‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 70 sur 88 · LE TAILLEUR DE PIERRES DE SAINT-POINT RÉCIT VILLAGEOIS · texte numérisé non relu

LE TAILLEUR DE PIERRES DE SAINT-POINT RÉCIT VILLAGEOIS

La deuxième de ces « vies obscures » fut publiée quelques semaines après celle de Geneviève. Lamartine définit à son secrétaire le héros du récit en lui disant que « ce serait un paysan solitaire priant Dieu sur les montagnes : un Robinson intellectuel ». (Ch. ALEXANDRE, Souvenirs sur Lamartine, p. 248.)

Dans cet écrit, Lamartine semble avoir songé à certains types de paysans philosophes dans la manière de George Sand. Il confie à son secrétaire : « C’est moins harmonique que M° Sand, mais plus précis, plus onctueux, plus pieux, et parfois plus sublime. » — Plus emphatique aussi, malheureusement; et moins sincèrement naturel.

Portrait du Tailleur de pierres.

CLAUDE DES HuTTEs était un homme d’environ trente-six à quarante ans, de taille moyenne, de stature plutôt grêle et un peu courbée en avant, comme celle d’un manœuvre accoutumé à se plier sous le poids de choses lourdes. Ses jarrets n'avaient pas la vigueur élastique, les muscles tendus, des chasseurs de chevreuils dans nos Alpes ; ils penchaient en avant, comme ceux de l’ouvrier qui s’agenouille souvent pour son travail. Une de ses épaules était beaucoup plus élevée, plus nouée et plus forte que l’autre : c'était celle où s’'emmanchait le bras droit, qui lève et qui abaisse sans cesse le marteau. Bien que ses bras fussent maigres, et bien que les manches qui n’en couvraient que la moitié en laissassent voir les veines, les tendons et les muscles presque à nu, ses mains étaient longues, massives, nouées aux articulations, rudes d’écorce comme des tenailles. L'habitude de remuer, de tourner, de façonner les grosses pierres, avait déve-

+, En 1846, date à laquelle se place le récit,

loppé et endurci chez lui ce premier outil de l’homme, Ja main. Il les laissait pendre comme deux balanciers inertes qui l'embarrassaient visiblement quand il ne portait rien. Ses pieds nus et larges, dont les orteils, puissamment prononcés, mordaient le sol, s’imprimaient devant moi sur le sable de l'allée humide, comme les clous des fers de mon cheval dans l’herbe du pré, après une rosée. Il tenait son bonnet de laine rousse à la main. Ses cheveux, noirs, épais, saupoudrés de quelques grains de poussière de marbre, flottaient de la longueur d’une main derrière son cou; ils étaient coupés carrément, à larges entailles, par ses propres ciseaux, de manière à déborder seulement comme un ourlet noir entre la nuque et le collet, pour protéger son cou contre la pluie et la neige. Il n'avait pour tout vêtement qu’une chemise de fil de chanvre écrue, ouverte au cou, nouée sur la poitrine par deux clous de laiton, dont l’un servait d’épingle, et dont l’autre, recourbé en cercle autour du premier, formait une espèce de nœud de cuivre qui pinçait la toile et l’aplatissait sur la poitrine. Il portait sa veste sur l'épaule gauche. Ce n’était évidemment pour lui qu'un signe de respect, une marque de déférence, une décoration honorifique, qu'il ne portait que pour moi et non pour lui. Un pantalon de laine blanche, de même étoffe que sa veste, était serré autour de sa taille par une forte ceinture de cuir roux à petites poches fermées par un lacet de cuir aussi, d’où sortaient à moitié les branches de son compas et les manches de ses trois marteaux. Ce pantalon ne descendait qu’aux chevilles du’pied. Un long tablier de peau de chèvre flottait et bruissait à chaque pas sur ses genoux. Il marchait avec la cadence lente et mesurée d’un homme qui pense en marchant, et dont la symétrie intérieure, ce balancier du pendule humain, règle instinctivement les mouvements du corps. Tel était l’extérieur du tailleur de pierres.

