Aujourd’hui, rue d’Argout
Le 12, Charlotte se rendit au Palais-Royal, où elle acheta un couteau, puis se présenta chez Marat, mais n’y fut pas reçue. Le lendemain 13, elle Yenouvela sa démarche sans trouver meilleur accueil. Elle lui écrivit alors ce billet :
« Avez-vous reçu ma lettre ? Dans ce cas je compte sur votre complaisance. Il suffit que je sois malheureuse pour avoir droit à votre attention.»
Sans attendre la réponse, Charlotte sortit de sa chambre à sept heures du soir, vêtue avec plus de recherche qu’à l’ordinaire, pour séduire par une apparence plus décente les yeux des personnes qui surveillaient Marat. Sa robe blanche était recouverte aux épaules par un fichu de soie. Ce fichu, qui voilait sa poitrine, se repliait plus bas en ceinture et se renouait derrière la taille, Ses cheveux étaient renfermés dans une coiffe normande dont les dentelles flottantes battaient les deux joues. Un large ruban de soie verte pressait cette coiffe autour des tempes. Ses cheveux s’en échappaient sur la nuque; quelques boucles seulement se répandaient sur le cou. Aucune pâleur du teint, aucun égarement du regard, aucune émotion de la voix, ne révélaient en elle la mort qu’elle portait. Elle se présenta sous ces traits séduisants à la demeure de Marat. ñ
Marat habitait le premier étage d’une maison délabrée de la rue des Cordeliers, aujourd’hui rue de l’École-de-Médecine, n° 18. Son logement se composait d’une antichambre et d’un cabinet de travail prenant jour sur une cour étroite, d’une petite pièce adjacente où était sa baignoire, d'une chambre à coucher et d’un salon dont les fenêtres recevaient le jour de la rue. Ce logement était presque nu. Les nombreux ouvrages de Marat entassés sur le plancher, les feuilles publiques encore humides d’encre, éparses sur les chaises et les tables, des protes d'imprimerie entrant et sortant sans cesse, des femmes employées à plier et à adresser les brochures et les journaux, les marches usées de l’escalier, le seuil mal balayé des portes, tout attestait ce mouvement et ce désordre habituels autour d’un homme affairé ; et la perpétuelle affluence des citoyens dans la maison d’un journaliste et d’un coryphée du peuple.
Cette demeure étalait, pour ainsi dire, l’orgueil de son indigence. Il semblait que son maître, tout-puissant alors sur la nation, voulût faire dire aux visiteurs, à l'aspect de sa misère et de son travail : « Regarder l'ami et le modèle du peuple l'iln’en a dépouillé ni le logement, ni les mœurs, ni l’habit ! » 3
Cette misère était l’enseigne du tribun ; mais quoique affec-
tée, elle était réelle. Le ménage de Marat était celui d’un humble artisan. On connaît la femme qui gouvernait la maison. Elle se nommait naguère Catherine Evrard ; mais on l’appelait Albertine Marat depuis que l’ami du peuple lui avait donné son nom, en la prenant pour épouse, un jour de beau temps, à la face du soleil, à l'exemple de Jean-Jacques Rousseau. Une seule servante assistait cette femme dans les soins de la domesticité. Un commissionnaire, nommé Laurent Basse, faisait les messages et les travaux du dehors. Dans ses moments de liberté, cet homme de peine s’occupait dans l’antichambre aux travaux manuels nécessités par l’envoi des feuilles et des affiches de l'ami du peuple.
L'activité dévorante de l’écrivain n’avait pas été ralentie par la maladie lente qui le dévorait. L’inflammation de son sang semblait allumer son âme. Tantôt de son lit, tantôt de son bain, il ne cessait d’écrire, d’apostropher, d’invectiver ses ennemis, d'inciter la Convention et les Cordeliers. Offensé du silence de l’Assemblée à la réception de ses messages, il venait de lui adresser une nouvelle lettre dans laquelle il menaçait la Convention de se faire porter mourant à la tribune pour faire honte aux représentants de leur mollesse, et pour leur dicter les meurtres nécessaires. Il ne laissait aucun repos ni aux autres ni à lui-même. Plein du pressentiment de la mort, il semblait craindre seulement que l’heure suprême trop rapide ne lui laissât pas le temps d’immoler assez de coupables. Plus pressé.de tuer que de vivre, il se hâtait d'envoyer devant lui le plus de victimes possible, comme autant d’otages donnés par le glaive à la Révolution complète, qu'il voulait laisser sans ennemis après lui. La terreur qui sortait de la maison de Marat y rentrait sous une autre forme : la crainte perpétuelle d’un assassinat. Sa compagne et ses affidés croyaient voir autant de poignards levés sur lui qu’il en levait lui-même sur les têtes de trois cent mille citoyens. L’accès de sa demeure était interdit comme l’accès du palais de la tyrannie. On ne laissait approcher de sa personne que des amis sûrs, ou des dénonciateurs recommandés d'avance, et soumis à des interrogatoires et à de sévères confrontations. L'amour, la défiance et le fanatisme veillaient à la fois sur ses jours.
Charlotte ignorait ces obstacles, mais elle les soupçonnait. Elle descendit de voiture du côté opposé de la rue, en face de la demeure de Marat. Le jour commençait à baisser, surtout dans ce quartier assombri par des maisons hautes et par des
rues étroites. La portière refusa d’abord de laisser pénétrer la jeune inconnue dans la cour. Celle-ci insista néanmoins, et franchit quelques degrés de l’escalier, rappelée en vain par la voix de la concierge. À ce bruit, la maîtresse de Marat entr'ouvrit la porte, et refusa l'entrée de l'appartement à l'étrangère. La sourde altercation entre ces femmes, dont l’une suppliait qu'on la laissât parler à l’ami du peuple, dont l’autre s’obstinait à barrer la porte, arriva jusqu'aux oreilles de Marat. Il comprit, à ces explications entrecoupées, que la visiteuse était l'étrangère dont il avait reçu deux lettres dans la journée. D'une voix impérative et forte, il ordonna qu’on la laissât pénétrer.
