanties d’ordre, de paix, de ferme administration que les tories ; et voilà pourquoi le sol ne tremble pas sous eux ! Eh