Mais sous cet extérieur grossier et sous ces habits rustiques éclatait néanmoins, dans la tête nue de cet homme, une empreinte, je ne dirai pas seulement de dignité, mais de divinité de visage humain, qui imposait à l’œil et qui faisait rentrer toute idée de vulgarité et de dédain dans l’âme. La ligne de son front était aussi élevée, aussi droite, aussi pure d’inflexions et de dépressions ignobles que les lignes du front de Platon dans ses bustes reluisants au soleil de l’Attique. Les muscles amaigris, creusés, palpitants des orbites de ses yeux, de ses tempes, de ses joues, de ses lèvres, de son menton, avaient à la fois le repos,

l’impressionnabilité d’une jeune fille convalescente de quelque longue maladie ou de quelque secrète douleur. Les paupières de ses yeux, bordées de longs cils, se relevaient sur le globe bleu clair et largement ouvert des prunelles, comme la paupière de l’homme accoutumé à regarder de bas en haut et à fixer les choses élevées. Les cils jetaient une ombre pleine de mystère entre les bords de ses paupières et l’œil. La méditation et la prière pouvaient s'y abriter sans interrompre le regard. Son nez, droit et légèrement bombé au milieu par le réseau des veines entrevues sous une peau fine, se rattachait aux lèvres par la cloison des narines, transparente au soleil qui brillait derrière lui. Les plis de la bouche étaient souples, sans contraction, sans roideur ; ils fléchissaient un peu vers les bords sous le poids d’une tristesse involontaire, puis ils se relevaient par le ressort d’une fermeté réfléchie. Le teint avait la blancheur mate et saine du marbre exposé à l’air : l'ombre de ses cheveux noirs flottant sur ses joues dans quelques gouttes de sueur en televait la pâleur. [1 penchait son visage un peu en avant, par la puissance habituelle de la réflexion plus encore que par l'attitude du métier. En marchant ainsi près de cet homme, entrevu de côté à la lueur du soleil qu’il me cachait et qui le vêtissait de son auréole de rayons, on sentait qu’on marchait à côté d’une âme. Tout pensait, tout sentait, tout aspirait, tout montait dans cette tête détachée du corps rustique qui la portait. On croyait voir le profil d’une pensée se détacher dans le soleil du matin, sur le fond bleu et lumineux du firmament. Je n'’osais pas lui adresser la parole, de peur de déranger le recueillement de ses traits. Sa voix, quand il répondait brièvement au vieux fermier, était timbrée, creuse et grave comme le son d’une dalle de marbre amincie et sans fêlure sous le petit marteau du polisseur ; son accent ne causait pas, il chantait. On eût dit que tout était hymne dans cette poitrine, jusqu’à oui ou non.

(Chap. II, 17 et x.)

Visite au Tailleur de pierres.

Lamartine se rend de Saint-Point au hameau des Huttes pour y avoir une conversation avec le tailleur de pierres au sujet d’un travail qu’il lui avait confié.

JE BOUTONNAI mes guêtres de cuir sur mes souliers à clous; j'enlevai les grelots à mon chien pour qu’il n’épouvantât pas

les chevreaux et n’avertit pas Claude en courant devant moi; je pris mon fusil, ce bâton et ce génie familier du chasseur; je traversai les prés de la vallée en faisant lever les grives, et je commençai à gravir lentement, à travers champs, les côtes, d’abord douces, puis escarpées, de la montagne. C'était le matin d’un dimanche ; je ne rencontrai personne dans les champs ; le jour était long devant moi, je me retournais et je m'asseyais de temps en temps sur les racines d’un châtaignier pour jeter un long regard sur le bassin qui se creusait, de halte en halte, davantage sous mes yeux. Le soleil avait dépassé la moitié du pan du ciel qu’il semble mesurer sur la vallée, et il penchait déjà un peu vers la montagne opposée, quand j’approchai de ce hameau ruiné des Huttes, d’où le tailleur de pierres recevait sans doute son nom. Je n’y étais pas monté depuis l'âge de onze ans, époque à laquelle ma mère m'avait retiré de la société des petits chevriers du pays, pour me mettre dans le moule commun du collège, dans la société des maîtres, des écoliers et des livres. J'y montais une fois ou deux par an, à cette heureuse époque de mon enfance, avec les servantes de la maison, pour acheter des cabris au printemps et des châtaignes écorcées en automne, dans les deux ou trois cabanes qui composaient alors ce hameau.

