‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 45 sur 88 · I. «On a critiqué le portrait de Mme Roland · texte numérisé non relu

I. «On a critiqué le portrait de Mme Roland

« Cette Egérie est flattée, cela est vrai ; j’ai glissé sur le mélange d’intrigue et d’emphase qui composait le génie, à la fois féminin et romain, de cette femme. J'ai plus cédé en cela à la popularité qu’à la vérité. J’ai voulu donner une Cornélie à la République,

« … Il n’y a de vraiment beau en elle que sa mort. Son rôle n’a que la parade de la véritable grandeur d’âme, Elle n’est plus ni femme, ni mère, ni française, Elle se pose en Némésis à la porte des tours du Temple. Je devais, pour être vrai, la flétrir ; par complaisance pour la popularité, je l’ai exaltée. Mon enthousiasme n'était pas complètement sincère... Le cœur manquait à ce buste de femme politique... »

(Critique del’ « Histoire des Girondins», 1861, $ LXXXVIL.)

Origine de la « Marseillaise ».

Tour SE PRÉPARAIT dans les départements pour envoyer à Paris les vingt mille hommes décrétés par l’Assemblée!. Les Marseillais, appelés par Barbaroux sur les instances de Mne Roland, s’approchaient de la capitale. C'était le feu des âmes du Midi venant raviver à Paris le foyer révolutionnaire, trop languissant au gré des Girondins. Ce corps dedouze ouquinze cents hommes était composé de Génois, de Liguriens, de Corses, de Piémontais expatriés, et recrutés pour un coup de main décisif sur toutes les rives de la Méditerranée ; la plupart matelots ou soldats aguerris au feu, quelques-uns scélérats aguerris au Crime. Ils étaient commandés par des jeunes gens de Marseille, amis de Barbaroux et d’Isnard. Fanatisés par le soleil et par l’éloquence des clubs provençaux, ils s’avançaient aux applaudissements des populations du centre de la France, reçus, fêtés, enivrés d’enthousiasme et de vin dans les banquets patriotiques qui se succédaient sur leur passage. Le prétexte de leur marche était de fraterniser, à la prochaine Fédération du 14 juillet, avec les autres fédérés du royaume. Le motif secret était d’intimider la garde nationale de Paris, de retremper l'énergie des faubourgs, et d’être l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les Girondins avaient fait voter à l’Assemblée pour dominer à la fois les Feuillants, les Jacobins, le roi et l’Assemblée elle-même, avec une armée des départements toute composée de leurs créatures.

La mer du peuple bouillonnait à leur approche. Les gardes nationales, les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les femmes, toute cette partie des populations qui vit des émotions de la rue et qui court à tous les spectacles publics, volaient à la rencontre des Marseillais. Leurs figures hâlées, leurs physionomies martiales, leurs yeux de feu, leurs uniformes couverts de la poussière des routes, leur coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu’ils traînaient à leur suite, les branches de verdure dont ils ombragaient leurs bonnets rouges, leurs langages étrangers mêlés de jurements et accentués de gestes féroces, tout cela frappait vivement l'imagination de la multitude. L'idée révolutionnaire semblait s'être faite homme et marcher, sous la figure de cette horde, à l’assaut des derniers débris

1, Pour figurer à la fête de la Fédération, le 14 juillet 1792.

de la royauté. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes terribles. Ces couplets, alternés par le bruit régulier de leurs pas sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux chœurs de la patrie et de la guerre répondant, à intervalles égaux, au cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux combats.

Ces paroles étaient chantées sur des notes tour à tour graves et aiguës, qui semblaient gronder dans la poitrine avec les frémissements sourds de la colère nationale, puis avec la joie de la victoire. Elles avaient quelque chose de solennel comme la mort, de serein comme l’immortelle confiance du patriotisme. On eût dit un écho retrouvé des Thermopyles. C'était de l’héroïsme chanté.