Soit jalousie, soit défiance, Albertine obéit avec répugnance et en grondant. Elle introduisit la jeune fille dans la petite pièce où se tenait Marat, et laissa, en se retirant, la porte du corridor entr’ouverte, pour entendre le moindre mot ou le moindre mouvement du malade.
Cette pièce était faiblement éclairée. Marat était dans son bain. Dans ce repos forcé de son corps, il ne laissait pas reposer son âme. Une planche mal rabotée, posée sur la baignoire, était couverte de papiers, de lettres ouvertes et de feuilles commencées. Il tenait de la main droite la plume que l’arrivée de l’étrangère avait suspendue sur la page. Cette feuille de papier était une lettre à la Convention pour lui demander le jugement et la proscription des derniers Bourbons tolérés en France. À côté de la baignoire, un lourd billot de chêne, semblable à une bûche posée debout, portait un écritoire de plomb du plus grossier travail : source impure d’où avaient coulé depuis trois ans tant de délires, tant de dénonciations, tant de sang. Marat, recouvert dans sa baignoire d’un drap sale et taché d'encre, n'avait hors de l’eau que la tête, les épaules, le haut du buste et le bras droit. Rien dans les traits de cet homme n'était de nature à attendrir le regard d’une femme et à faire hésiter le coup. Les cheveux gras, entourés d’un mouchoir sale, le front fuyant, les yeux effrontés, les pommettes saillantes, la bouche immense et ricaneuse, la poitrine velue, les membres grêles, la peau livide : tel était Marat!.
Pr
Charlotte évita d’arrêter son regard sur lui, de peur de trahir l'horreur de son âme à cet aspect. Debout, les yeux baissés, les mains pendantes auprès de la baignoire, elle attend que Marat
Re me
1. « La lutte des Girondins avec Marat s’ouvre par un portrait que j'ai copié sur l’image de Marat mort dans sa baignoire, peint par le peintre David, qui osa se déclarer l’ami de ce forcené, » (Critique del’ « Histoire des Girondins », & XCVIT.)
l’interroge sur la situation de la Normandie. Elle répond brièvement, en donnant à ses réponses le sens et la couleur propres à flatter les dispositions présumées du démagogue. Il lui demande ensuite les noms des députés réfugiés à Caen. Elle les lui dicte. Il les note ; puis, quand il a fini d'écrire ces noms : «C’est bien ! dit-il de l’accent d’un homme sûr de sa vengeance, avant huit jours ils iront tous à la guillotine ! »
A ces mots, comme si l'âme de Charlotte eût attendu un dernier forfait pour se résoudre à frapper le coup, elle tire de son sein le couteau, et le plonge avec une force surnaturelle jusqu’au manche dans le cœur de Marat. Charlotte retire du même mouvement le couteau ensanglanté du corps de la victime et le laisse glisser à ses pieds. « À moi ! ma chère amie, à moi ! » s’écrie Marat, et il expire sous le coup.
Au cri de détresse de la victime, Albertine, la servante, et Laurent Basse se précipitent dans la chambre ; ils reçoivent dans leurs bras la tête évanouie de Marat. Charlotte, immobile et comme pétrifiée de son crime, était debout derrière le rideau de la fenêtre. La transparence de l’étoffe, aux derniers rayons du jour, laissait apercevoir l'ombre de son corps. Le commissionnaire Laurent s’arme d’une chaise, lui assène un coup mal assuré ‘sur la tête et la précipite sur le carreau. La maîtresse de Marat la foule en trépignant de rage sous ses pieds, Au tumulte de la scène, aux cris des deux femmes, les habitants de la maison accourent, les voisins et les passants s’arrêtent dans la rue, montent l'escalier, inondent l'appartement, la cour et bientôt le quartier, et demandent avec des vociférations forcenées qu'on leur jette l'assassin, pour venger sur son cadavre encore chaud la mort de l’idole du peuple. Les soldats des postes voisins et les gardes nationaux accourent. L'ordre se rétablit dans le tumulte. Les chirurgiens arrivent, s'efforcent d’étancher la blessure. L'eau rougie donne à l’homme sanguinaire l’apparence d’expirer dans un bain de sang. On ne transporte qu’un mort sur son lit.
(Livre XXX, XXI à XXIV.)
Appréciation sur Charlotte Corday.
EN PRÉSENCE du meurtre, l’histoire n’ose glorifier ; en présence de l’héroïsme, l’histoire n'ose flétrir. L’appréciation d’un tel acte place l'âme dans cette redoutable alternative de mécon-
naître la vertu ou de louer l'assassinat. Comme ce peintre, qui, désespérant de rendre l'expression complexe d’un sentiment mixte, jeta un voile sur la figure de son modèle et laissa un problème au spectateur, il faut jeter ce mystère à débattre éternellement dans l’abîme de la conscience humaine. Il y a des choses que l’homme ne doit pas juger, et qui montent, sans intermédiaire et sans appel, au tribunal direct de Dieu. Il y a des actes humains tellement mêlés de faiblesse et de force, d'intention pure et de moyens coupables, d’erreur et de vérité, de meurtre et de martyre, qu’on ne peut les qualifier d’un seul mot et qu'on ne sait s’il faut les appeler crime ou vertu. Le dévouement coupable de Charlotte Corday est du nombre de ces actes que l’admiration et l'horreur laisseraient éternellement dans le doute, si la morale ne les réprouvait pas.
Quant à nous, si nous avions à trouver pour cette sublime libératrice de son pays et pour cette généreuse meurtrière de la tyrannie un nom qui renfermât à la fois l'enthousiasme de notre émotion pour elle et la sévérité de notre jugement sur son acte, nous créerions un mot qui réunit les deux extrêmes de l'admiration et de l'horreur dans la langue des hommes, et nous l’appellerions l’ange de l'assassinat.