Je reconnaissais bien les arbres, les sources sous les cressons et sous les pervenches, les mousses même sur les larges pierres grises qui sortent comme des ossements de la terre du lit des genêts ; mais les cabanes n’existaient plus. Je n’apercevais de loin, à leur place, que deux monceaux de pierrailles écroulés. Quelques ronces aux fruits noirs rampaient au-dessus. Un vieux sureau, qu’on appelle soyer dans le pays, arbre domestique qui s'attache de lui-même à la demeure de l’homme comme la mauve et l’ortie s’attachent à sa tombe dans les cimetières, semaïit sa fleur sur des tuiles brisées. Un magnifique houx se cramponnait par ses bras tortueux aux débris d’un mur percé d’une fenêtre sur le ciel : arbre vigoureux et immortel dont la sève bout sous la neige, et dont l'écorce toujours verte et les feuilles vernissées comme le cuir semblent survivre aux siècles et prendre en pitié les fugitives générations humaines qui passent et qui se couchent à ses pieds.

Ce spectacle m'attrista; mais j’y suis accoutumé. Je cherchai de l’œil le sentier glissant dans le creux du ravin sur le bord d'un filet d’eau suée par le granit, et qui conduisait jadis à la troisième cabane. Je le découvris sous les feuilles sèches du dernier

ne:

‘hiver, que les vents tièdes du printemps avaient roulées sur les pentes du ravie, et j y marchai quelque temps au bruit de l'eau égouttée plus que versée par la cascade.

Le ravin, d’abord plein d'humidité et de nuit, serpentait, tantôt étroit, tantôt large, entre deux parois de granit décomposé qui fondait en sable de différentes couleurs, rouge, jaune, verdâÂtre comme ces galets de vert antique qu'on trouve dans les sables de la mer de Syrie. Des troncs de cerisiers sauvages, de platanes dentelés et de mélèzes, arbres durs au froid, s’y penchaïent l’un vers l’autre des deux bords supérieurs de la gorge, et formaient, en s’entrelaçant au-dessus, une haute voûte de feuillages immobiles. Les pas y résonnaient comme sous une nef de cathédrale. Un doux frisson courait sur la peau, comme si l’on eût marché dans l’avenue d’un mystère. Quelques merles noirs traversaient seuls d’un vol effrayé ce ravin. Mais bientôt il s’éclaircissait, comme si on eût allumé une lampe au-dessus des feuilles transparentes. On apercevait quelques petits pans de ciel bleu à travers les feuilles, comme des morceaux de lapis dans un plafond. Les arbres s’écartaient, le sentier remontait à droite vers le bord de la gorge et vers le jour par une pente rapide. Je laissai à ma gauche quelques flaques d'eau verte au fond de ce qu’on appelle un abîme en langage des montagnes. Quand je fus parvenu au niveau du sol, la demeure du tailleur de pierres était devant moi. :

C'était une masure informe de pierres sèches sans ciment, adossée à un grand bloc carré de roche grisâtre, sur laquelle on voyait encore debout, mais sans porte, sans fenêtre et sans toit, les murs de la troisième cabane du hameau des Huttes, que j'avais visité autrefois. La plate-forme de cette roche, qui avait servi de piédestal à cette hutte de chevrier, était jonchée de tuiles pulvérisées par les pieds des animaux, de tronçons de solives dont une extrémité portait encore sur le mur, et dont l’autre bout pendait sans supports vers le sol; enfin de vieux lambeaux de chaume déchirés du toit et tourbillonnant au vent. La suie noire contre un pan de briques autrefois crépi marquait encore la place du foyer où cette famille de montagnards avait vécu, aimé, tari. Derrière ces murailles en ruine, le rocher, creusé en lit de torrent par l'écoulement des eaux de source et des pluies,

formait une sorte de canal naturel d’où la petite cascade pleuvait à petit bruit dans le ravin. C'était de ce côté qu'ouvrait jadis la fenêtre basse de la cabane tournée au nord. Un immense lierre, les racines dans l’eau, encadrait déjà de mon temps cette fenêtre et ce côté du mur. Maintenant il remplissait l'ouverture tout entière d’une gerbe touffue de ses feuilles et de ses grappes noires, comme s’il eût porté des fruits de deuil sur la ruine de la maison qui l’avait nourri. Il s’accrochait aux solives, aux jambages de la cheminée, à l’entablement de la porte ; il se hérissait en corniches débordantes au sommet de chaque pan de mur et sur les rebords mêmes de la roche, comme un chien couché sur son maître mort, qui l’étreint de ses pattes, qui le couvre de son corps, et qui semble défier les hommes de lui enlever la dépouille de celui qui l’a aimé.