On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant ensemble à la défense des frontières sur le sol retentissant de la patrie, la voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie dévorant les palais et les chaumières ; puis les coups sourds de la vengeance frappant et refrappant avec la hache, et immolant les ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air ruisselaient comme un drapeau trempé de sang encore chaud sur un champ de bataille. Elles faisaient frémir, mais le frémissement qui courait avec ses vibrations sur le cœur était intrépide. Elles donnaient l'élan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'était de l’eau de feu de la Révolution qui distillait dans les sens et dans l’âme du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir ainsi leur âme nationale dans des accents que personne n’a écrits et que tout le monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme et s’encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime la voix, la voix enivre l'oreille, l’oreille remue le cœur. L’homme tout entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient saint, la danse héroïque, la musique martiale, la poésie populaire. L'hymne qui s’élance à ce moment de toutes les bouches ne périt plus. Semblables à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des temples et qu’on n’en sort qu’à certains jours, on garde le chant national comme une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. Le nôtre reçut des circonstances où il jaillit un caractère particulier qui . le rend à la fois plus solennel et plus sinistre : la gloire et le crime, la victoire et la mort semblent entrelacés dans ses refrains. Il fut le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'impré-

cation de la fureur; il conduisit nos soldats à la frontière, mais il accompagna nos victimes à l’échafaud. Le même fer défend le cœur du pays dans la main du soldat, et égorge les victimes dans la main du bourreau.

La Marseillaise conserve un retentissement de chant de gloire et de cri de mort ; glorieuse comme l’un, funèbre comme l’autre, elle rassure la patrie et fait pâlir les citoyens. Voici son origine :

Il y avait alors un jeune officier du génie en garnison à Strasbourg. Son nom était Rouget de Lisle. Il était né à Lons-le- Saunier!, dans ce Jura, pays de rêverie et d’énergie, comme le sont toujours les montagnes. Ce jeune homme aimaït la guerre comme soldat, la Révolution comme penseur ; il charmaït par les vers et par la musique les lentes impatiences de la garnison. Recherché pour son double talent de musicien et de poète, il fréquentait familièrement la maison du baron de Dietrich, noble Alsacien du parti constitutionnel, ami de Lafayette et maire de Strasbourg”. La femme du baron de Dietrich et ses jeunes amies partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Révolution, qui palpitait surtout aux frontières, comme les crispations du corps sont plus sensibles aux extrémités. Elles aimaient le jeune officier ; elles inspiraient son cœur, sa poésie, sa musique ; elles exécutaient les premières ses pensées à peine écloses, confidentes des balbutiements de son génie.

C'était dans l’hiver de 1792. La disette régnait à Strasbourg. La maison de Dietrich, opulente au commencement de la Révolution, mais épuisée de sacrifices nécessités par les calamités du temps, s'était appauvrie. Sa table frugale était hospitalière pour Rouget de Lisle. Le jeune officier s’y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un frère de la famille. Un jour qu'il n’y avait eu que du pain de munition et quelques tranches de jambon fumé sur la table, Dietrich regarda de Lisle avec une sérénité triste et lui dit : « L’abondance manque à nos festins, mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas à nos fêtes civiques et le courage aux cœurs de nos soldats ? J'ai encore une dernière bouteille de vin du Rhin dans mon cellier ; qu’on

1. En 1760, Capitaine du génie en 1780. Il avait composé Bayard en Bresse, « pièce lyrique », en 1791.

2. Frédéric de Dietrich, né à Strasbourg en 1748, fut élu maire constitutionnel de cette ville en 1790. Il émigra après les événements du ro août 1792. Rentré en France, arrêté et transporté à Paris, il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire (1793).

3. Le 25 avril 1792, jour où l’on apprit à Strasbourg la déclaration de guerre de la France à l'Autriche, proclamée le 20 à Paris,

l’apporte, — dit-il, — et buvons-la à la liberté et à la patrie ! Strasbourg doit avoir bientôt une cérémonie patriotique ; il faut que de Lisle puise dans ces dernières gouttes un de ces hymnes qui portent dans l’âme du peuple l'ivresse d’où il a jailli. » Les jeunes femmes applaudirent, apportèrent le vin, remplirent les verres de Dietrich et du jeune officier jusqu’à ce que la liqueur fût épuisée. Il était tard. La nuit était froide. De Lisle était rêveur ; son cœur était ému, sa tête échauffée. Le froid le saisit ; il rentra chancelant dans sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantôt dans les palpitations de son âme de citoyen, tantôt sur le clavier de son instrument d’artiste, composant tantôt l’air avant les paroles, tantôt les paroles avant l’air, et les associant tellement dans sa pensée qu'il ne pouvait savoir lui-même lequel de la note ou des vers était né le premier, et qu’il était impossible de séparer la poésie de la musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et n’écrivait rien.

