En réalité, le dernier Girondin exécuté fut Viger
de la postérité : ils adorèrent la liberté; ils fondèrent la République, cette vérité précoce des gouvernements futurs ; enfin ils moururent pour refuser du sang au peuple. Leur temps les a jugés à mort. L'avenir les jugera à gloire et à pardon, et l’on gravera sur leur mémoire cette inscription que Vergniaud, leur voix, avait gravée de sa main sur la muraille de son cachot : « Plutôt la mort que le crime! » Potius mori quam fædari!
A peine leurs têtes eurent-elles roulé aux pieds du peuple, qu’un caractère morne, sanguinaire, sinistre, se répandit, au lieu de l'éclat de leur parti, sur la Convention et sur la France. Jeunesse, beauté, illusions, génie, éloquence antique, tout sembla disparaître avec eux de la patrie. Paris put se dire ce que s'était dit jadis Lacédémone après le massacre de sa jeunesse sur le champ de bataille : « La patrie a perdu sa fleur ; la liberté a perdu-son prestige ; la Révolution a perdu son printemps. »
Pendant que vingt et un Girondins périssaient ainsi à Paris, Pétion, Buzot, Barbaroux, Guadet, erraient, comme des bêtes fauves traquées, dans les forêts et dans les cavernes de la G:ïronde ; Mme Roland attendait sa dernière heure dans une cellule de la prison de l'Abbaye ; Dumouriez s’agitait dans l'exil pour échapper à ses remords, et La Fayette, fidèle du moins à la liberté, expiait dans les souterrains de la citadelle d'Ormuz le crime d’avoir été son apôtre et de la confesser encore dans les fers.
(Livre XLVII, xx à xXV.)
Marat.
L'EXTÉRIEUR DE MARAT révélaitson âme. Petit, maigre, osseux, son corps paraissait incendié par un foyer intérieur. Des taches de bile et de sang marquaient sa peau. Ses yeux, quoique proéminents ét pleins d’insolence, paraissaient souffrir de l’éblouissement du grand jour. Sa bouche, largement fendue, comme pour lancer l’injure, avait le pli habituel du dédain. Il connaissait la mauvaise opinion qu’on avait de lui et semblait la braver. Il portait la tête haute et un peu penchée à gauche, comme dans le défi. L'ensemble de sa figure, vue de loin et éclairée d’en haut, avait de l'éclat et de la force, mais du désordre. Tous les traits divergeaient comme la pensée. C'était le contraire de la figure de Robespierre, convergente et concentrée comme un système : l’une, méditation constante ; l’autre, explosion continue. A l’in-
verse de Robespierre, qui affectait la propreté et l'élégance, Marat affectait la trivialité et la saleté du costume. Des souliers sans boucles, des semelles de clous, un pantalon d’étoffe grossière et taché de boue, la veste courte des artisans, la chemise ouverte sur la poitrine, laissant à nu les muscles du çou ; les mains épaisses, le poing fermé, les cheveux gras sans cesse labourés par ses doigts : il voulait que sa personne fût l'enseigne vivante de son système social.
(Livre XXX, xxIx.)
Sa vie était un dialogue furieux et continu avec la foule. Il semblait regarder toutes ses impressions comme des inspirations, et les recueillait à la hâte comme des hallucinations de la sibylle ou les pensées sacrées des prophètes. La femme avec laquelle il vivait le considérait comme un bienfaiteur méconnu du monde, dont elle recevait la première les confidences. Marat, brutal et injurieux pour tout le monde, adoucissait son accent et attendrissait son regard pour cette femme. Elle se nommait Albertine. Il n’y a pas d'homme si malheureux ou si odieux sur la terre à qui le sort n'ait ainsi attaché une femme dans son œuvre, dans son supplice, dans son crime ou dans sa vertu.