Claude n'avait pas essayé de relever la maison éboulée de sa famille et de s’y faire un asile à lui-même. Rien n'aurait été plus facile quand la pierre, le bois, les tuiles, étaient encore sains. Pourquoi avait-il préféré se gîter au pied du rocher, sous une espèce de concavité qui formait autrefois l’étable des chèvres, et se coucher là comme un mendiant sous la porte ? Dieu le sait. Sans doute, ce fut par quelque superstition secrète du cœur pour le toit où il avait vécu et aimé, ou par l'horreur de s’y voir seul et de le sentir si vide après l'avoir vu si plein. Car ce n’était pas paresse ; il faisait toutes les semaines, pour rien, plus de travail qu’il n’en eût fallu pour relever et entretenir la solide

cabane de sa mère.

Quoi qu'il en soit, sa maisonnette, ou plutôt sa grotte, ne consistait qu’en une espèce de cave taillée, ou par les eaux ou par l’éboulement d’une partie des parois, dans le flanc même du rocher. Comme cette cavité était peu profonde, il y avait ajouté deux petits murs de pierres informes, et la plupart triangulaires, de granit roulé. Ces pierres étaient posées sans art les unes sur les autres, de manière cependant que les angles sortants des unes s’enchâssassent dans les angles rentrants des autres, comme les murs cyclopéens qu’on voit en Étrurie, sans savoir qui les a bâtis, de la nature ou de l’homme. Ces deux murs partaient du rocher, s’avançaient de quelques pas sur la rocaille en pente, mêlée de quelques touffes de buis; un autre mur pareil les rejoignait. Il était percé, en face de la vallée, d’une

porte basse et d’une lucarne à côté fermée d’une botte de genêts encore en fleurs. La porte, bâtie de trois morceaux de planches vermoulues évidemment empruntées aux débris du plancher de la cabane supérieure, n’avait d’autre serrure qu’un loquet de bois levé par une ficelle. La partie du toit qui s’attachaït au rocher et qui en débordait de quelques toises était couverte, au lieu de chaume, de petits balais de genêts fortement liés les uns aux autres par de grosses cordes de paille d'avoine tordue, sur lesquelles glissait la pluie et croissaient des touffes de pariétaires. Le roc lui-même servait de toit naturel au fond de la cabane. On voyait encore sur ce rebord proéminent du rocher les restes d’une galerie soutenue par une vieille poutre, et décorée d’un débris de balustrade et d’une où deux marches d'escalier, qui était autrefois le porche rustique de la maison. Les lierres chevelus dont j'ai parlé, qui envahissaient à présent toute l’antique demeure, débordaient de cette galerie en ruine, jusque sur le toit de la nouvelle hutte. Un cognassier tortueux, quelques genévriers aux perles noires et une immense trochel d’aubépine, s'étaient enracinés dans une corniche naturelle du roc. Ils pendaient de là avec leurs branches, leurs guis, leurs fruits et leurs fleurs sur le toit. Ils le recouvraient presque tout entier de feuilles mortes, de feuilles vertes et de neige odorante d’aubépine. Je fus étonné de voir parmi ces branches deux ou trois nids de petits oiseaux des hauteurs. Ils couvaient leurs œufs en me regardant du fond de l’ombre des feuilles. Ils ne s’envolèrent pas à mon approche, comme s'ils eussent par instinct le sentiment d’une confiante sécurité. Les lézards du mur ne s’enfuyaient pas non plus.

Je tirai la ficelle du loquet de bois, et j'entrai dans la cabane en appelant Claude des Huttes. La cabane était vide. J'y jetai rapidement un coup d’œil pour juger des mœurs et des habitudes de l’homme par l'aspect de son habitation. D'un regard je compris la vie de ce pauvre solitaire. Le fond de la hutte était de quelques pieds plus élevé que le plancher. C'était une espèce de lit de pierre creusé au ciseau dans le roc vif, à la taille d un homme. Ce lit avait le rocher en voûte pour plafond ; il était recouvert, au lieu de matelas, d’une litière de paille d’avoine, mêlée de foin de fines herbes des montagnes. Une botte de