Accablé de cette inspiration sublime, il s’endormit, la tête sur son instrument, et ne se réveilla qu’au jour. Les chants de la nuit remontèrent avec peine dans sa mémoire comme les impressions d’un rêve. Il les écrivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva dans son jardin, bêchant de ses propres mains des laitues d’hiver. La femme du maire patriote n’était pas encore levée ; Dietrich l’éveilla ; il appela quelques amis, tous passionnés comme lui pour la musique et capables d’exécuter la composition de de Lisle. Une des jeunes filles accompagnait. Rouget chanta. A la première strophe les visages pâlirent ; à la seconde, les larmes coulèrent ; aux dernières, le délire de l’enthousiasme éclata. Dietrich, sa femme, le jeune officier se jetèrent en pleurant dans les bras les uns des autres ! L’hymne de la patrie était trouvé ! Hélas ! il devait être aussi l'hymne de la Terreur. L’infortuné Dietrich marcha peu de mois après à l’échafaud, au son de ces notes nées, à son foyer, du cœur de son ami et de la voix de sa femme.

Le nouveau chant, exécuté quelques jours après à Strasbourg, vola de ville en ville sur tous les orchestres populaires, Marseille l’adopta pour être chanté au commencement et à la fin des séances de ses clubs. Les Marseillais le répandirent en France

1. L'hymne national porta d’abord le titre de Chant de guerre de l'Armée du Rhin. I1se répandit rapidement, et fut connu à Marseille en juin. Les volontaires du bataillon envoyé à Paris reçurent chacun un exemplaire de ce chant, le jour de leur départ,

en le chantant sur leur route. De là lui vint le nom de M avseillaise. La vieille mère de de Lisle, royaliste et religieuse, épou-

vantée de la voix de son fils, lui écrivait : « Qu’est-ce donc que

cet hymne révolutionnaire que chante une horde de brigands qui traverse la France et auquel on mêle votre nom ? » De Lisle lui-même, proscrit en qualité de fédéraliste, l’entendit, en frissonnant, retentir comme une menace de mort à ses oreilles en fuyant dans les sentiers du Jura. «Comment appelle-t-on cet hymne ? » demanda-t-il à son guide. « La Marseillaise, » lui répondit le paysan. C’est ainsi qu’il apprit le nom de son propre ouvrage. Il était poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait semé derrière lui. Il échappa avec peine à la mort. L’arme se retourne contre la main qui l’a forgée. La Révolution en démence ne reconnaissait plus sa propre voix |

(Livre XVI, XXVI-XXX.)

Les Girondins chez Madame Roland

LE SOIR DE LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE (21 sept. 1792).

RASSEMBLÉS le soir chez Mme Roland, Pétion, Brissot, Guadet, Louvet, Boyer-Fonfrède, Ducos, Grangeneuve, Gensonné, Barbaroux, Vergniaud, Condorcet, célébrèrent dans un recueillement presque religieux l'avènement de leur pensée dans le monde ; et jetant volontairement le voile de l'illusion sur les embarras du lendemain et sur les obscurités de l’avenir, ils se livrèrent tout entiers à la plus grande jouissance que Dieu ait accordée à l’homme ici-bas : l’enfantement de son idée, la contemplation de son œuvre, la possession de son idéal accompli.

De nobles paroles furent échangées pendant le repas entre ces grandes âmes. Mme Roland, pâle d'émotion, laissait échapper de ses yeux des regards d’un éclat surnaturel qui semblaient voir l’échafaud à travers la gloire et la félicité du jour. Le vieux Roland interrogeait de l’œil la pensée de sa femme et semblait lui demander si ce jour n’était pas le sommet de leur vie et celui après lequel il n’y avait plus qu’à mourir. Condorcet entretenait Brissot des horizons indéfinis que l’ère nouvelle ouvrait . à l'humanité. Boyer-Fonfrède, Barbaroux, Rebecqui, Ducos,

1. Arrêté comme suspect, Rouget de Lisle fut libéré par la mort de Robespierre. Il démissionna de l’armée et vécut ignoré, pauvre même, jusqu’au jour où Louis-Philippe lui accorda une pension (1831). Il mourut à Choisy-le-Roï, en 1836.

jeunes amis, presque frères, se félicitaient d’avoir de longues vies à donner à leur patrie et à la liberté. Guadet et Gensonné se reposaient glorieusement de leurs longues fatigues dans cette halte triomphante où ils avaient enfin mené la Révolution. Pétion, à la fois heureux et triste, sentait que sa popularité l’abandonnaïit : mais il l’abdiquait volontairement dans son âme, du moment où on la mettait au prix du crime. Le sang de septembre avait enlevé à Pétion son ivresse de popularité. Cette ivresse passée, Pétion allait redevenir un homme de bien.

