Mais dont six seulement vécurent
La Vie journalière à Milly.
Mon PÈRE avait commencé depuis le printemps à venir de temps en temps préparer dans la maison de Milly les appartements de sa famille. Les ravages de la Révolution, qui les avaient à peu près respectés, parce que la demeure n’avait rien de féodal, s'étaient bornés à faire du salon une salle de danse, le dimanche, pour les paysans de l’endroit. Les sabots des danseurs et des danseuses, en retombant sur les dalles de briques, les avaient concassées en mille pièces, mosaïques du plaisir qui ne signifiaient point de colère, mais seulement un peu de profanation de l’habitation seigneuriale. Nous marchions dans la poussière du carrelage jusqu’à ce qu’un ouvrier eût réparé grossièrement les carreaux. Tous les dommages se bornaient là. Les vignes avaient continué à pousser ; les traces laissées par la Révolution à Milly ne rappelaient qu’un excès de danse,
Chacun, père, mère, tante, enfants, serviteurs, eût bientôt réoccupé sa place dans la maison ; quelques lits et quelques chaises furent tous les meubles. La cuisine, pleine de femmes du village, commença à fumer à l’entrée du grand corridor ; les bonnes d'enfants et les enfants s’y tenaient. Mon père passait ses jours avec ses chiens à la chasse sur la montagne; ma mère s’occupait à écrire, à surveiller sa maison, ou à visiter les malades avec lesquels elle s’habituait déjà, prompte à aimer et à être aimée.
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Voici quel était l'emploi de notre journée les premiers jours.
Mon père, matinal, sortait dès qu'entraient les rayons du matin dans la chambre de ma mère. Une femme de chambre me rapportait à sa place sur la couche de cette aimable et charmante femme, qui m’embrassait et m'enseignait à balbutier ma prière. Je ne savais pas ce que c'était que prier un être invisible et inconnu, appelé Dieu, mais je savais que c'était faire comme ma mère ; cela m'était plus que suffisant. Toutes les bonnes choses sont d'imitation. Ressembler à ce qu’on aime, c’est la première et la plus sûre leçon des hommes. Ce fut la mienne. On discute contre le raisonnement ; on ne discute pas contre l’habitude. Mon père n’était pas dévot, mais il était honnête homme ; l’amour et le respect de sa charmante femme le rendaient pieux.
Après la prière, nous allions déjeuner, à la cuisine, de la soupe des vignerons, sur les genoux de nos bonnes, puis courir dans les vignes avec nos jeunes camarades, fils de paysans nos voisins, tout le jour, libres comme eux, et gardant comme eux les chèvres et les moutons dans les bois de la montagne. Nous revenions de la pâture, quand la cloche de l’église sonnait l’angélus de midi. La soupe fumante, le morceau de lard bien exigu nous attendaient autour de la table de bois. Je préférais ce frugal repas à la nappe blanche de la table paternelle. Je me souviens toujours avec appétit de la fourchette à deux branches, qui entrait comme deux épingles noires dans le manche de nos petits couteaux de deux sous, et avec laquelle nous mangions la soupe sans bouillon dans nos écuelles de terre vernie. Le bouillon m'a toujours paru depuis un luxe bourgeois ; la feuille de chou ou de rave, à peine trempée, sur le pain noir, est la vraie nourriture de l’homme des champs. Cette vie m’accoutumait à trouver de la saveur dans la sobriété des chaumières. Quand l’âge des collèges fut venu et qu'il me failut renoncer à ces aliments rustiques des vignerons de Milly, le fromage de chèvre, les poireaux, le chou, pour manger de la viande, j’en fis une maladie, et je n'ai jamais pu perdre le goût simple de mets naturels contracté en ce temps-là. Nous dînions à midi, mais ma mère ne nous présentait que des légumes, le reste ne nous plaisait pas.
(Mémoires inédits, I, x et xI.)
La Mère de Lamartine.
Ma MÈRE n'était pas précisément ce qu’on entend par une femme de génie dans ce siècle où les femmes se sont élevées à une si grande hauteur de pensée, de style et de talent dans tous les genres. Elle n’y prétendit même jamais. Elle n’exerçait pas son intelligence sur ces vastes sujets. Elle ne forçait pas par la réflexion les ressorts faciles et élastiques de sa souple imagination. Elle n'avait en elle ni le métier ni l’art de la femme supérieure de ce temps.
Elle n’écrivait jamais pour écrire, encore moins pour être admirée, bien qu’elle écrivît beaucoup pour elle-même et pour retrouver dans un registre de sa conscience et des événements de-sa vie intérieure un miroir moral d'elle-même où elle se regardait souvent pour se comparer et s'améliorer. Cette habitude
d'enregistrer sa vie, qu'elle a conservée jusqu’à la fin, a produit quinze à vingt volumes de confidences intimest d'elle à Dieu, que j'ai eu le bonheur de conserver et où je la retrouve toute vivante quand j'ai besoin de me réfugier encore dans son sein. . Elle avait peu lu, de peur d’effleurer sa foi si vive et si obéissante. Elle n’écrivait pas avec cette force de conception et avec cet éclat d'images qui caractérisent le don de l’expression. Elle parlait et écrivait avec cette simplicité claire et limpide d'une femme qui ne se recherche jamais elle-même, et qui ne demande aux mots que de rendre avec justesse sa pensée, comme elle ne demandait à ses vêtements que de la vêtir et non de l’embellir. Sa supériorité n'était point dans sa tête, mais dans son âme. C'est dans le cœur que Dieu a placé le génie des femmes, parce que les œuvres de ce génie sont toutes des œuvres d'amour. Tendresse, piété, courage, héroïsme, constance, dévouement, abnégation d'elle-même, sérénité sensible, mais dominant par la foi ét par la volonté ce qui souffrait en elle : tels étaient les traits de ce génie élevé que tous ceux qui l’approchaïient sentaient dans sa vie et non dans ses œuvres écrites. Ce n’est que par l’attrait qu'on se sentait dominé auprès d'elle. C'était une supériorité qu’on ne reconnaissait qu’en l’adorant.
Le fond de cette âme, c'était un sentiment immense, tendre et consolant de l'infini. Elle était trop sensible et trop vaste pour les misérables petites ambitions de ce monde. Elle le traversait, elle ne l’habitait pas. Ce sentiment de l'infini en tout, et surtout en amour, avait dû se convertir pour elle en une invocation et en une aspiration perpétuelle à celui qui en est lasource, c’est-à-dire à Dieu. On peut dire qu’elle vivait en Dieu autant qu’il est permis à une créature d’y vivre. Il n’y a pas une des faces de son âme qui n’y fût sans cesse tournée, qui ne fût transparente, lumineuse, réchauffée par ce rayonnement d’en haut, découlant directement de Dieu sur nos pensées. Il en résultait pour elle une piété qui ne s’assombrissait jamais. Elle n’était pas dévote dans le mauvais sens du mot ; elle n’avait aucune de ces terreurs, de ces puérilités, de ces asservissements deT'’âme, de ces abrutissements de la pensée qui composent la dévotion chez quelques femmes et qui ne sont en elles qu’une enfance prolongée toute la vie, ou une vieillesse chagrine et jalouse qui se venge par une passion sacrée des passions profanes qu’elles ñne peuvent plus avoir.