1, Troche, plus généralement #rochée: touffe de rameaux qui s'élève d’un tronc coupé un peu au-dessus de terre,

genêts servait d'oreiller. Trois ou quatre peaux de mouton, roulées au pied de cette couche, servaient de couverture en hiver. A côté de cet enfoncement, une robe de femme, galonnée de velours sur les coutures, pendait à un clou avec une petite croix d’or ou de laiton sur la poitrine : c'était la seule décoration de la cabane, les lares apparemment de la maison. Un peu plus loin, contre le mur de pierres sauvages, on voyait un petit foyer couvert d’une pincée de cendres blanches de genêts. Le plancher de la cabane était recouvert tout entier d’une litière épaisse et propre de bruyères et de fougères vertes, sur laquelle étaient imprimées en creux les places que les chiens, les chèvres ou les chevreaux avaient affaissées de leur poids pendant la nuit. Pour toute provision, on voyait des régimes de maïs doré de l'an passé, suspendus à une poutre du toit, dont les paysans de ces montagnes font griller les grains sous la cendre ; des châtaignes écorcées et séchées au four, qu'on fait cuire dans du lait ; quelques petits fromages de chèvre, durs comme les cailloux dont ils ont la forme, et un gros pain de seigle entamé, que les taches de moisissure commençaient à velouter d’un duvet blanc. Un couteau, un pot de grès pour faire bouillir les pommes de terre, et une poche de cuir luisant,emmanchée d’un long manche de fer, pour puiser et boire à la source, étaient les seuls ameublements et les seuls ustensiles de la cabane. Je regardais par la porte ma maison qui brillait à l’horizon, au soleil de la vallée, avec ses vastes murs, ses toits, ses tours, ses grandes chambres remplies de meubles utiles ou futiles, de tous les serviteurs et de toutes les nécessités d’une civilisation insatiable de besoins et de satisfaction de besoins factices ; je reportai mon regard sur le mobilier de Claude des Huttes, et je sortis en disant : « Voilà donc le résumé des besoins d’un homme |! » + * *

Je refermai la porte et j'appelai du dehors ; mais le creux seul du rocher redit le nom de son habitant. Je m'acheminai alors plus haut, çà et là, pour découvrir l’homme et les chèvres. Un sentier imperceptible à tout autre œil qu’à l’œil du chasseur, tracé par une légère inflexion du gazon sous les pas, et par quel-

ques fougères dont une ou deux feuilles avaient été récemment .

brisées par la corne des chevreaux, me guida au revers d'un mamelon entouré de pierres grises, à une centaine de pas environ par-dessus la cascade. Un énorme bloc de rocher, semblable à celui qui portait l’ancienne maison, sortait de terre comme une tour de géant au milieu de ce mamelon. Une herbe fine comme le velours de soie verte croissait autour. Je fis len-

tement le tour de ce rocher dont le sommet me paraissait inabordable sans échelle ; puis je trouvai une espèce de cassure entre ses parois, et des degrés naturels et inégaux qui en facilitaient l’accès. Je les gravis pour découvrir de plus haut tout ce qui pouvait habiter ces sommets et ces gorges, où la terre, la pierre et l’eau semblent vouloir se dérober sous les plis multipliés du sol. Parvenu au sommet, une pente douce me conduisit du côté du midi, au pied de ce rocher que je croyais de toutes parts inaccessible. Il était de niveau, de ce côté, avec une petite enceinte de pelouse fleurie, toute murée de roches moussues, entassées les unes sur les autres comme un pan de jardin préservé par le hasard dans l’écroulement d’un vieil édifice. En mettant le pied sur cette pelouse et en la parcourant d’un regard, j'aperçus tout ce que je cherchais.