Vergniaud, sur qui tous les convives avaient les yeux fixés comme sur le principal auteur et le seul modérateur de la future République, montrait dans son attitude et dans ses traits la quiétude insouciante de la force qui se repose avant et après le combat. Il regardait ses amis avec un sourire à la fois serein et mélancolique. Il parlait peu. A la fin du souper, il prit son verre, le remplit de vin, se leva et proposa de boire à l'éternité de la République. Mme Roland, pleine des souvenirs de l’antiquité, demanda à Vergniaud d’effeuiller dans son verre, à la manière des anciens, quelques roses du bouquet qu’elle portait ce jourlà. Vergniaud tendit son verre, fit nager les feuilles de rose sur le vin et but ; puis se penchant vers Barbaroux avant de se rasseoir : « Barbaroux, lui dit-il à demi-voix, ce ne sont pas des roses, mais des branches de cyprès qu’il fallait effeuiller dans notre vin ce soir. En buvant à une République dont le berceau trempe dans le sang de septembre, qui sait si nous ne buvons pas à notre mort ? N’importe, ajouta-t-il, ce vin serait mon sang, que je boirais encore à la liberté et à l'égalité! — Vive la République ! » s’écrièrent à la fois les convives.

Cette image sinistre attrista, mais ne découragea pas leurs âmes. Ils étaient prêts à tout accepter de la Révolution, même la mort! L’avenir allait bientôt prouver qu'ils pouvaient en accepter même le crime !

(Livre XXX, 11.)

Exécution de Louis XVI (21 janvier 1793).

LA GUILLOTINE était dressée, ce jour-là, au milieu de la place de la Révolution!, devant la grande allée du Jardin des Tuile-

1, Aujourd’hui . place de la Concorde,

ries, en face et comme en dérision du palais des rois, non loin de l’endroit où la fontaine jaillissante la plus rapprochée de la Seine semble aujourd’hui laver éternellement le pavé.

Depuis l'aube du jour, les abords de l’échafaud, le pont Louis XVI, les terrasses des Tuileries, les parapets du fleuve, les toits des maisons de la rue Royale, les branches dépouillées des arbres des Champs-Élysées, étaient chargés d’une innombrable multitude qui attendait l'événement dans l'agitation, dans le tumulte et dans le bruit d’une ruche d'hommes, comme si cette foule n’eût pu croire au supplice d’un roi avant de l'avoir vu de ses yeux. Les abords immédiats de l’échafaud avaient été envahis, grâce aux faveurs de la Commune et à la connivence des commandants des troupes, par les hommes de sang des Cordeliers, des Jacobins et des journées de septembre, incapables d’hésitation ou de pitié. Se posant eux-mêmes autour de l’échafaud, comme les témoins de la République, ils voulaient que le supplice fût consommé et applaudi.

À l’approche de la voiture du roi, une immobilité solennelle surprit cependant tout à coup cette foule et ces hommes euxmêmes. La voiture s'arrêta à quelques pas de l’échafaud. Le trajet avait duré deux heures.

Le roi, en s’apercevant que la voiture avait cessé de rouler, leva les yeux, qu’il tenait attachés au livre, et, comme un homme qui interrompt sa lecture pour un moment, il se pencha à l’oreille de son confesseur et lui dit à voix basse et d’un ton d'’interrogation : « Nous voilà arrivés, je crois ? » Le prêtre ne lui répondit que par un signe silencieux. Un des trois frères Samson, bourreaux de Paris, ouvrit la portière. Les gendarmes descendirent. Mais le roi, refermant la portière, et plaçant sa main droite sur le genou de son confesseur d’un geste de protection : « Messieurs, dit-il avec autorité aux bourreaux, aux gendarmes et aux officiers qui se pressaient autour des roues, je vous recommande monsieur que voilà ! Ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte. Je vous charge d’y veiller. » Personne ne répondit. Le roi voulut répéter avec plus de force cette recommandation aux exécuteurs. L'un d’eux lui coupa la parole. « Oui, oui, lui dit-il avec un accent sinistre, sois tranquille, nous en aurons soin, laisse-nous faire. » Louis descendit. Trois valets du bourreau l’entourèrent et voulurent le déshabiller au pied de l’échafaud. Il les repoussa avec majesté, Ôta lui-même son habit, sa cravate, et dépouilla sa chemise jusqu’à la ceinture.