(Livre XLIV, xxXVIIL.)
Robespierre *.
DANS L'OMBRE encore, et derrière les chefs de l’Assemblée nationale, un homme, presque inconnu, commençait à se mouvoir, agité d’une pensée inquiète qui semblait lui interdire le silence et le repos ; il tentait en toute occasion la parole et s’attaquait indifféremment à tous les orateurs, même à Mirabeau. Précipité de la tribune, il y remontait le lendemain ; humilié par les sarcasmes, étouffé par les murmures, désavoué par tous les par-
r. «Mon jugement définitif sur cette héroïque et cependant sinistre figure — Lamartine Va nommée plus haut : cette Judith chaste de la patrie — peut-il être taxé de complicité avec le poignard ? » (Critique de l’ « Histoire des Girondins », $ CXXII.)
2. Lamartine a utilisé pour brosser ce portrait maints détails fournis par les souvenirs de Mme Lebas, fille du menuisier Duplay, chez qui Robespierre logea durant son séjour à Paris, et de Souberbielle, ancien juré au Tribunal révolutionnaire, qui avait été le confident intime du grand terroriste. Les visites de Lamartine à ces deux témoins oculaires, faites les 24 et 27 février 1845, ont été relatées par son ami Dargaud, et reproduites par M, J. DES Cocners (la Vie intérieure de Lamartine, D. 335-339).
tis, disparaissant entre les grands athlètes qui fixaient l’attention publique, il était sans cesse vaincu, jamais lassé. On eût dit qu’un génie intime et prophétique lui révélait d'avance la vanité de tous ces talents, la toute-puissance de la volonté et de la patience, et qu’une voix entendue de lui seul lui disait dans l’âme : « Ces hommes qui te méprisent t’appartiennent ; tous les détours de cette Révolution qui ne veut pas te voir viendront aboutir à toi, car tu t'es placé sur sa route comme l’inévitable excès auquel aboutit toute impulsion ! » Cet homme, c'était Robespierre.
Il y a des abîmes qu’on n’ose pas sonder et des caractères :
qu'on ne veut pas approfondir, de peur d’y trouver trop de ténèbres et trop d'horreur ; mais l’histoire, qui a l'œil impassible du temps, ne doit pas s'arrêter à ces terreurs, elle doit comprendre ce qu’elle se charge de raconter.
Maximilien Robespierre était né à Arras? d’une famille pauvre, honnête et respectée ; son père, mort en Allemagne, était d'origine anglaise. Cela explique ce qu’il y avait de puritain dans cette nature. L’évêque d’Arras avait fait les frais de son éducation. Le jeune Maximilien s'était distingué, au sortir du collège, par une vie studieuse et par des mœurs austères. Les lettres et le barreau partageaient son temps. La philosophie de Jean-Jacques Rousseau avait pénétré profondément son intelligence ; cette philosophie, en tombant dans une volonté active, n’était pas restée une lettre morte : elle était devenue en lui un dogme, une foi, un fanatisme. Dans l’âme forte d’un sectaire, toute conviction devient secte. Robespierre était le Calvin de la politique ; il couvait dans l'obscurité la pensée confuse de la rénovation du monde social et du monde religieux, comme un rêve qui obsédait inutilement sa jeunesse, quand la Révolution vint lui offrir ce que la destinée offre toujours à ceux qui épient sa marche, l’occasion. Il la saisit. Il fut nommé député du tiers aux États généraux. Seul peut-être de tous ces hommes qui ouvraient à Versailles la première scène de ce drame immense, il entrevoyait le dénouement. Comme l’Ââme humaine, dont les philosophes ignorent le siège dans le corps humain, la pensée de tout un peuple repose quelquefois dans l'individu le plus ignoré d'une vaste foule. Il ne faut mépriser personne, car le doigt de la destinée marque dans l’âme et non sur le front. Robes-
1. «.… Je me reproche... d’avoir donné en apparence, comme artiste, trop de vernis à ce portrait. Qu'on en lise cependant le début : on y sent d’avancel’inflexibilité du jugement définitif … L’accusation d’avoir flatté Robespierre est la calomnie qui a le plus contristé mon cœur. » (Critique del’ « Histoire des Girondins », SLXXV.)
2, En 1758,
Sa
pierre n’avait rien, ni dans la naissance, ni dans le génie, ni dans l'extérieur qui le désignât à l'attention des hommes. Aucun éclat n’était sorti de lui, son pâle talent n'avait rayonné que dans le barreau ou dans les académies de province ; quelques discours verbeux, remplis d’une philosophie sans muscles et presque pastorale, quelques poésies froides et affectées avaient inutilement affiché son nom dans l’insignifiance des recueils littéraires du temps ; il était plus qu’inconnu, il était médiocre et dédaigné. Ses traits n'avaient rien de ce qui fait arrêter le regard, quand il flotte sur une grande assemblée ; rien n'était écrit en caractères physiques sur cette puissance tout intérieure : il était le dernier mot de la Révolution, mais personne ne pouvait le lire.
Robespierre était de petite taille, ses membres étaient grêles et anguleux, sa marche saccadée, ses attitudes affectées, ses gestes sans harmonie et sans grâce ; sa voix, un peu aigre, cherchait les inflexions oratoires et ne trouvait que la fatigue et la monotonie ; son front était assez beau, mais petit, bombé au-dessus des tempes, comme si la masse et le mouvement embarrassé de ses pensées l'avaient élargi à force d'efforts ; ses yeux, très voilés par les paupières et très aigus aux extrémités, s’enfonçaient profondément dans les cavités de leurs orbites ; ils lançaiïent un éclair bleuâtre assez doux, mais vague et flottant comme un reflet de l’acier frappé par la lumière ; son nez, droit et petit, était fortement tiré par des narines relevées et trop ouvertes ; sa bouche était grande, ses lèvres minces et contractées désagréablement aux deux coins, son menton court et pointu, son teint d’un jaune livide, comme celui d’un malade ou d’un homme consumé de veilles et de méditations. L’expression habituelle de ce visage était une sérénité superficielle sur un fond grave, et un sourire indécis entre le sarcasme et la grâce. Il y avait de la douceur, mais une douceur sinistre. Ce qui dominait dans l’ensemble de sa physionomie, c'était la prodigieuse et continuelle tension du front, des yeux, de la bouche, de tous les muscles de la face. On voyait en l’observant que tous les traits de son visage, comme tout le travail de son âme, convergeaient sans distraction sur un seul point, avec une telle puissance qu’il n’y avait aucune déperdition de volonté dans ce caractère, et qu’il semblait voir d'avance ce qu’il voulait accomplir, comme s’il l’eût eu déjà en réalité sous les yeux.
