‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 4 sur 88 · Tutroduction à l'édition critique de Saül · texte numérisé non relu

Tutroduction à l'édition critique de Saül

La Ville natale : Mâcon.

Bien que dans ses poésies, Lamartine ait pris plaisir à baptiser « Terre natale » le hameau de Milly où s’écoula son enfance, c’est en réalité à « Mâcon, jolie ville de la Basse-Bourgogne », qu'il naquit, le 21 octobre 1790.

SUR LES BORDS de la Saône, en remontant son cours, et à quelques lieues de Lyon, s’élève entre des villages et des prairies, au penchant d’un coteau à peine renflé au-dessus des plaines, la ville petite mais gracieuse de Mâcon. Deux clochers gothiques, décapités par la révolution et minés par le temps!, attirent l'œil et la pensée du voyageur qui descend vers la Provence ou vers l'Italie, sur les bateaux à vapeur dont la rivière est tout le jour sillonnée. Au-dessous de ces ruines de la cathédrale antique s'étendent, sur une longueur d’une demi-lieue, de longues files de maisons blanches et des quais où l’on débarque et où l’on embarque les marchandises du midi de la France et les produits des vignobles mâconnais. Le haut de la ville, que l’on n’aperçoit pas de la rivière, est abandonné au silence et au repos. On dirait d’une ville espagnole. L’herbe y croît l'été entre les pavés. Les hautes murailles des anciens couvents en assombrissent les rues étroites. Un collège, un hôpital, des églises, les unes restaurées, les autres délabrées et servant de magasins aux tonneliers du pays ; une grande place plantée de tilleuls à ses deux extrémités?, où les enfants jouent, où les vieillards s’assoient au soleil dans les beaux jours; de longs faubourgs à maisons basses qui montent en serpentant jusqu’au sommet de la colline, à l'embouchure des grandes routes ; quelques jolies maisons dont une face regarde la ville, tandis que l’autre est déjà plongée dans la campagne et dans la verdure ; et, aux alentours de la

1. Ceux de l’ancienne église Saint-Vincent, 2, La place d’Armes,

place, cinq ou six hôtels ou grandes maisons presque toujours fermées qui reçoivent, l'hiver, les anciennes familles de la province, voilà le coup d’œil de la haute ville. C’est le quartier de ce qu’on appelait autrefois la noblesse et le clergé ; c’est encore le quartier de la magistrature et de la propriété. Il en est de même partout : les populations descendent des hauteurs pour travailler, et remontent pour se reposer. Elles s’éloignent du bruit dès qu'elles ont le bien-être.

A l’un des angles de cette place, qui était avant la Révolution un rempart, et qui en conserve le nom, on voit une grande et haute maison percée de fenêtres rares et dont les murs élevés, massifs et noircis par la pluie et éraillés par le soleil, sont reliés depuis plus d’un siècle par de grosses clefs de fer. Une porte haute et large, précédée d’un perron de deux marches, donne entrée dans un long vestibule, au fond duquel un lourd escalier en pierre brille au soleil par une fenêtre colossale et monte d'étage en étage pour desservir de nombreux et profonds appartements. C’est là la maison où je suis né1.

(Les Confidences, I, xxx.)

Première Arrivée à Milly (1797).

Lamartine a chanté maintes fois dans ses vers « la Maison paternelle»?. Il l’a décrite en prose à plusieurs reprises 3.

Mais il convient de remarquer que la douceur et le charme dont il a revêtu ce paysage et cette demeure sont un effet poétique du recul et de l’âge. Dans sa correspondance de jeunesse, qui exprime naïvement ses impressions immédiates, Lamartine exhale son ennui d’avoir à résider dans ce « triste village », et il en parle fréquemment comme de sa « détestable patrie ».

