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Cette montagne n’est à la vérité qu’une colline

4. « Cette porte, moulée à deux battants, avec une originale élégance, était encadréc entre + trois fortes pierres de taille qui la faisaient remarquer : il ÿ avait des pleins et des vides, « des gonds et des ornements historiés, Une espèce de fenêtre grillée au-dessus du linteau « renfermait une armoirie de famille encore visible, » (Mémoires inédits, I, vaux.)

L'ENFANCE (1790-r807) — 13

assise sur un large perron de cinq marches en pierres de taille, Mais les pierres, quoique de dimensions colossales, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu’on y dépose, qu’elles sont entièrement disjointes, qu'elles vacillent en murmurant sourdement sous les pas, que les orties, les pariétaires humides, y croissent çà et là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir comme dans un marais.

On entre d’abord dans un corridor large et bien éclairé, mais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enferment le linge du ménage, et par des sacs de blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliers de la famille! À gauche est la cuisine, dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. Il est rare qu’on n’y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe y est toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour ces innombrables survenants à qui on offre habituellement le pain, le vin et le fromage, dans des campagnes éloignées des villes et qui n’ont ni auberge ni cabaret. A droite, on entre dans la salle à manger. Rien ne la décore qu’une table de sapin, quelques chaises et un de ces vieux buffets à compartiments, à tiroirs et à nombreuses étagères, meuble héréditaire dans toutes les vieilles demeures, et que le goût actuel vient de rajeunir en les recherchant. De la salle à manger, on passe dans un salon à deux fenêtres, l’une sur la cour, l’autre au nord, sur un jardin. Un escalier, alors en bois, que mon père fit refaire en pierres grossièrement taillées, mène à l'étage unique et bas où une dizaine de chambres, presque sans meubles, ouvrent sur des corridors obscurs. Elles servaient alors à la famille, aux hôtes et aux domestiques. Voilà tout l’intérieur de cette maison qui nous à si longtemps couvés dans ses murs sombres et chauds; voilà le toit que ma mère appelait avec tant d'amour sa Jérusalem, sa maison de paix ! Voilà le nid qui nous abrita tant d'années de la pluie, du froid, de la faim, du souffle du monde ; le nid où la mort est venue prendre tour à tour le père et la mère? et dont les enfants se sont successivement envolés, ceux-ci pour un lieu, ceux-là pour un autre, quelques-uns pour l'éternité !*... J'en conserve précieusement les

x. Les Mémoires inédits y ajoutent « quelques cages de colombes et quelques rouleaux « d’étoupe de chanvre dévidé ». (I, vrr.)

2. La mère mourut d’abord, en 1829. Le père onze ans plus tard, en 1840.

3. Cécilese maria en 1813, Eugénie en 1816, Césarine en 1819, fe poète lui-même en 1820; Suzanne en 1821, Sophie en 1827. — Suzanne (Mme de Montherot) et Césarine (Mme de Vignet) moururent toutes deux en 1824:

restes, la paille, les mousses, le duvet ; et, bien qu'il soit maintenant vide, désert et refroidi de toutes ces délicieuses tendresses qui l’animaient, j'aime à le revoir, j'aime à y coucher encore quelquefois, comme si je devais y retrouver à mon téveil la voix de ma mère, les pas de mon père, les cris joyeux de mes sœurs, et tout ce bruit de jeunesse, de vie et d'amour qui résonne pour moi seul sous les vieilles poutres, et qui n’a plus

que moi pour l'entendre et pour le perpétuer un peu de temps. %* * *

L’extérieur de cette demeure répond au dedans. Du côté de la cour, la vue s'étend seulement sur les pressoirs, les bûchers et les étables qui l'entourent. La porte de cette cour, toujours ouverte sur la rue du village, laisse voir tout le jour les paysans qui passent pour aller aux champs ou pour en revenir ; ils ont leurs outils sur une épaule, et quelquefois sur l’autre un long berceau où dort leur enfant. Leur femme les suit à la vigne, portant un dernier-né à la mamelle. Une chèvre avec son chevreau vient après, s'arrête un moment pour jouer avec les chiens près de la porte, puis bondit pour les rejoindre.