Tel était alors l’homme qui devait absorber en lui tous ces hommes, et en faire ses victimes après en avoir fait ses instruments. Il n’était d’aucun parti, mais de tous les partis qui servaient tour à tour son idéal de la Révolution. C'était là sa force,
car les partis s’arrêtaient ; lui ne s'arrétait pas. Il plaçait cet idéal comme un but en avant de chaque mouvement révolutionnaire : il marchait avec ceux qui voulaient l’atteindre ; puis quand le but était dépassé, il se plaçait plus loin et y marchait encore avec d’autres hommes, en continuant ainsi, sans jamais dévier, sans jamais s’arrêter, sans jamais reculer. La Révolution, décimée dans sa route, devait inévitablement se résumer un jour dans une dernière expression. Il voulait que ce fût lui. Il se l’était incorporée tout entière, principes, pensées, passions, colères, et la forçait ainsi de s’incorporer un jour en lui. Ce jour était loin.
(Livre FE, xvIr.)
… La terreur sur la terre avait remplacé la justice dans le ciel. Maintenant qu'on voulait écarter l’échafaud et inaugurer des institutions, il fallait refaire au peuple une conscience. Une conscience sans Dieu, c’est un tribunal sans juge. La lumière de la conscience n’est autre chose que la réverbération de l’idée de Dieu dans l'âme du genre humain. Éteignez Dieu, il fait nuit dans l’homme ; on peut prendre au hasard la vertu pour le crime et le crime pour la vertu.
Robespierre sentait cette vérité. Il y avait du Mahomet dans ses pensées. L'heure de la reconstruction commençait. Il voulait reconstruire, avant tout, l’âmede la nation. De la même main dont il lui donnait le pouvoir, il voulait lui donner la lumière. Une République qui ne devait avoir d'autre souveraineté que la morale devait porter tout entière sur un principe divin.
Dans l’état de désorganisation intellectuelle et de discrédit des idées religieuses où les philosophes matérialistes du xvrrre siècle, les Girondins leurs disciples, et les athées leurs bourreaux, avaient fait descendre l'esprit public; en face de Collot d’Herbois, comédien féroce; de Barère, sceptique railleur ; de Billaud-Varennes, démolisseur implacable; de Lequinio, matérialiste effronté: des amis d’'Hébert, des commensaux de Danton, de cette foule d'hommes indifférents à tous les cultes qui siégeaient dans les comités et dans la Convention, il ne fallait rien moins que le prestige de Robespierre pour affronter la colère ou le sourire qu’une telle tentative risquait de rencontrer dans l'opinion. Robespierre ne se le dissimulait pas. Aussi ne voulait-il détendre la terreur qu'après cet acte ; il sentait
au-dessus de lui une grande vérité, et dans cette vérité une grande force. Il osa. Mais il n’osa cependant ni sans hésitations, ni sans courage. « Je sais, dit-il à un de ses amis, je sais que je puis être foudroyé par l'idée que je vais faire éclater sur la tête du peuple. » Plusieurs de ses amis lui déconseillèrent cette entreprise. Il s’obstina. Au commencement d’avril, il alla passer quelques jours dans la forêt de Montmorency. Il visitait souvent la chaumière que Jean-Jacques Rousseau avait habitée, C’est dans cette maison et dans ce jardin qu’il acheva son rapport, sous les mêmes arbres où son maître avait si magnifiquement écrit de Dieut.
(Livre LVII, xrx et xx.)
Rien n’annonçait autour de Robespierre un grand dessein, A l'exception de quatre ou cinq hommes du peuple armés sous leurs habits, que les Jacobins avaient chargés à son insu de le suivre et de veiller sur sa vie, son entourage était celui du plus humble citoyen. Il n’avait jamais affecté plus de simplicité et plus de modestie dans ses habitudes. Il s’isolait de jour en jour davantage. Il semblait se recueillir, soit pour consulter, comme Numa, l’oracle dans la solitude, soit pour savourer les derniers jours de sa vie que sa destinée incertaine lui laissait. Il n'allait plus aux comités, rarement à la Convention, inexactement aux Jacobins. Sa porte ne s’ouvrait qu’à un petit nombre d’amis. Il n’écrivait plus, il lisait beaucoup. Il paraissait non affaissé, mais détendu. On eût dit qu'il s'était placé dans cet état de repos philosophique où les hommes, à la veille des grandes catastrophes, se placent quelquefois pour laisser agir leur destinée toute seule et pour laisser s'expliquer les événements. Une expression de découragement émoussait ses regards ordinairement trop acérés et ses traits trop aigus. Le son de sa voix même était adouci par un accent de tristesse. Il évitait de rencontrer dans la maison
1. « … On m’a reproché, avec justice, d’avoir trop flatté cette figure du sphinx de la Révolution. Il fallait dire trop étudié... On a l’air d’aimer ce qu’on regarde trop avec une curiosité complaisante., Ce n’était que de l’étude, on a cru y voir de l’admiration, Les dernières lignes de ce portrait (voir plus loin, p. 57) cependant me semblent bien définir ce monstre de sophisme, Les autres à côté de lui n’étaient que des démagogues ; … ils n’avaient que des fureurs brutales. Ses crimes à lui avaient au moins une certaine intellectualité qui les rendait non pas moins odieux, mais plus intelligibles ; ils avaient pour but une idée implacable, une idée fausse, ce qu’on appelle une utopie, mais enfin une idée impersonnelle, l’idée de tous les fanatiques devenus bourreaux à toutes les époques de l’histoire des rénovations aecomplies ou tentées sur la terre. Cette distinction entre lui et ses émules de proscriptions ne le justifie pas, mais elle le caractérise ; elle ne le rend que plus odieux, parce qu’elle le rend plus responsable, » (Critique de l’ « Histoire des Girondins », $ CxLv.)
