CITOYEN MINISTRE
Le Gouvernement provisoire m’a chargé de le représenter en ce moment pour recevoir de vos mains le premier acte de reconnaissance officielle de la République française. La France avait reconnu, la première, l'indépendance de la République américaine, jeune, faible, contestée encore, mais qui, sous l’influence féconde du principe démocratique, devait grandir en un demi-siècle aux proportions d’un continent presque tout entier. Par un juste retour de la Providence, il appartenait à la République américaine de reconnaître, la première, la nouvelle République française, et d’apposer, pour ainsi dire, sa signature sur l’acte de naissance de la démocratie française en Europe. Cette signature, monsieur le Ministre, portera bonheur à la République. Malgré les agitations et les embarras inséparables d’une pareille crise, de la chute d’une forme de gouvernement, de la création d'institutions toutes différentes, d’un si grand déplacement d'hommes et de choses, dites-le à vos concitoyens, tout nous donne l’assurance que leurs vœux pour la France seront accomplis, et que la République sortira grande et forte de nos faibles mains pour passer plus grande et plus forte entre les mains de la nation tout entière. Ce qui nous donne cette confiance, monsieur le Ministre, c’est que le peuple français est mûr désormais pour ses institutions. Ce qui n’était, il y a cinquante-cinq ans, que l’idée des hommes supérieurs de la nation a passé dans les idées et dans les mœurs du peuple tout entier sans exception. La République qu'il veut aujourd’hui, c'est celle que vous avez fondée vous-mêmes : c'est une république progressive, mais conservatrice des droits, de la propriété, des industries, du commerce, de la probité, de la liberté, du sentiment moral et religieux des citoyens ; c’est une république dont le premier cri a été un cri de générosité, de fraternité, qui a brisé dans sa propre main l’arme des vengeances et des réactions politiques, qui a proclamé la paix, et qui, au lieu d’ins-
crire sur sa bannière des mots funestes d’expropriation et de proscription, y a inscrit l’abolition de la peine de mort et la fraternité des peuples.
Ces principes adoptés, nous l’espérons, par l’Assemblée nationale, affermis par une force publique invincible dont chaque citoyen s’est fait, comme vous l’avez vu, le soldat volontaire, concentrés dans une forte unité représentative du Gouvernement, feront de la République française la glorieuse sœur de la République américaine, et l’on pourra dire du peuple français et du peuple américain ce que l’on disait jadis d’un homme cher à nos deux pays, la République des deux mondes, :
Quant aux sentiments que le peuple français renvoie avec sensibilité et reconnaissance aux citoyens et au Gouvernement des États-Unis, je vous les exprimerai en un seul mot, citoyen Ministre : tout Français a pour les Américains le cœur de La Fayette.
L'Œuvre du Gouvernement provisoire (7 mai 1848).
Le 23 avril, une Assemblée constituante de 900 membres avait été élue par le suffrage universel. Elle se réunit le 4 maï et proclama définitivement la République.
En attendant le vote d’une constitution, une « Commission exécutive » de cinq membres (dont Lamartine) remplaça, le 6 mai, le Gouvernement provisoire.
Le lendemain ?, Lamartine lut aux députés le Préambule général des rapports préparés par chacun des ministres pour établir la situation au cours des trois mois écoulés.
AU MOMENT où vous entrez dans l'exercice de votre souveraineté, au moment où nous remettons entre vos mains les pouvoirs d'urgence que la révolution nous avait provisoirement confiés, nous vous devons d’abord compte de la situation où nous avons trouvé et où vous trouverez vous-mêmes la patrie.
Une révolution a éclaté le 24 février. Le peuple a renversé le trône ; il a juré, sur ses débris, de régner désormais seul et tout entier par lui-même. Il nous a chargés de pourvoir provisoirement aux dangers et aux nécessités de l’interrègne qu'il avait à traverser pour arriver en ordre et sans anarchie à son règne unanime et définitif. Notre première pensée a été d’abréger cet