Directeur général de la congrégation de Saint-Sulpice
pensées. » Vergniaud tira sa montre, écrivit avec la pointe d’une épingle quelques initiales et la date du 30 octobre dans l’intérieur de la boîte d’or ; il/glissa la montre dans la main de l’un des assistants pour qu’on la remît à une jeune fille qu'il aimait d’un amour de frère, et qu’il se proposait, dit-on, d’épouser plus tard. Tous eurent un nom, une amitié, un amour, un regret qu'ils laissèrent échapper pendant ces apprêts; presque tous, quelques reliques d'eux-mêmes à envoyer à ceux qu'ils laissaient sur la terre. L’espérance d’une mémoire ici-bas est le dernier lien que le mourant retient en quittant la vie. Ces legs mystérieux furent acquittés.
Quand tous les cheveux furent tombés sur les dalles du cachot, les exécuteurs et les gendarmes rassemblèrent les condamnés et les firent marcher en colonne vers la cour du palais. Cinq charrettes attendaient leur charge. Une foule immense les environnait, Au premier pas hors de la Conciergerie, les Girondins entonnèrent d’une seule voix et comme une marche funèbre la première strophe de la Marseillaise, en appuyant avec une énergie significative sur ces vers à double sens :
Contre nous de la tyrannie L’étendard sanglant est levé.
De ce moment ils cessèrent de s'occuper d'eux-mêmes pour ne penser qu’à l'exemple de mort républicaine qu'ils voulaient laisser au peuple. Leur voix ne retombaient un instant à la fin de chaque strophe que pour se relever plus énergique et plus retentissante au premier vers de la strophe suivante. Leur marche et leur agonie ne furent qu’un chant. Ils étaient quatre . sur chaque charrette. Une seule en portait cinq. Le cadavre de Valazé était couché sur la dernière banquette. Sa tête découverte, cahotée par les secousses du pavé, ballottait sous les regards et sur les genoux de ses amis, obligés de fermer les yeux pour ne pas voir ce livide visage. Ceux-là chantaient cependant comme les autres. Arrivés au pied de l’échafaud, ils s’'embrassèrent tous en signe de communion dans la liberté, dans la vie et dans la mort. Puis ils reprirent le chant funèbre pour s’animer mutuellement au supplice et pour envoyer jusqu’au moment suprême à celui qu’on exécutait la voix de ses compagnons de mort. Tous moururent sans faiblesse, Sillery avec ironie ; arrivé sur la plateforme, il en fit le tour en saluant à droite et à gauche le peuple, comme pour le remercier de la gloire de l’échafaud, Le chant
baissaït d’une voix à chaque coup de hache. Les rangs s’éclaircissaient au pied de la guillotine. Une seule voix continua la Marseillaise : c'était celle de Vergniaud, supplicié le derniert. Ces notes suprêmes furent ses dernières paroles. Comme ses compagnons, il ne mouraït pas ; il s’évanouissait dans l’enthousiasme, et sa vie, commencée par des discours immortels, finissait par un hymne à l'éternité de la Révolution.
Un même tombereau emporta les corps décapités, une même fosse les recouvrit à côté de celle de Louis XVI.
Quelques années après, en fouillant dans les archives de la paroisse de la Madeleine pour y retrouver les traces des sépultures du temps, les curieux lisaient sur une feuille de papier timbré, le mémoire de frais du fossoyeur de ce cimetière, para- . phé par le président qui en autorise le payement à la trésorerie nationale, ces simples mots : « Pour vingt et un députés de la Gironde : les bières, 147 livres ; frais d’inhumation, 63 livres ; total, 210. »
Tel fut le prix des pelletées de terre qui recouvrirent tout le parti des fondateurs de la République. Eschyle ou Shakespeare n’inventèrent jamais une plus amère dérision du sort que ce mémoire du fossoyeur demandant et recevant son salaire pour avoir enseveli tour à tour toute la monarchie et toute la république d’une grande nation.
Telle fut la dernière heure de ces hommes. Ils eurent pendant leur courte vie toutes les illusions de l’espérance ; ils eurent en mourant le plus grand bonheur que Dieu réserve aux grandes âmes : le martyre qui jouit de lui-même et qui élève jusqu’à la sainteté de victime l’homme immolé pour sa conviction et pour sa patrie. Les juger serait superflu. Ils ont été jugés par leur vie et par leur mort. Ils eurent trois torts : le premier, de n’avoir pas eu l'audace de leur opinion, en hésitant à proclamer la République avant le 10 août, à l'ouverture de l’Assemblée législative : le second, d’avoir conspiré contre la constitution de 1791, qu'ils avaient faite et jurée ; d’avoir ainsi réduit la souveraineté nationale à agir comme faction, prêté leur main au supplice du roi, et forcé la Révolution à employer des moyens cruels ; le troisième, d’avoir, sous la Convention, voulu gouverner quand il fallait combattre.
Lis eurent trois vertus qui rachètent bien des fautes aux yeux