les filles de Duplay, celle surtout à laquelle il devait s’unir après les orages. Il ne s’entretenait plus des perspectives de vie obscure dans une union heureuse à la campagne. On voyait que son horizon s'était assombri en se rapprochant.
11 avait trop de sang versé entre le bonheur et luit. Une dictature terrible ou un échafaud solennel étaient les seules images sur lesquelles il pût désormais s’arrêter. Il cherchait à y échapper, pendant les premiers jours de thermidor, par de longues excursions aux environs de Paris. Accompagné de quelques confidents ou seul, il errait des journées entières sous les arbres de Meudon, de Saint-Cloud ou de Viroflay. On eût dit qu’en s'éloignant de Paris, où roulaient les charretées de victimes, il voulait mettre de l’espace entre le remords et lui. Il portait ordinaïirement un livre sous son habit. C'était habituellement un philosophe, tel que Rousseau, Raynal, Bernardin de Saint- Pierre, ou des poètes de sentiment, tels que Gessner et Young ; contraste étrange entre la douceur des images, la sérénité de la nature et l'âpreté de l’âme. Il avait les rêveries et les contemplations d’un philosophe au milieu des scènes de mort et des proscriptions d’un Marius.
On raconte que le 7 thermidor, la veille du jour où Robespierre attendait l’arrivée de Saint-Just, et où il avait résolu de jouer sa vie contre la restauration de la République, il alla une dernière fois passer la journée entière à l'Ermitage de Jean- Jacques Rousseau, au bord de la forêt de Montmorency. Venait-il chercher des inspirations politiques sous les arbres à l’ombre desquels son maître avait écrit le Contrat social? Venaïit-il faire hommage au philosophe d’une vie qu'il allait donner à la cause de la démocratie ? Nul ne le sait. I1 passa, dit-on, des heures entières le front dans ses deux mains, accoudé contre la cloison rustique qui enclôt le petit jardin. Son visage avait la contemplation du supplice et la lividité de la mort. Ce fut l’agonie du remords, de l’ambition et du découragement. Robespierre eut le temps de rassembler dans un seul et dernier regard son passé, son présent, son lendemain, le sort de la République, l’avenir du peuple et le sien. S'il mourut d'angoisse, de repentir et d’anxiété, ce fut dans cette muette méditation.
1. «Qu’onlise ceslignes qui sont mon arrêt sur Robespierre, On verra si je ne rendais pas justice à ses crimes, tout en ne désavouant rien de ses stoïcismes privés. On doit justice aux Nérons du peuple, L'histoire, qui doit l’exécration, ne doit pas la calomnie, (Critique de l’e Histoire des Girondins », $ CXLV.)
- Une intention droite au commencement ; un dévouement volontaire au peuple représentant à ses yeux la portion opprimée de l’humanité ; un attrait passionné pour une révolution qui devait rendre la liberté aux opprimés, l'égalité aux humiliés, la fraternité à la famille humaine ; des travaux infatigables consacrés à se rendre digne d’être un des premiers ouvriers de cette régénération ; des humiliations cruelles patiemment subies dans son nom, dans son talent, dans ses idées, dans sa renommée, pour sortir de l’obscurité où le confinaient les noms, les talents, les supériorités des Mirabeau, des Barnave, des La Fayette ; sa popularité conquise pièce à pièce et toujours déchirée par la calomnie : sa retraite volontaire dans les rangs les plus obscurs du peuple ; sa vie usée dans toutes les privations ; son indigence, qui ne lui laissait partager avec sa famille, plus indigente encore, que le morceau de pain que la nation donnait à ses représentants ; son désintéressement appelé hypocrisie par ceux qui étaient incapables de le comprendre ; son triomphe enfin ; un trône écroulé : le peuple affranchi ; son nom associé à la victoire et aux enthousiasmes de la multitude ; mais l’anarchie déchirant à l'instant le règne du peuple ; d’indignes rivaux, tels que les Hébert et les Marat, lui disputant la direction de la Révolution et la poussant à sa ruine ; une lutte criminelle de vengeances et de cruautés s’établissant entre ses rivaux et lui pour se disputer l’empire de l'opinion; des sacrifices coupables, faits, pendant trois ans, à cette popularité qui avait voulu être nourrie de sang ; la tête du roi demandée et obtenue ; celle de la reine ; celle de la princesse Élisabeth : celles des milliers de vaincus immolés après le combat ; les Girondins sacrifiés malgré l’estime qu’il portait à leurs principaux orateurs ; Danton lui-même, son plus fier émule, Camille Desmoulins, son jeune disciple, jetés au peuplé sur un soupçon, pour qu'il n’y eût plus d’autre nom que le sien dans la bouche des patriotes ; la toute-puissance enfin obtenue dans l'opinion, mais à la condition de la maintenir sans cesse par de nouveaux crimes ; le peuple ne voulant plus dans son législateur suprême qu’un accusateur ; des aspirations à la clémence refoulées par la prétendue nécessité d’immoler encore ; une tête demandée ou livrée au besoin chaque jour ; la victoire espérée pour le lendemain, mais rien d’arrêté dans l'esprit pour consolider et utiliser cette victoire ; des idées confuses, contradictoires ; l'horreur de la tyrannie, et la nécessité de la dictature : des plans imaginaires pleins de l’âme de la
Révolution, mais sans organisation pour les contenir, sans appui, sans force pour les faire durer ; des mots pour institutions ; la vertu sur les lèvres et l’arrêt de mort dans la main ; un peuple fiévreux ; une Convention servile ; des comités corrompus ; la République reposant sur une seule tête; une vie odieuse; une mort sans fruit ; une mémoire souillée ; un nom néfaste ; le cri du sang qu’on n’apaise plus, s’élevant dans la postérité contre lui : toutes ces pensées assaillirent sans doute l’âme de Robespierre pendant cet examen de son ambition. Il ne lui restait qu'une ressource: c'était de s'offrir en exemple à la République, de dénoncer au monde lés h5mmes qui corrompaient la liberté, de mourir en les combattant, et de léguer au peuple, sinon un gouvernement, au moins une doctrine et un martyr. Il eut évidemment ce dernier rêve ; mais c'était un rêve. L'intention était haute, le courage grand, mais la victime n’était pas assez pure même pour se sacrifier. C’est l'éternel malheur des hommes qui ont taché leur nom du sang de leurs semblables de ne pouvoir plus se laver même dans leur propre sang.
