Allusion au dernier entretien de Socrate avec ses amis
pas ainsi, ajouta-t-il avec plus de recueillement, il y aurait donc quelque chose de plus grand que Dieu. Ce serait l’homme juste tel que nous, s’immolant sans récompense et sans avenir à sa patrie ! Cette supposition est une ineptie ou un blasphème. Je la repousse avec mépris ou avec horreur... Non, Vergniaud n'est pas plus grand que Dieu ; mais Dieu est plus juste que Vergniaud, et ne l’élèvera demain sur un échafaud que pour le justifier et le venger dans l’avenir ! »
Telles furent à peu près ses paroles, dont le sens seul fut sommairement notét, « C’est bien dit, s’écria Lasource, mais j'ai dans mon cœur une preuve plus certaine que l’éloquence du génie expirant, c’est la parole d’un Dieu mort pour les hommes. — Ah bah! dit en souriant ironiquement un des jeunes convives, Lasource, pas de songes avant le sommeil ! Gardons notre bon sens jusqu'à demain. La raison pense, les religions rêvent. Je ne crois qu’au raisonnement. — Et moi, dit Sillery, je crois aux deux. Le Christ, mourant sur un échafaud comme nous, n’est qu’un témoin divin de la raison humaine. Non, sa religion, que nous avons trop confondue avec la tyrannie, n’est pas oppression, mais délivrance. Le Christ était le Girondin de l’immortalité !»
Fauchet fit un discours pathétique sur la Passion, comparant leur supplice à celui du Calvaire. Ils s’attendrirent et plusieurs pleuraient.
Vergniaud concilia tout, à la fin, dans quelques phrases recueillies à mesure qu’elles tombaient de ses lèvres. « Croyons ce que nous voudrons, dit-il, mais mourons certains de notre vie et du prix de notre mort ! Donnons chacun en sacrifice ce que nous avons, l’un son doute, l’autre sa foi, tous notre sang, pour la liberté ! Quand l’homme s’est donné lui-même en victime à Dieu, que doit-il de plus ?... »
Le jour, descendant de la lucarne dans le grand cachot, commençait à faire pâlir les bougies. « Allons nous coucher, dit Ducos, la vie est chose si légère qu’elle ne vaut pas l’heure de sommeil que nous perdons à la regretter. — Veillons, dit Lasource à Sillery et à Fauchet, l'éternité est si certaine et si redoutable que mille vies ne suffiraient pas pour s’y préparer. » Ils se levèrent de table à ces mots, se séparèrent pour rentrer dans leurs chambres, et se jetèrent presque tous sur leurs matelas,
1. «Lamartine reconnaît donc qu’au moins dans la forme la harangue de Vergniaud est de son cru, » (R. WALrz.)
Treize restèrent dans le grand cachot. Les uns parlaient à voix basse, les autres étouffaient des sanglots, quelques-uns dormaient. À huit heures, on les laissa se répandre par groupes dans le corridor. L'abbé Lambert, ce pieux ami de Brissot, qui avait passé la nuit à la porte de leur cachot, y était encore, attendant la permission de communiquer avec eux. Brissot, en l’apercevant, s’élança vers lui et l’embrassa d’une étreinte convulsive, Le prêtre lui offrit timidement l'assistance de son culte pour lui adoucir ou lui sanctifier la mort. Brissot refusa avec reconnaissance, mais avec fermeté : « Connais-tu quelque chose de plus saint que la mort d’un honnête homme qui meurt pour avoir refusé le sang de ses semblables aux scélérats ? » dit-il à l'abbé Lambert. Le prêtre n'’insista pas.
Lasource, témoin de l'entretien, s’approcha de Brissot : «Croistu, lui demanda-t-il, à l’immortalité de ton âme et à la providence de Dieu # — Oui, répondit Brissot, j'y crois, et c’est parce que j’y crois que je vais mourir. — Eh bien, reprit Lasource, il n’y a qu’un pas de là à la religion. Moi, ministre d’un autre culte que le tien, je n’ai jamais tant admiré les ministres de ta religion que dans ces cachots où ils viennent apporter le pardon, l’espérance et Dieu même à des condamnés. A ta place je me confesserais. » Brissot se retira sans répondre. Il alla s’entretenir avec Vergniaud, Gensonné et les jeunes gens. Le plus grand nombre de ceux-ci refusa les secours de la religion. Les uns assis sur le parapet de pierre du préau, d’autres se promenant les bras entrelacés, quelques-uns à genoux aux pieds du prêtre et recevant sa bénédiction après un court aveu de leurs fautes, tous attendant avec sérénité le signal du départ ; leurs groupes rappelaient une halte avant le combat.
L'abbé Émeryi, quoique prêtre insermenté, avait obtenu d’entretenir Fauchet à travers la grille qui séparait la cour du corridor. Il écoutait et absolvait l’évêque de Calvados à l'écart. Fauchet, absous et pénitent, écouta la confession de Sillery, et rendit à son ami le pardon divin qu’il venait de recevoir.
À dix heures, les exécuteurs entrèrent pour préparer les têtes des condamnés au couteau, et pour lier leurs mains. Tous vinrent d'eux-mêmes incliner leurs fronts sous les ciseaux et tendre leurs bras aux cordes. Gensonné, ramassant une boucle de ses cheveux noirs, la tendit à l’abbé Lambert, en suppliant le prêtre de remettre ces cheveux à sa femme, dont il lui indiqua la retraite : « Dis-lui que c’est tout ce que je peux lui envoyer de mes restes, mais que je meurs en lui adressant toutes mes