‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 47 sur 88 · Président du tribunal révolutionnaire · texte numérisé non relu

Président du tribunal révolutionnaire

RS , à .

d LA PRÉPARATION DE 1848 — 29 « dit en affectant le rire Ducos à Fonfrède, je ne vois plus qu’un

. moyen de nous sauver : c'est de déclarer l'unité de nos deux vies

. “et l'indivisibilité de nos deux têtes. » Fonfrède sourit mélancoliquement. Sa pensée, plus conforme avec un pareil moment, pleurait au foyer de la jeune famille à laquelle il était arraché. « Ah ! mes pauvres enfants ! » fut sa seule réponse.

Cependant, fidèles à la parole qu'ils avaient donnée aux autres détenus de la Conciergerie de les informer de leur sort par les échos de leurs voix, ils entonnent, en sortant du tribunal, l'hymne des Marseillais :

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé!

et le chantent en chœur avec une énergie désespérée qui fait trembler les marches de l’escalier et les voûtes des guichets et des corridors.

À ces accents les détenus s’éveillent et comprennent que les accusés chantent l’hymne de leur propre mort. L’horreur et la pitié leur répondent par des acclamations, des gémissements et des adieux, du fond de tous les cachots.

On les confina tous pour cette dernière nuit dans le grand cachot, cette salle d'attente de la mort. Le tribunal venait d’ordonner que le corps à peine refroidi de Valazé serait véintégré dans la prison, conduit sur la même charretle que ses complices au lieu du supplice, et inhumé avec eux. Seul arrêt peut-être qui ait supplicié la mort !

Quatre gendarmes, exécuteurs de ce jugement d’'Hermann, suivant pas à pas la colonne des condamnés sous les voûtes du corridor, portaient sur un brancard le cadavre sanglant, et le déposèrent dans un angle du cachot. Les Girondins vinrent un à un baiser la main héroïque de leur ami. Ils lui recouvrirent le visage de son manteau. Si près de se rejoindre, l’adieu fut plus respectueux que triste. « À demain, » dirent-ils au cadavre ; et ils recueillirent leurs forces pour ce lendemain.

(Livre XLVII, xvrI-x1x.)

x, Les détails donnés par Lamartine dans ce récit sont conformes à la relation laissée par Wilate, juré au tribunal révolutionnaire, qui fut l’un des témoins oculaires du procès des Girondins. (Les Mystères de la Mère de Dieu dévoilés, chap, XIII.)

Dernier banquet et mort des Girondins”.

ILS Y TOUCHAIENT? : ilétait minuit. Le député Bailleul, leur collègue de l’Assemblée, leur complice d'opinion, proscrit comme eux, mais qui échappa à la proscription après Thermidor, leur avait promis de leur faire apporter du dehors, le jour de leur jugement, un dernier repas, triomphal ou funèbre, selon l'arrêt, en réjouissance de leur liberté ou en commémoration de leur mort. Bailleul, captif lui-même, avait tenu sa promesse par l'intermédiaire d’un ami. Le souper funéraire était dressé dans le grand cachot. Les mets recherchés, les vins rares, les fleurs chères, les flambeaux nombreux, couvraient la table de chêne des prisons. Luxe de l’adieu suprême, prodigalité des mourants qui n’ont rien à épargner pour le jour suivant. Les condamnés s’assirent à ce dernier banquet, d’abord pour restaurer en silence leurs forces épuisées, puis ils y restèrent pour attendre avec patience et avec distraction le jour. Ce n’était pas la peine de dormir. Un prêtre, jeune alors, destiné à leur survivre plus d’un demi-siècle, l'abbé Lambert, ami de Brissot et d’autres Girondins, introduit à la Conciergerie pour consoler les mourants ou pour les bénir, attendait dans le corridor la fin du sou-. per. Les portes étaient ouvertes. Il assistait de là à cette scène, et notait dans son âme les gestes, les soupirs et les paroles des convives. C’est de lui que la postérité tient la plus grande partie de ces détails véridiques comme la conscience, et fidèles comme la mémoire d’un dernier ami.

Le repas fut prolongé jusqu’au premier crépuscule du jour. Vergniaud, placé au milieu de la table, la présidait avec la même dignité calme qu’il avait gardée la nuit du 10 août en présidant la Convention. Vergniaud était de tous celui qui avait le moins à regretter en quittant la vie, car il avait accompli sa gloire, et il ne laissait ni père, ni mère, ni épouse, ni enfants derrière lui.