(Livre LXI, x1-v.) # * *
Telle fut la fin de Robespierre et de son parti, surpris et immolé dans la manœuvre qu’il méditait pour ramener la terreur à la loi, la révolution à l’ordre, et la République à l’unité. Renversé par des hommes, les uns meilleurs, les autres pires que lui, il eut le malheur suprême de mourir le même jour que finit la Terreur, et d’accumuler ainsi sur son nom jusqu’au sang des supplices qu’il voulait tarir, et jusqu'aux malédictions des victimes qu’il voulait sauver. Sa mort fut la date et non la cause de la détente de la terreur. Les supplices allaient cesser par son triomphe comme ils cessèrent par son supplice. La justice divine déshonorait ainsi son repentir et portaît malheur à ses bonnes intentions ; elle faisait de sa tombe un gouffre fermé.
Il y a un dessein dans sa vie, et ce dessein est grand : c’est le règne de la raison par la démocratie. IL y a un mobile, et ce mobile est louable : c’est la soif de la vérité et de la justice dans les lois. Il y a une action, et cette action est méritoire : c’est le combat contre le vice, le mensonge et le despotisme. Il y a un dévouement, et ce dévouement est constant : c’est le sacrifice de soi-même avec tous au triomphe de sa pensée. Enfin, il y a un moyen, et ce moyen est tour à tour légitime ou exécrable : c'est la popularité. Il caresse le peuple par ses parties ignobles. Il exagère le soupçon. Il suscite l'envie. Il agace la colère. Il
envenime la vengeance. Il ouvre les veines du corps social pour guérir le mal ; mais il en laisse couler la vie, pure ou impure, avec indifférence, sans se jeter entre les victimes et les bourreaux. Il livre à ee qu'il croit le besoin de sa situation les têtes du roi, de la reine, de leur innocente sœur. Il cède à la prétendue nécessité la tête de Vergniaud ; la tête de Danton à la peur ; des milliers de victimes à la domination ; il permet que son nom serve pendant dix-huit mois d’enseigne à l’échafaud et de justification à la mort. Il espère racheter plus tard ce qui ne se rachètera jamais : le crime présent par des institutions futures. Il s’enivre d’une perspective de félicité publique pendant que la France palpite sur l’échafaud. Il veut extirper avec le fer toutes les racines malfaisantes du sol social. Il se croit les droits de la Providence, parce qu’il a un sentiment et un plan dans son imagination. Il prétend se mettre à la place de Dieu. Il veut être le génie exterminateur et créateur de la Révolution. Il oublie que si chaque homme se divinisait ainsi lui-même, il ne resterait à la fin qu'un seul homme sur le globe, et que ce dernier des hommes serait l’assassin de tous les autres ! Il tache de sang les plus pures doctrines. Il inspire à l’avenir l’effroi du règne du peuple, la répugnance à l'institution de la République, le doute sur la liberté. Il tombe enfin dans sa première lutte contre la Terreur, parce qu’il n’a pas conquis, en lui résistant dès le commencement, le droit et la force de la dompter. Ses principes sont stériles et condamnés comme ses proscriptions, et il meurt en s’écriant avec le découragement de Brutus : « La République périt avec moi ! » Il était, en effet, en ce moment, l’âme de la République. Elle s’évanouit dans son dernier soupir. Si Robespierre s'était conservé pur et sans concession aux égarements des démagogues jusqu’à cette crise de lassitude et de remords, la République aurait survécu, rajeuni et triomphé en lui. Elle cherchait un régulateur : il ne lui présentait qu’un complice. Il lui préparait un Cromwell.
Le suprême malheur de Robespierre en périssant ne fut pas tant de périr et d'entraîner la République avec lui, que de ne pas léguer à la démocratie, dans la mémoire d’un homme qui avait voulu la personnifier avec le plus de foi, une de ces figures pures, éclatantes, immortelles, qui vengent une cause de l’abandor du sort, et qui protestent contre la ruine par l’admiration sans répugnance et sans réserve qu’elles inspirent à la postérité. Il fallait à la République un Caton d'Utique dans le martyrologe de ses fondateurs : Robespierre ne lui laissait qu’un Marius, moins l'épée, La démocratie avait besoin d’une gloire qui rayonnât à jamais d’un nom d’homme sur son berceau: Robespierre ne lui
rappelait qu’une grande constance et un grand remords. Ce fut la punition de l’homme, la punition du peuple, celle du temps et celle aussi de l'avenir. Une cause n’a souvent qu’un nom d'homme. La cause de la démocratie ne devait pas être condamnée à voiler ou à justifier le sien. Le type de la démocratie doit être magnanime, généreux, clément et incontestable comme la véritéi, (Livre LXI, xvi.)