Marat avait, comme Robespierre et comme Rousseau, une foi surnaturelle dans ses principes. Il se respectait lui-même dans ses chimères comme un instrument de Dieu. Il avait écrit un livre en faveur du dogme de l’immortalité de l’âme. Sa bibliothèque se composait d’une cinquantaine de volumes philosophiques, épars sur une planche de sapin clouée contre le mur nu de sa chambre. On y remarquait Montesquieu et Raynal souvent feuilletés. L'Évangile était toujours ouverte sur la table. « La Révolution, disait-il à ceux qui s’en étonnaient, est tout entière dans l'Évangile. Nulle part la cause du peuple n’a été plus énergiquement plaidée, nulle part plus de malédictions n’ont été infligées aux riches et aux puissants de ce monde. Jésus-Christ, répétait-il souvent en s’inclinant avec respect à ce nom, Jésus-Christ est notre maître à tous. »
Quelques rares amis visitaient Marat dans sa morne solitude ; c'étaient Armonville, le septembriseur d'Amiens; Pons de Verdun, poète adulateur de toutes les puissances ; Vincent, Legendre, quelquefois Danton ; car Danton, qui avait longtemps protégé Marat, commençait à le craindre. Robespierre le méprisait comme un caprice honteux du peuple. Il en était juloux, mais il ne s’abaissait pas à mendier si bas sa popularité.
Quand Marat et lui se coudoyaient à la Convention, ils échangeaient des regards pleins d’injure et de mépris mutuels : « Lâche hypocrite, murmurait Marat. — Vil scélérat, » balbutiait Robespierre. Mais tous deux unissaient leur haïne contre les Girondins.
Le costume débraillé de Marat, à cette époque, contrastait avec le costume décent de Robespierre. Une veste de couleur rapiécée, les manches retroussées comme celles d’un ouvrier qui quitte son ouvrage ; une culotte de velours tachée d’encre, des bas de laine bleue, des souliers attachés sur le cou-de-pied par des ficelles, une chemise sale et ouverte sur la poitrine, des cheveux collés aux tempes et noués derrière avec une lanière de cuir, un chapeau rond à larges bords retombant sur les épaules : tel était l’accoutrement de Marat à la Convention. Sa tête d’une grosseur disproportionnée à l'extrême petitesse de sa taille, son cou penché sur l’épaule gauche, l’agitation continuelle de ses muscles, le sourire sardonique de ses lèvres, l’insolence provocante de son regard, l’audace de ses apostrophes, le signalaient à l’œil. L’humilité de son extérieur n’était que l’affiche de ses opinions. Le sentiment de son importance grandissait en lui avec le pressentiment de sa puissance. Il menaçait tout le monde, même ses anciens amis. Il raïllait Danton sur son luxe et sur ses goûts voluptueux. « Danton, disait-il à Legendre, va-t-il toujours disant que je suis un brouillon qui -gâte tout ? J'ai demandé autrefois pour lui la dictature, je l’en croyais capable. Il s’est amolli dans les délices. Les dépouilles de la Belgique et l’orgueil de ses missions l’ont enivré. Il est trop grand seigneur aujourd’hui pour s’abaisser jusqu’à moi. Camille Desmoulins, Chabot, Fabre d’Églantine et ses flatteurs me dédaignent. Le peuple et moi nous les surveillonst, »
(Livre XXVIII, rv et v.)
Portrait de Charlotte Corday.
PENDANT que Paris, la France, les chefs et les armées des factions se préparaient à déchirer la République, l’ombre d’une grande pensée traversait l’âme d’une jeune fille et allait décon-
. I « Le portrait de Marat à cette époque est le portrait de la Némésis populaire, » (Cr5* tique de l’ « Histoire des Girondins ». $ Cx.)
certer les événements et les hommes, en jetant le bras et la vie d’une femme à travers les destinées de la Révolution. On eût dit que la Providence voulait se jouer de la grandeur de l’œuvre par la faiblesse de la main, et qu’elle se plaisait à faire constater dans une lutte corps à corps les deux fanatismes : l’un sous les traits hideux de la vengeance du peuple dans Marat ; l’autre sous la céleste beauté de l’amour de la patrie dans une Jeanne d’Arc de la liberté ; l’un et l’autre aboutissant néanmoins, dans leur égarement, au même acte, le meurtre, et se ressemblant malheureusement ainsi devant la postérité, non par le but, mais par le moyen ; non par le visage, mais par la main ; non par l’âme, mais par le sang !