3. «Le festin funèbre des Girondins est une légende due, semble-t-il, à l’imagination fertile de Ch Nodier. Elle apparaît, en effet, pour la première fois dans son Dernier banquet des Girondins, publié en 1833. » (R. WaLTz.)

Granier de Cassagnac a véhémentement contesté l’authenticité du récit et des événements relatés par Lamartine (Histoire des Girondins et des massacres de Septembre, 1860). Dans la Critique de son propre ouvrage (1867, $$ Lv-Lvi), Lamartine se retranche derrière l'autorité — d’ailleurs sujette à caution — de l’abbé Lambert auprès duquel il était allé s'informer, en 1845, alors que ce dernier était devenu curé de Bessancourt, en Seineet-Oise,

2, À ce lendemain,

Les autres se placèrent par groupes, rapprochés par le hasard ou par l'affection. Brissot seul était à un bout de la table, mangeant peu et ne parlant pas.

Rien n’indiqua pendant longtemps, dans les physionomies et dans les propos, que ce repas fût le prélude d’un supplice. On eût dit une rencontre fortuite de voyageurs dans une hôtellerie, sur la route, se hâtant de saisir à table les délices fugitives d’un repas que le départ va interrompre. Ils mangèrent et burent avec appétit, mais sobrement, On entendait de la porte le bruit du service et le tintement des verres entrecoupés de peu de conversation : silence de convives qui satisfont la première faim. Quand on eut emporté les mets et laissé seulement sur la table les fruits, les flacons et les fleurs, l’entretien devint tour à tour animé, bruyant et grave, comme l'entretien d'hommes insouciants dont la chaleur du vin délie la langue et les pensées. Mainvielle, Antiboul, du Chastel, Fonfrède, Ducos, toute cette jeunesse qui ne pouvait se croire assez vieillie en une heure pour mourir demain, s’évapora en paroles légères et en saillies joyeuses. Ces paroles contrastaient avec la mort si voisine, profanaient la sainteté de la dernière heure, et glaçaient de froid le faux sourire que ces jeunes gens s’efforçaient de répandre autour d’eux. Cette affectation de gaieté devant Dieu et devant la dernière heure était également irrespectueuse pour la vie et pour l’immortalité. Ils ne pouvaient ni quitter l’une ni aborder l’autre si légèrement. Ces plaisanteries posthumes tombaient de leurs lèvres comme tombent sur un cercueil ces fleurs que personne ne respire, qui contractent l’odeur du sépulcre, et qui, lorsqu'elles ne sont pas des reliques, ressemblent à des dérisions.

Brissot, Fauchet, Sillery, Lasource, Lehardy, Carra, essayaient quelquefois de répondre à ces provocations bruyantes d’une gaieté feinte et d’une fausse indifférence. Mais cette gaieté déplacée de leurs jeunes collègues effleurait à peine les lèvres de ces hommes müûrs. Vergniaud, plus grave et plus réellement intrépide dans sa gravité, regardait Ducos et Fonfrède avec un sourire où l’indulgence se mêlait à la compassion.

Ces éclats de bruit et de joie funèbres apaisés, l'entretien prit vers le matin un tour plus sérieux et un accent plus solennel. Brissot parla en prophète des malheurs de la République, décapitée de ses plus vertueux et de ses plus éloquents citoyens. « Que de sang ne faudra-t-il pas pour laver le nôtre ! » s’écriat-il en finissant. Ils se turent tous un moment, et parurent consternés devant le fantôme de l’avenir évoqué par Brissot. « Mes amis, reprit Vergniaud, en greffant l’arbre nous l’avons tué ; il était trop vieux. Robespierre le coupe. Sera-t-il plus heureux

ue nous ? Non. Ce sol est trop léger pour nourrir les racines de la liberté civique, ce peuple est trop enfant pour manier ses lois sans se blesser; il reviendra à ses rois, comme l’enfant revient à ses hochets !.. Nous nous sommes trompés de temps en naïssant et en mourant pour la liberté du monde, poursuivit-il, nous nous sommes crus à Rome, et nous étions à Paris ! Mais les révolutions sont comme ces crises qui blanchissent en une nuit la tête d’un homme : elles mûrissent vite les peuples. Le sang de nos veines est assez chaud pour féconder le sol de la République. N'emportons pas avec nous l'avenir, et laissons l’espérance au peuple en échange de la mort qu’il va nous donner |! »