1. Inexact,— Lamartine n’est pas venu au monde dans la belle demeure deson grand-père, mais dans une petite construction annexe, beaucoup plus modeste, et qui était la maison de ses parents. Lamartine d’ailleurs, la décrit un peu plus loin (Confidences 11, 1v.) :

« Sur les derrières de l’hôtel de mon grand-père, qui s’étendait d’une rue à l’autre, il y « avait une petite maison basse et sombre qui communiquait avec la grande par un cou- « loir obscur et par de petites cours étroites et humides comme des puits. Cette maison ser- « vait à loger d’anciens domestiques retirés du service de mon grand-père, mais qui te- « naient encore à la famille par de petites pensions qu’ils continuaient de recevoir... »

Cette maison porte aujourd’hui le n° 18 de la rue des Ursulines.

2. Dans les Préludes (Nouvelles Méditations), Milly ow la Terre natale (Harmonies), la Vigne et la Maison (Cours familier de Littérature : réimprimé dans les Poésies diverses), On trouvera ces divers poèmes reproduits dans nos volumes Poésie, « Œuvres choisies ». (BIBLIOTHÈQUE LAROUSSE.)

3. Dans les Confidences, livre IV ; les Mémoires inédits, livre 1 ; le Cours familier de Littérature, Entretien cxxxvir,

L'ENFANCE (r7ov-1801) — Al

JE coMMENÇAIS à voir et à comprendre les choses extérieures, quand mon père et ma mère nous amenèrent, toute leur tribu d'enfants, dans une longue file de chariots à bœufs, nous établir à Milly1. Notre mère était dans le chariot qui marchait le premier, avec deux petites filles entre ses genoux, une autre à son sein. Une foule de paquets remplissait la carriole. Mon père allait à pied, en chasseur, un fusil dans une main, soutenant de l’autre main la voiture dans les mauvais pas ; ses deux chiens tenus en laisse et deux chariots, pleins de femmes de chambre, d’ustensiles, de bagages, suivaient au pas ; puis venait la voiture, aussi à bœufs, de Mlle de Montceau? et de sa vieille femme de chambre. Tout cela formait une longue colonne d’équipages baroques roulant dans la boue. Les aiguillons des bouviers, les gémissements et les regimbements des bœufs, les clameurs épouvantées des femmes, le rire des enfants dans les chars faisaient un spectacle moitié pittoresque, moitié touchant. Nous mîmes cinq ou six heures pour arriver laborieusement à Milly.

Milly était alors un pauvre village, bâti en crête sur le sommet d’une colline nue et plantée de vignes maïgres, à quelque distance du joli et gros village de Saint-Sorlin , capitale rurale du pays. Quand on a passé ce village, on descend à gauche dans une étroite et profonde vallée, remplie par des prés où paissent des vaches blanches et quelques chèvres noires. Un joli ruisseau, voilé de saules tondus et d’épines, y trace une ligne bleue dans les herbes, pareille aux lignes sinueuses d’un serpent fuyant la poursuite d’un berger. L’eau, maintenant emprisonnée par un petit pont que j'ai fait construire, s'y répandait à cette époque sur des cailloux luisants, qui faisaient clapoter et rejaillir la mince rivière contre les pieds des bœufs et contre les jantes des roues. Cela tenait à la fois du marécage et de la carrière, de la montagne et de la plaine. Quand on avait traversé ce petit vallon, on trouvait un sentier ardu et pierreux, creusé par les sabots des paysans, entre deux vignes ; et les bœufs, après avoir soufflé un moment, montaient sous l’aiguillon vers l’église. Ce n’était pas l’église, car il n’y en avait plus ; ce n’était que le clocher. Ce clocher ressemblait, par sa construction très ancienne, à une pyramide rustique, percée d'une double grille de pierre, où restait suspendue une grosse cloche, presque tou-

1, A quatorze kilomètres au nord-ouest de Mâcon.

2. Miie de Montceau, tante aînée de Lamartine, « personne restée dans une demienfance » habitait avec les parents du futur poète, e C'était comme une enfant de plus, augmentant d’une pension suffisante l’aisance et la bonne humeur de la maison, » (Mémoires fnédits, I, v.)

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