. Cette jeune fille était d’une stature élevée, sans dépasser néanmoins la taille ordinaire des femmes grandes et sveltes de la Normandie. La grâce et la dignité naturelle accentuaient, comme un rythme intérieur, sa démarche et ses mouvements. L’ardeur du Midi se mêlait dans son teint à la coloration des femmes du Nord. Ses cheveux prenaient des tons sombres quand ils étaient attachés en masse autour de sa tête ou qu'ils s’ouvraient en deux ondes sur son front. Ils paraissaient lustrés d’or à l'extrémité de leurs tresses, comme l’épi plus foncé et plus resplendissant que la tige du blé au soleil. Ses yeux, grands et fendus jusqu'aux tempes, étaient de couleur changeante comme l’eau de mer qui emprunte sa teinte à l'ombre ou au jour : bleus, quand elle réfléchissait, presque noirs quand elle s’animait. Des cils très longs, plus noirs que ses cheveux, donnaient du lointain à son regard. Son nez, qui s’unissait au front par une courbe insensible, était légèrement renflé vers le milieu. Sa bouche grecque dessinait nettement ses lèvres. L'expression en flottait, insaisissable entre la tendresse et la sévérité, également propre à respirer l’amour ou le patriotisme. Le menton relevé, séparé en deux par un sillon très creux, donnait à la partie inférieure de son visage un accent de résolution mâle qui contrastaitavec la grâce toute féminine des contours. Ses joues avaient la fraîcheur de la jeunesse et l’ovale ferme de la santé. Elle rougissait et pâlissait facilement. Sa peau était d’une blancheur saine et marbrée de vie. Sa poitrine large et un peu maigre présentait un buste sculptural à peine ondulé, Ses bras étaient forts de muscles, ses mains longues, ses doigts effilés. Son costume, conforme à la modicité de sa fortune et à la retraite où elle vivait, était d’une sobre simplicité. Elle se fiait à la nature
et dédaignait tout artifice ou tout caprice de la mode dans ses habits. Ceux qui l’ont vue dans son adolescence la peignent toujours uniformément vêtue d’une robe de drap sombre coupée en amazone et coiffée d’un chapeau de feutre gris, relevé des bords et entouré de rubans noirs, comme les femmes de son rang en portaient alors. Le son de sa voix, cet écho vivant qui résume toute une âme dans une vibration de l’air, laissait une profonde et tendre impression dans l'oreille de ceux à qui elle adressait la parole. Ils parlaient encore de ce son de voix, dix ans après l'avoir entendu, comme d’une musique étrange et ineffaçable qui s'était gravée dans leur mémoire. Elle avait dans ce . clavier de l’âme des notes si sonores et si graves, que l'entendre c'était, disaient-ils, plus que la voir, et qu’en elle le son faisait partie de la beauté.
Cette jeune fille se nommait Charlotte Corday d’Armont. Quoique noble de sang, elle était née! dans une chaumière nommée le Ronceray, au village de Ligneries, non loin d’Argentan. L'infortune l'avait reçue dans la vie, d’où elle devait sortir par l’échafaud.
(Livre XLVŸ, 1 et ur.)
Charlotte Corday et Marat.
Marat apparut à Charlotte comme l’obstacle principal au salut de la nation. Elle partit de Caen, le 9 juillet 1793, résolue à l’assassiner.
ELLE ENTRA dans Paris, le jeudi 11 juillet, à midi. Elle se fit conduire dans une hôtellerie qu’on lui avait indiquée à Caen : rue des Vieux-Augustins?, n° 17, à l'hôtel de la Providence, Elle se coucha à cinq heures du soir, et s’endormit d’un profond sommeil jusqu’au lendemain. Sans confidente et sans témoin, pendant ces longues heures de solitude et d’agitation dans une maison publique et au bruit de cette capitale dont l’immensité et le tumulte engloutissent les idées et troublent les sens, nul ne sait ce qui se passa dans cette âme à son réveil, en retrouvant devant soi une résolution qui la sommait de l’accomplir. Qui peut mesurer la force de la pensée et la résistance de la nature ? La pensée l’emporta.