Jugement final sur la Révolution.
AvEC RoBEsPierrE et Saint-Just finit la grande période de la République. La seconde tombe de la tragédie dans l'intrigue, du fanatisme dans la cupidité. Au moment où tout se rapetisse, arrêtons-nous pour contempler ce qui fut si grand.
La Révolution n'avait duré que cinq ans. Ces cinq années sont cinq siècles pour la France. Jamais peut-être sur cette terre, à aucune époque, sauf l'ère de l’incarnation de l'idée chrétienne, un pays ne produisit, en un si court espace de temps, une pa-
1. « Le jugement final porté par moi dans les Girondins sur cet homme, sur ses systèmes et sur ses actes,est trop implacable de sévérité pour qu’on puisse m’imputer aucune complicité d’idées ou aucune intention d’atténuation de ses immantités, juste horreur des siècles. Maisl’imagination des lecteurs voit toujours le crime ou la vertu d’une seule pièce ; elle s’irrite quand on lui montre dans un monstre une parcelle de vertu... La moindre justice dans l’historien lui paraît une complicité ; la moindre équité est à ses yeux une connivence.
« On a trouvé que le pinceau de l’historien caressait trop les détails intimes de cette figure, et que ce soin même du pinceau accusait une certaine indulgence coupable ou malséante pour le modèle. » Après avoir répudié cette imputation, Lamartine ajoute : « … Je n’en avais pas eu moins tort, comme historien, d’avoir donné prétexte à ce reproche, non par mon cœur, mais par mon pinceau. Ces sortes de figures sinistres doivent rester dans L'ombre des tableaux... 11 faut de l'horreur autour des bourreaux, pour qu’il y ait plus d'éclat autour des victimes.
« … Encore une fois, c’est là une faute de conception et presque de moralité dans l’His-
“toire des Girondins . J'en demande pardon comme artiste, mais certes pas comme homme politique. La fidélité du portrait n’est pas la complicité du peintre.» (Critique de l’« Histoire des Girondins », $$ LxII et LXIII, Passim.)
Il n’en demeure pas moins que le portrait est flatté, et l’on en peut trouver les raisons : « L’évident attrait de Lamartine pour Robespierre, attrait qui à tant scandalisé les contemporains, provient de ce qu’il a reconnu dans l’Incorruptible les deux tendances qui lui sont les plus chères : Robespierre est un réformateur religieux, et Robespierre est pacifiste avant tout. Robespierre, cinquante ans avant Lamartine, a cru qu’il, serait beau de gouverner le peuple par 1: vertu», et Robespierre comme Lamartine a détesté la guerre et rêvé «l’union du genre humain ». Il n’en fallait pas davantage pour que. le peintre des Girondins approchât de son cœur ce grand réprouvé.»s (J. DES CoGNETS, la Vieintime dc Lamartine, pp. 330 et 344.)
reille éruption d’idées, d'hommes, de natures, de caractères, de talents, de crimes, de vertus : ni le siècle de Périclès à Athènes, ni le siècle de César et d'Octave à Rome, ni le siècle de Charlemagne dans les Gaules et dans la Germanie, ni le siècle de Léon X en Italie, ni le siècle de Louis XIV en France, ni le siècle de Cromwell en Angleterre. On dirait que la terre, en travail pour enfanter l’ordre progressif des sociétés, fait un effort de fécondité comparable à l’œuvre énergique de régénération que la Providence veut accomplir. Sans parler des précurseurs de Voltaire, de Jean- Jacques Rousseau, les hommes naissent comme des personnifications instantanées des choses qui doivent se penser, se dire ou se faire: Mirabeau, la foudre ; Condorcet, le calcul ; Vergniaud, l'élan ; Danton, l'audace; Marat, la fureur ; Mme Roland, l'enthousiasme; Charlotte Corday, la vengeance; Robespierre, l'utopie; Saint-Just, le fanatisme de la Révolution: et derrière eux les hommes secondaires de chacun de ces groupes forment un faisceau que la Révolution détache après l'avoir réuni, et dont elle brise une à une toutes les tiges comme des outils ébréchés. La lumière brille à tous les points de l’horizon à la fois. Les ténèbres se replient. Les tyrannies tremblent. Les préjugés reculent. Les peuples se lèvent. Les trônes croulent. L'Europe intimidée essaye de frapper, et, frappée elle-même, recule pour regarder de loin ce terrible spectacle.
Ce combat est mille fois plus glorieux que les combats des armées qui lui succèdent. 1789 a conquis au monde des vérités, au lieu de conquérir à une nation de précaires accroissements de provinces. Il a élargi le domaine de l’homme au lieu d'élargir les limites d’un territoire. On est fier d’être d’une race d'hommes à qui la Providence a permis de concevoir de telles pensées, et
‘d’être enfant d’un siècle qui a imprimé l'impulsion à de tels
mouvements de l'esprit humain. On glorifie la France dans son intelligence, dans son rôle, dans son âme, dans son sang. Les têtes tombent une à une, les unes justement, les autres injustement ; mais elles tombent toutes à l’œuvre. On accuse ou l’on absout, On pleure ou on maudit. Les individus sont innocents où coupables, touchants ou odieux, victimes ou bourreaux. L'action est grande, et l’idée plane au-dessus de ses instruments comme une cause juste sur les horreurs du champ de bataille. Après cinq ans, la Révolution n’est plus qu'un vaste cimetière. Sur la tombe de chacune de ces victimes, il est écrit un mot qui le caractérise. Sur l’une, philosophie. Sur l’autre, éloquence. Sur celle-ci, génie. Sur celle-là, courage. Ici, crime. Là, vertu. Mais sur toutes ilest écrit : Mort pour l’avenir, et Ouvrier de . l'humanité.