De l’autre côté de la rue est un four banal qui fume toujours, rendez-vous habituel des vieillards, des pauvres femmes qui filent et des enfants qui s’y chauffent à la cendre de son foyer jamais éteint. Voilà tout ce qu’on voit d’une des fenêtres du salon.

L'autre fenêtre, ouverte au nord, laisse plonger le regard audessus des murs du jardin et des tuiles de quelques maisons basses sur un horizon de montagnes sombres, presque toujours nébuleux, d’où surgit, tantôt éclairé par un rayon de soleilorangé, tantôt du milieu des brouillards, un vieux château en ruine, enveloppé de ses tourelles et de ses tours. C’est le trait caractéristique de ce paysage. Si l’on enlevait cette ruine, les brillants reflets du soir sur ses murs, les fantasques tournoiements des fumées de la brume autour de ses donjons disparaîtraient pour jamais avec elle. [1 ne resterait qu’une montagne noire et un ravin jaunâtre. Une voile sur la mer, une ruine sur une colline sont un paysage tout entier. La terre n’est que la scène ; la pensée, le drame et la vie pour l'œil sont dans les traces de l’homme: où est la vie, là est l'intérêt.

Le derrière de la maison donne sur le jardin, petit enclos de pierres brunes d’un quart d’arpent. Au fond du jardin, la montagne commence à s'élever insensiblement, d’abord cultivée et verte de vigne, puis pelée, grise et nue comme ces mousses sans

terre végétale qui croissent sur la pierre et qu’on n’en distingue presque pas. Deux ou trois roches ternes aussi tracent une légère dentelure à son sommet. Pas un arbre, pas même un arbuste ne dépasse la hauteur de la bruyère qui la tapisse. Pas une chaumière, pas une fumée ne l’anime. C’est peut-être ce qui fait le charme secret de ce jardin. Il est comme un berceau d’enfant que la femme du laboureur à caché dans un sillon du champ pendant qu’elle travaille. Les deux flancs du sillon cachent les bords du ruisseau, et quand le rideau est levé, l'enfant ne peut voir qu’un pan du ciel entre deux ondulations du terrain.

Quant äu jardin lui-même, il n’en a guère que le nom. Il n'eût pu compter pour un jardin qu'aux jours primitifs où Homère décrit le modeste enclos et les sept prairies du vieillard Laërtel, Huit carrés de légumes coupés à angle droit, bordés d'arbres fruitiers et séparés par des allées d’herbes fourragères et de sable jaune ; à l'extrémité de ces allées, au nord, huit troncs tortueux de vieilles charmilles? qui forment un ténébreux berceau sur un banc de bois ; un autre berceau plus petit au fond du jardin, tressé en vignes grimpantes de Judée sous deux cerisiers ; voilà tout. J'oubliais, non pas la source murmurante, non pas même le puits aux pierres verdâtres et humides : il n’y a pas une goutte d’eau sur toute cette terre ; mais j’oubliais un petit réservoir creusé par mon père dans le rocher pour recueillir les ondées de pluie, et autour de cette eau verte et stagnante douze sycomores et quelques platanes qui couvrent d’un peu d'ombre un coin du jardin derrière des murs, et qui sèment de leurs larges feuilles jaunies par l’été la nappe huileuse du bassin.

Oui, voilà bien tout. Et c’est là pourtant ce qui a suffi pendant tant d'années à la jouissance, à la joie, à la rêverie, aux doux loisirs et au travail d’un père, d’une mère et de huit enfants: ! Voilà ce qui suffit encore aujourd’hui à la nourriture de leurs souvenirs, Voilà l’Éden de leur enfance où se réfugient leurs plus sereines pensées quand elles veulent retrouver un peu de cette rosée du matin de la vie, et un peu de cette lumière colorée de la première heure, qui ne brille pure et rayonnante pour l’homme que sur ces premiers sites de son berceau,

(Les Confidences, IV, 1v et v.)

1. Laërte, père d'Ulysse, Odyssée, ch. xx1v. — Dans une description de Saint-Point écrite en 1860 (Cours familier de Littérature, Entretien LVII, t. x, p. 177), Lamartine parle des treize chènes qu’il y a conservés en souvenir des « treize poiriers de Laërte»,.

2. Suivant une habitude de langage locale, Lamartine emploie couramment charmille pour désigner l’arbre lui-même : le charme,

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