La pelouse avait la pente d’un toit de chaume pour laisser glisser les neiges d'hiver et écouler les eaux de la pluie ; le soleil de midi, qui regardait en plein, réverbéré encore par les prismes sablonneux des roches granitiques dont la pelouse était comme murée partout, y répandait des rayonnements et des tiédeurs rares à de si grandes hauteurs au-dessus des vallées. On y respirait le printemps. Une nuée d'insectes y flottaient et y bourdonnaient dans les rayons, qu'ils rendaient pour ainsi dire palpables. On sentait que d’autres hôtes encore que l’homme avaient découvert cet abri. Les plantes aussi y pullulaient au pied des roches : les œillets rouges y prenaient racine et y flottaient comme des cerises entr’ouvertes par le bec des oiseaux sur les mousses du mur. Les églantiers en tapissaient l'enceinte à profusion ; leurs jets, allongés et flexibles, y lançaient des milliers de paraboles végétales, à l'extrémité desquelles s’ouvrait une étoile de roses à cinq feuilles qui pleuvaient sur le gazon, L’herbe, quoique inculte, semblait peignée par le râteau. Le chasseur, en découvrant cette solitude dans la solitude, à la fois gracieuse et sévère, rayonnante et recueillie, murée et fleurie, était incertain si le morceau de terre qu'il avait sous les yeux était un verger, un jardin, ou un sanctuaire de mort paré de fleurs par la piété d’un village abandonné. Ou plutôt, c'était en réalité quelque chose qui participait de ces deux natures, une espèce de jardin funèbre où la vie disputait le sol à la mort et où, en voyant tout à la fois de l'herbe, des fleurs, des animaux paissant, des oiseaux chantant, et ces monticules de gazon qui semblent les plis de la couverture de l’homme dans son dernier lit, on hésite entre la joie et le plaisir, et l’on reste à contempler

en silence, sans savoir si l’on doit jouir ou s’attrister. Telle fut la première impression produite sur moi par ce charmant asile de soleil, de silence et de repos.

À peine avais-je posé le pied sur cette herbe en fleurs pour en faire le tour, qu’un étrange et inexplicable spectacle attira mon regard et suspendit mon pas commencé. À vingt ou trente enjambées de moi, trois gros blocs frustes de granit gris se dessinaient au sommet de la pelouse sur le bleu du ciel : l'un sortait de terre comme le tronçon debout d’un pilastre démoli; l’autre était posé en travers et en équilibre sur ce tronçon; le troisième, assis comme un dé au-dessus et au milieu du second bloc transversal, formait ainsi, soit hasard de la nature, soit intention du constructeur, une croix massive et surbaissée, dont les dimensions et la pesanteur semblaient dépasser les forces de l’homme. Une des branches de pierre de cette croix penchait à gauche d’une telle inclinaison, qu’elle semblait attester dans ce monument semi-druidique un jeu régulier et inhabile des éléments plutôt qu’une combinaison de la volonté. Était-ce cette croix sauvage qui avait attiré l’attention et groupé autour les sept ou huit tombes de ces huttes ? Étaient-ce les habitants qui avaient roulé anciennement ces blocs détachés pour en faire l'enseigne de leur mort et le signe de leur immortalité ? C'était impossible à dire. Un lierre rampant et des ronces vigoureuses s’enlaçaient de toutes parts au tronc principal, et formaient au sommet un couronnement de feuilles touffues, de rameaux entrelacés, de fleurs, de grappes et d’épines, qui rappelaient la couronne symbolique du supplice sur le front du Juste crucifié. Deux chevreaux blancs comme la neige, par cet instinct qui porte ces animaux aux escarpements, étaient couchés l’un en face de l’autre sur chacune des branches transversales de cette croix, leurs jambes de devant repliées sous le ventre, et leurs têtes barbues se dessinant comme une corniche antique sur le bleu du firmament.

Je serrai le cordon de mon chien contre moi, et je lui fis signe du doigt de se taire, pour qu’il ne dérangeât pas cette admirable disposition du caprice des chèvres et du hasard de la nature devant mes yeux.

Au pied de ce groupe de pierres et d'animaux, Claude des

Huttes dormait couché sur l’herbe. Un de ses coudes, recourbé sous sa tête, lui servait d'oreiller. Son autre bras était étendu

et porté sur le dos d’un chien noir à longues soies, couché et dormant aussi à côté de lui. On voyait qu’il s'était endormi en le caressant. Le soleil, un peu tempéré, tombait d’aplomb, en s'éloignant, sur l’homme et sur le chien, et semblait les pénétrer et les fondré de ses feux, comme si l’herbe, la pierre et la chair devaient également bénir ses rayons. À côté du chien, cinq ou six moutons, dont la laine d’hiver n’était pas encore tombée sous le ciseau, se tenaient en cercle, leurs têtes basses et concentrées les unes contre les autres, comme les rayons de la roue vers le moyeu, pour se donner réciproquement l’ombre de leurs corps. Une belle chèvre tachetée de blanc et de noir, la mamelle pleine et rebondie comme une outre de lait, était couchée aux pieds de Claude, dans une attitude de repos, de bien-être et de complète sécurité. Elle appuyait nonchalamment sa belle tête, plantée de deux longues cornes luisantes, sur le cou d’un troisième petit chevreau blanc sans cornes, couché entre ses jambes.