I1 y eut un long silence après ces paroles de Vergniaud, et l'entretien s’élança de la terre au ciel avec les pensées. « Que ferons-nous demain à pareille heure ? » dit Ducos, qui mêlait toujours les formes de la plaisanterie aux sujets les plus sérieux. Chacun répondit selon sa nature. « Nous dormirons après la journée, » dirent quelques-uns. Le scepticisme du siècle corrompait jusqu’aux dernières pensées, et ne promettait que l’anéantissement de l'âme à des hommes qui allaient mourir pour l’immortalité d’une pensée humaine. L’immortalité de l’âme et les sublimes conjectures de la vie future à laquelle ils touchaient occupèrent plus convenablement les instants qui restaient à la conversation. Les voix baissèrent; l’accent se solennisa; les sourires s’effacèrent ; le son de la parole devint grave et sourd comme le bruit du marteau qui sonde une tombe. Fonfrède, Gensonné, Carra, Fauchet, Brissot, tinrent des discours où respiraient toute la divinité de la raison humaine et toute la certitude de la conscience sur les mystérieux problèmes de la destinée matérielle de l'esprit humain.

Vergniaud, qui se taisait jusque-là, interpellé par ses amis, résuma le débat. « Jamais, dit le témoin que nous citons et qui l'avait souvent admiré à la tribune, jamais son front, son geste, sa parole, l'accent souterrain de sa voix, n'avaient remué de si profondes fibres dans le cœur de ses auditoires. 11 semblait parler du haut de la tribune de Dieu. »

Les paroles de Vergniaud furent perdues. L'impression seule resta dans l’Ââme du prêtre.

Après avoir relié en un seul et invincible faisceau toutes les preuves morales de l'existence d’un premier être, qu'il appelait, comme son temps, l'Être suprême ; après avoir démontré la nécessité d’une providence, conséquence de l'excellence de

cet Être suprême sur les créations émanées de lui, et la nécessité de la justice, dette divine du Créateur envers ses œuvres: après avoir cité, de Socrate à Cicéron et de Cicéron à tous les justes immolés, la croyance universelle des peuples et des sages, preuve au-dessus de toutes les preuves, puisqu'elle est dans la nature un instinct de seconde vie aussi irréfutable que l’instinct de la vie présente ; après avoir poussé jusqu’à l’évidence et jusqu’à l’enthousiasme la certitude d’une continuation de l'être après la mort qui ne le détruit pas, mais le métamorphose : « Ah ! dit-il en termes plus éloquents et en s’exaltant jusqu’au lyrisme du prophète politique et en ramenant le sujet à la situation de ses coaccusés, pour prendre sa dernière preuve en euxmêmes, la meilleure démonstration de l’immortalité, n’est-ce pas nous ? Nous ici ? Nous calmes, sereins, impassibles à côté du cadavre de notre ami, en face de notre propre cadavre, discutant comme une paisible assemblée de philosophes sur l’éclair ou sur la nuit qui suivra immédiatement notre dernier soupir!, et mourant plus heureux que Danton, qui va vivre, et que Robespierre, qui va triompher ?

« Or, pourquoi ce calme dans nos discours et cette sérénité dans nos âmes ? n'est-ce pas én nous le sentiment d’avoir accompli un grand devoir envers l’humanité ? Eh bien ! qu'est-ce donc que la patrie, qu'est-ce donc que l’humanité ? Est-ce cet amas de poussière animée qui est un homme aujourd’hui, qui sera de la boue et du sang demain ? Non, ce n’est pas pour cette fange vivante, c’est pour l’âme de l'humanité et de la patrie que nous mourons |! Mais qui sommes-nous donc nous-mêmes, sinon une parcelle de cette âme collective du genre humain ? Chacun des hommes aussi dont se compose notre espèce a un esprit immortel, impérissable et confondu avec cette âme de la patrie et du genre humaïn, pour laquelle il est si beau et si doux de se dévouer, de souffrir et de mourir ! Voilà pourquoi nous ne sommes pas de sublimes dupes, continua-t-il, mais des êtres conséquents à leur instinct moral, et qui vont, après ce devoir accompli, vivre encore, souffrir ou jouir dans l’immortalité des destinées de l’humanité. Mourons donc, non avec confiance, mais avec certitude ! Notre témoin dans ce grand procès avec la mort, c’est notre conscience ! notre juge, c’est ce grand ftre dont les siècles cherchent le nom et dont nous servons les desseins comme des outils qu’il brise dans l’ouvrage, maïs dont les débris tombent à ses pieds. La mort n’est que le plus puissant acte de la vie, car elle enfante une vie supérieure. S'il n’en était

Page 1