\ Les exécuteurs se jetèrent alors de nouveau sur lui. « Que vou- \lez-vous faire ? murmura-t-il avec indignation — Vous lier, lui 2 répondirent-ils, et ils lui tenaient déjà les mains pour les nouer avec leurs cordes. — Me lier ! répliqua le roi avec un accent où toute la gloire de son sang se révoltait contre l’ignominie. Non ! non ! je n’y consentirai jamais ! Faites votre métier, mais vous ne me lierez pas : renoncez-y ! » Les exécuteurs insistaient, élevaient la voix, appelaient à leur aide, levaient la maïn, préparaient la violence. Une lutte corps à corps allait souiller la victime au pied de l’échafaud. Le roi, par respect pour la dignité de sa mort et pour le calme de sa dernière pensée, regarda le prêtre comme pour lui demander conseil. «Sire, dit le conseiller divin, subissez sans résistance ce nouvel outrage, comme un dernier trait de ressemblance entre vous et le Dieu qui va être votre récompense. » Le roi leva les yeux au ciel avec une expression du regard qui semblait reprocher et accepter à la fois. « Assurément ,dit-il, il ne faut rien moins que l’exemple d’un Dieu pour que je me soumette à un pareil affront! » Puis se tournant en tendant lui-même les mains vers les exécuteurs : « Faites ce que vous voudrez, leur dit-il, je boirai le calice jusqu'à la lie! » T1 monta, soutenu par le bras du prêtre, les marches hautes et glissantes de l’échafaud. Le poids de son corps semblait indiquér un affaissement de son âme ; mais parvenu à la dernière marche, il s’élança des mains de son confesseur, traversa d’un pas ferme toute la largeur de l’échafaud, regarda en passant l'instrument et la hache, et se tournant tout à coup à gauche, en face de son palais, et du côté où la plus grande masse de peuple pouvait le voir et l’entendre, il fit aux tambours le geste du silence. Les tambours obéirent machinalement. « Peuple ! dit Louis XVI d’une voix qui retentit dans le silence et qui fut entendue distinctement de l’autre extrémité de la place, peuple, je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute ! Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France !... » Il allait continuer ; un frémissement parcourait la foule. Le chef d'état-major des troupes du camp sous Paris ordonna aux tambours de battre. Un roulement immense et prolongé couvrit la voix du roi et le murmure de la multitude. Le condamné revint de lui-même à pas lents vers la guillotine et se livra aux exécuteurs. Au moment où on l’attachait à la planche, il jeta encore un regard sur le prêtre qui priait à genoux au bord de l’échafaud. 11 vécut, il posséda son âme tout entière jusqu’au moment où il la remit à son Créateur par les mains du bourreau.

La planche chavira, la hache glissa, la tête tomba.

Un des exécuteurs, prenant la tête du supplicié par les cheveux, la montra au peuple et aspergea de sang les bords de l’échafaud. Des fédérés et des républicains fanatiques montèrent sur les planches, trempèrent les pointes de leurs sabres et les lances de leurs piques dans le sang et les brandirent vers le ciel en poussant le cri de : Vive la République ! L’horreur de cet acte étouffa le même cri sur les lèvres du peuple. L’acclamation ressembla plutôt à un immense sanglot. Les salves de l'artillerie allèrent apprendre aux faubourgs les plus lointains que la royauté était suppliciée avec le roi. La foule s’écoula en silence. On emporta les restes de Louis XVI dans un tombereau couvert au cimetière de la Madeleine, et on jeta de la chaux dans la fosse, pour que les ossements consumés de la victime de la Révolution ne devinssent pas un jour les reliques du royalisme. Les rues se vidèrent. Des bandes de fédérés armés parcoururent les quartiers de Paris en annonçant la mort du éyran et en chantant le sanguinaire refrain de la Marseillaise. Aucun enthousiasme ne leur répondit, la ville resta muette. Le peuple ne confondait pas un supplice avec une victoire. La consternation était rentrée avec la liberté dans la demeure des citoyens. Le corps du roi n’était pas encore refroidi sur l’échafaud que le peuple doutait de l’acte qu’il venait d'accomplir, et se demandait, avec une anxiété voisine du remords, si le sang qu’il venait de répandre était une tache sur la gloire de la France ou le sceau de la liberté, La conscience des républicains eux-mêmes se troubla devant cet échafaud. La mort du roi laissait un problème à débattre à la nation.