Les sabots de ces charmantes bêtes, polis par l’herbe, brillaient comme des cailloux noirs polis par l’eau d'un ruisseau. Les grands yeux de la mère, vagues, lointains, et rêveurs comme les yeux de la gazelle et du chameau, semblaient penser. Ils se portaient tour à tour du maître à ses petits, du chien aux moutons, des roches à l’herbe, comme si elle eût rassemblé voluptueusement dans son regard tout ce tableau de paix dont elle faisait partie. Quelques lapins broutaient le serpolet de la pelouse à côté du chien, des chèvres et de l’homme, sanss’effrayer même de mes pas. On voyait que Claude avait appris à son chien à les regarder comme du troupeau. Sept ou huit pruniers et deux cerisiers, aux troncs maigres et courbés par les vents, croissaient à quelques pas de là. Leurs fleurs tardives pleuvaient par flocons à chaque ébranlement insensible de l'air. Ils faisaient flotter une ombre légère entremêlée de clarté sur le gazon.

Centre les blocs, derrière ces arbres, on voyait sept ruches avec un petit toit pointu de paille, portées sur autant de pierres qui leur servaient de piédestal pour les préserver de l'humidité pendant les pluies. Ces ruches, pleines d’essaims, bruissaient sourdement comme une flamme dans le bois vert ; les abeilles, réchauffées par le soleil, sortaient et rentraient en foule, volant autour de l’homme et se posant même sur son bras et sur son front sans le piquer : car elles conpaissaient, comme les animaux domestiques, la main qui les nourrit. Une énorme fourmilière s'élevait tout auprès de la tête du paysan. Son bâton n'avait pas voulu la démolir, pour ne pas détruire une ville laborieusement bâtie par ces petits architectes du bon Dieu, comme il me le dit après. Des légions de petits lézards apprivoisés mon-

traient leurs jolies têtes éveillées entre les fentes des pierres, ou se poursuivaient dans l’herbe rare, sans crainte de passer sur les pieds, sur les mains et jusque sur les cheveux noirs de l'homme et sur les pattes du chien. On eût dit qu’un esprit de douceur et d'amitié avait mis la confiance et la paix entre toutes les choses et entre tous les êtres de cette petite colonie de la montagne.

(Chap. III, 1 à xnr.)

La Vallée et le Moulin de Saint-Point.

LA VALLÉE de Saint-Point n’est qu’une large fissure, que les eaux de quelque déluge, ou les affaissements de quelques fondations du sol, ou les déchirures de quelques secousses du globe ont faites entre deux montagnes qui devaient jadis se toucher.

.…. On commence par y marcher au bord de prés étroits où la rivièrel se glisse à peine sous les aunes et sous les noisetiers. On respire l’humide fraîcheur des ravins fermés à l’air ambiant des grandes ouvertures... On n’a devant soi que les sinuosités de plus en plus rétrécies du sentier, qui semble ne pas savoir où il vous mène. Comme un serpent qui cherche, en rampant entre les herbes, sa route vers le soleil, il se plie à toutes les sinuosités et à toutes les ondulations du terrain.

Bientôt, cependant, on respire plus d’air, on sent l’impression de plus de jour dans l’œil, on mesure un pan de ciel de plus entre les cimes des deux chaînes de collines; les prés s'étendent, les pentes au-dessus s’adoucissent, la vallée s'ouvre, ses deux flancs se creusent comme les flancs d’une amphore antique, pour contenir plus d’espace, de lumière et de végétation. On traverse un petit hameau caché sous les saules, appelé Bourg- Vilain, du nom de son ancienne servitude. Ce n’était dans l’origine qu’un groupe d’étables où les bouviers et les chevriers du canton abritaient leur bétail quand la neige couvrait les prés. Peu à peu ces étables sont devenues des chaumières, ces chaumières des maisonnettes : une église rustique, surmontée d’une grosse tour carrée et bâtie de blocs de granit irrégulièrement

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