Une nation doit pleurer ses morts, sans doute, et ne pas se consoler d’une seule tête injustement et odieusement sacrifiée : mais elle ne doit pas regretter son sang quand il a coulé pour faire éclore des vérités éternelles. Dieu a mis ce prix à la germination et à l’éclosion de ses desseins sur l’homme. Les idées végètent de sang humain. Les révélations descendent des échafauds. Pardonnons-nous donc, fils des combattants, des bourreaux ou des victimes. Réconcilions-nous sur leurs tombeaux, pour reprendre leur œuvre interrompue. Le crime a tout perdu en se mêlant dans les rangs de la République.Combattre, ce n’est pas immoler. Otons le crime de la cause du peuple, comme une arme qui lui a percé la main et qui a changé la liberté en despotisme ; ne cherchons pas à justifier l’échafaud par la patrie, et les proscriptions par la liberté ; n'endurcissons pas l'âme du siècle par des sophismes de l'énergie révolutionnaire ; laissons son cœur à l’humanité, c’est le plus sûr et le plus infaillible de ses principes, et résignons-nous à la condition des choses humaines. L'histoire de la Révolution est glorieuse et triste comme le lendemain d’une victoire, et comme la veille d’un autre combat. Mais si cette histoire est pleine de deuil, elle est pleine surtout de foi. Elle ressemble au drame antique, où, pendant que le narrateur fait le récit, le chœur du peuple chante la gloire, pleure les victimes et élève un hymne de consolation et d’espérance à Dieu.
1. Ce jugement est une ode plus qu’un arrêt. Il semble planer avec une glorieuse amnistie Sur toute la scène et justifier ainsi dans une commune auréole tous les acteurs et tous les actes, Niles victimes ni les bourreaux n’ont ainsi leur part de justice, de pitié ou de réprobation, qui est le devoiret la vérité de l’histoire. Une telle épitaphe pêle-mêle est un linceul jeté sur la fosse commune où l’on profane les cadavres en les confondant.. La justice qui n’est pas individuelle n’est pas justice. Ces condamnations ou ces absolutions en masse ne sont que de splendides dénis de gloire aux victimes et des denis de justice aux coupables,
« J'ai été indigné contre moi-même en relisant cette dernière page lyrique des Girondins et je conjure les lecteurs de la déchirer eux-mêmes comme je la déchire devant la postérité et devant Dieu. É
«.. Je désire que ce commentaire expiatoire reste à jamais attaché au texte et fasse corps à cette édition du livre, pour prémunir les lecteurs, et surtout la jeunesse et le peuple, contre le danger de quelques sophismes et contre quelques complaisances de popularité qui pourraient fausser une idée dans leur esprit ou atténuer dans leur cœur la sainte horreur de la vérité même, contre l’immoralité des moyens. » (Critique de l’ «Histoire des Girondins», $$ CLI-CLIII.)
Discours au banquet de Mäcon (18 juillet 1847).
L'Histoire des Girondins commença de paraître le 17 mars 1847.
La véritable conclusion à son œuvre, Lamartine la donna à Mâcon, ou plutôt « ce fut le public qui la lui fit ».
Les concitoyens du poète, enthousiasmés par son livre, voulurent lui ériger un buste. Il s’y opposa : « La mort seule consacre, leur répondit-il. Élever une statue pendant qu’on vit, c’est amasser la boue qui doit la salir tôt ou tard ou préparer le marteau qui doit la briser. » Mais il accepta la proposition d’un banquet d’honneur!, à condition que le peuple n’en fût point écarté. Car « c’est pour le peuple qu’il faut travailler, et le peuple doit en s’élevant, en se moralisant, en s’instruisant, travailler pour lui-même avec nous »,
Ce banquet eut lieu le 18 juillet. .
« Le matin, les voitures et les bateaux à vapeur versèrent à Mâcon, par toutes les routes et par la Saône, des milliers de souscripteurs... Quarante villes des départements voisins avaient envoyé une députation à cette fête, dont les proportions étaient inusitées en France et en Angleterre ».
Lamartine écrit à Dargaud, le 20 juillet 1847, soit deux jours après l’événement :
« … Le banquet a été à la fois sublime et déplorable. Sublime par le nombre : deux mille cinq cents couverts remplis et beaucoup de refusés. On peut dire avec vérité trois mille convives, quinze cents femmes admirablement groupées, parées, enthousiastes, et deux ou trois mille spectateurs?. Un spectacle comme jamais on n’en vit. Un colisée vivant de Rome à Mâcon; un dôme en toile de quatre arpents !
« Mais à la fin du dîner : un orage, foudre, éclairs, vents, langues de feu. Le dôme emporté en mille lambeaux sur les têtes ; les piliers ondoyant comme des mâts de vaisseaux, près de tornber sur la foule ! — Pas un mouvement de terreur et les cris de : Vive Lamartine ! répondant seuls, même des voix de femmes, aux coups du vent et du tonnerre. Suspension d’une heure à sa place sous la pluie diluvienne !
« Admirable patience ! — Enfin essai de discours que voici..., emporté par le vent, étouffé par le bruit des écroulements, acclamé par des milliers de voix.
1. À M. Roland, maire de Mâcon, il écrit, le 18 avril: «Sil’idée d’un banquet historique, littéraire, social et non politique, vous paraît utile, j'y consens avec empressement et zèle dansl’intérêt de nos idées qu'il faut faire entrer dans la tête des jeunes générations en les martelant. »
2. Il écrivait, le jour même du banquet, à Ém. de Girardin : «.. Un banquet de treize cents couverts et devant cinq mille auditeurs. »
« Puis retraite en ordre, et pas un bruit, pas un accident, pas une Marseillaise dans les rues.
« Voilà! — Hier (le 19) on est venu à Montceau. »
L’essai de discours que Lamartine envoyait « tronqué, marqué » à son correspondant fut reconstitué un peu plus tard pour être imprimé (Voir la France parlementaire, t. V, p. 27). Maïs il faut se persuader, en le lisant ici, qu’on ne retrouve « qu’un écho affaibli du verbe vibrant qui avait passionné les auditeurs! ».