(Livre XXXV, xxrret XXI)

Appréciation sur le supplice du Roi.

LA NATION avait-elle le droit de juger en tribunal légal et régulier Louis XVI ? Non : car pour être juge il faut être impartial et désintéressé, et la nation n’était ni l’un ni l’autre.

Déposer Louis XVI, le bannir du sol national ou l’y retenir dans l’impuissance de conspirer et de nuire, voilà ce que commandaient aux conventionnels le salut de la République, la sûreté de la Révolution.

L’immolation d’un homme captif et désarmé n’était qu’une concession à la colère ou une concession à la peur. Vengeance

ici, lâcheté là, cruauté partout. Immoler un vaincu cinq mois après la victoire, ce vaincu fût-il coupable, ce vaincu fût-il dangereux, était un acte sans pitié. La pitié n’est pas un vain mot parmi les hommes. Elle est un instinct qui avertit la force d’amol- Er sa main à la proportion de la faiblesse et de l’adversité des victimes. Elle est une justice généreuse du cœur humain, plus clairvoyante au fond et plus infaillible que la justice infaillible de l'esprit. Aussi tous les peuples en ont-ils fait une vertu. Si l'absence de toute pitié est un crime dans le despotisme, pourquoi donc serait-ce une vertu dans les républiques ? le vice et la vertu changent-ils de nom en changeant de parti ? Les peuples sont-ils dispensés d’être magnanimes ? Il n’y a que leurs ennemis qui oseraient le prétendre, car ils voudraient les déshonorer. Leur force même leur commande plus de générosité qu'à leurs souverains !

Enfin le meurtre du roi, comme mesure de salut public, étaitil nécessaire ? Nous demanderions d’abord si ce meurtre était juste, car rien d’injuste en soi ne peut être nécessaire à la cause des nations. Ce qui fait le droit, la beauté et la sainteté de la cause des peuples, c’est la parfaite moralité de leurs actes. S'ils abdiquent la justice, ils n’ont plus de drapeau. Ils ne sont que des affranchis du despotisme imitant tous les vices de leurs maîtres. La vie ou la mort de Louis XVI, détrôné ou prisonnier, ne pesait pas le poids d’une baïonnette de plus ou de moins dans la balance des destinées de la République. Son sang était une déclaration de guerre plus certaine que sa déposition, Sa mort était, certes, un prétexte d’hostilités plus spécieux que sa captivité, dans les conseils diplomatiques des cours ennemies de la Révolution. Prince épuisé et dépopularisé par quatre ans de lutte inégale avec la nation, livré vingt fois à la merci du peuple, sans crédit sur les soldats ; caractère dont on avait si souvent sondé la timidité et l’indécision, descendu d’humiliation en humiliation et degré par degré du haut de son trône dans la prison, Louis XVI était l'unique prince de sa race à qui il ne fût plus possible de songer à régner. Dehors, il était décrédité par ses concessions; dedans, il eût été l'otage patient et inoffensif de la République, l’ornement de son triomphe, la preuve vivante de sa magnanimité. Sa mort, au contraire, aliénait de la cause française cette partie immense des populations qui ne juge des événements humains que par le cœur. La nature humaine est pathétique; la République l’oublia, elle donna à la

royauté quelque chose du martyre, à la liberté quelque chose de la vengeance. Elle prépara ainsi une réaction contre la cause républicaine, et mit du côté de la royauté la sensibilité, l'intérêt, les larmes d’une partie des peuples. Qui peut nier que l’attendrissement sur le sort de Louis XVI et de sa famille n’ait été pour beaucoup dans le retour vers la royauté quelques années après ? Les causes perdues ont des retours dont il ne faut souvent chercher les motifs que dans le sang des victimes odieusement immolées par la cause opposée. Le sentiment public, une fois ému d’une iniquité, ne se repose que quand il s'est, pour ainsi dire, absous par quelque réparation éclatante et inattendue. Ce sont les républicains qui doivent le plus déplorer ce sang, car c’est sur leur cause qu'il est retombé sans cesse, et c'est ce sang qui leur a coûté la Républiquet.

(Livre XXXV, xxv et XXVI.)

Condamnation des Girondins (30 octobre 1703).

Le 2 juin 1793, vingtetun députés girondins avaient été arrêtés, à l’instigation de la Commune insurgée. Ils furent traduits devant le tribunal révolutionnaire le 24 octobre.

LÉ PROCÈS qui se prolongeait depuis sept jours, la parole demandée par Gensonné au nom de tous les accusés pour réfuter l'accusation, lassaient le tribunal et les- jurés, et inquiétaient la Montagne. L'opinion publique, qui se laisse si promptement amollir et retourner par la vue des victimes, commençait à incliner à l’indulgence. On se demandait tout haut, en sortant des séances du tribunal, quelle récompense aurait donc la République pour ses ennemis, puisqu'elle traitait ainsi ses premiers fondateurs. On plaignait tant de jeunesse, de beauté, de génie, immolés à un crime d'opinion. On parlait de la basse jalousie

1. «Qu'on daigne relire... le jugement hardi d'idées,mais implacable de justice, par lequel je termine le récit du jugement de Louis XVI, même en me plaçant au point de vue de la nation répudiant la royauté.

« Tout est juste, selon moi, dans ce jugement de l’histoire sur le droit, sur le fait, sur l’exéeution de ce crime de la République. L'esprit et le cœur, la logique etla nature y ont chacun leur rétribution... La tête du roi jetée, comme on l’a tant dit, en défi à l’Europe, ne fut qu’un gage de guerre à mort entre les peuples et les partis. La Révolution fit horreur à elle-même, la liberté mourut sur son propre échafaud.» (Critique de l’« Histoire des Girondins », $ çvil.)

de Robespierre et de Danton, qui chargeaient la mort de fermer ces bouches éloquentes, pour n'avoir plus le souci et souvent l’humiliation de leur répondre.

Ces premiers symptômes de retour de faveur aux Girondins alarmèrent la Commune. Le gendre de Pache!, Audouin, autrefois prêtre”, aujourd’hui persécuteur acharné, alla sommer le Comité de Salut public de clore le débat en permettant au président de déclarer les jurés suffisamment éclairés. Le jury, contraint par cette déclaration, ferma les débats le 30 octobre, à huit heures du soir. Tous les accusés furent déclarés coupables d’avoir conspiré contre l'unité et l’indivisibilité de la République, et condamnés à mort.

À ce mot de mort, un cri d’étonnement et d’horreur s'élève des bancs des accusés. Le plus grand nombre, et surtout Boileau, Ducos, Fonfrède, Antiboul, Mainvielle, s’attendaient à être acquittés. Leurs gestes de consternation, leurs poings tendus vers les jurés, leurs malédictions convulsives, jettent un moment le trouble dans le prétoire. Un des accusés, qui a fait un geste inaperçu de la main vers la poitrine comme pour déchirer ses vêtements, glisse de son banc sur le parquet : c’est Valazé. « Eh quoi ! Valazé, tu faiblis ? lui dit Brissot en s’efforçant de le soutenir. — Non, je meurs ! » répond Valazé, et il expire la main sur le poignard dont il vient de se percer le cœur.

A ce spectacle, le silence se rétablit. L'exemple de Valazé fait rougir les jeunes condamnés d’un moment de faiblesse. Boileau seul, protestant contre l’arrêt qui le confond avec les Girondins, lance son chapeau en l’air et s’écrie : « Je suis innocent ! je suis Jacobin ! je suis Montagnard ! » Les sarcasmes de l'auditoire lui répondent. Au lieu de pitié, il ne trouve dans tous les regards que du mépris. Brissot penche sa tête sur sa poitrine et parait réfléchir. Fauchet et Lasourceë joignent les mains et lèvent les yeux au ciel. Vergniaud, placé sur le banc le plus élevé, promène impassible sur le tribunal, sur ses collègues et sur la foule un regard qui semble résumer la scène et chercher dans le passé un exemple et une image d’une pareille dérision de la destinée et d’une pareille ingratitude du peuple. Sillery* jette sa béquille et s'écrie : « C’est aujourd’hui le plus beau jour de ma vie! » Fonfrède® se retourne vers Ducos et l'entoure de ses bras

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