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Sa religion était, comme son génie, tout entière dans son âme. Elle croyait humblement ; elle aimait ardemment : elle espérait fermement. Sa foi était un acte de vertu et non un raisonnement. Elle la regardait comme un don de Dieu reçu des mains de sa mère, et qu'il eût été coupable d'examiner et de laisser emporter au vent du chemin. Plus tard, toutes les voluptés de la prière, toutes les larmes de l'admiration, toutes les effusions de son cœur, toutes les sollicitudes de sa vie et toutes les espérances de son immortalité s'étaient tellement identifiées avec sa foi, qu'elles en faisaient, pour ainsi dire, partie dans sa pensée, et qu'en perdant ou en altérant sa croyance, elle aurait cru perdre à la fois son innocence, sa vertu, ses amours et ses bonheurs iCibas, et ses gages de bonheur plus haut, sa terre et son ciel enfin ! Aussi y tenait-elle comme à son ciel et à sa terre. Et puis, elle était née pieuse comme on naît poète : la piété, c'était sa nature; l’amour de Dieu, c'était sa passion ! Mais cette passion, par l’immensité de son objet et par la sécurité même de sa jouissance, était sereine, heureuse et tendre comme toutes ses autres passions.
Cette piété était la part d’elle-même qu’elle désirait le plus ardemment nous communiquer. Faire de nous des créatures de Dieu en esprit et en vérité, c'était sa pensée la plus maternelle. À cela encore elle réussissait sans systèmes et sans efforts et avec cette merveilleuse habileté de la nature qu'aucun artifice ne peut égaler. Sa piété, qui découlait de chacune de ses inspirations, de chacun de ses actes, de chacun de ses gestes, nous enveloppait, pour ainsi dire, d’une atmosphère du ciel ici-bas. Nous croyions que Dieu était derrière elle et que nous allions l’entendre et le voir, comme elle semblait elle-même l'entendre et le voir, et converser avec lui à chaque impression du jour. Dieu était pour nous comme l’un d’entre nous. Il était né en nous avec nos premières et no; plus indéfinissables impressions. Nous ne nous souvenions pas de ne l’avoir pas connu ; il n’y avait pas un premier jour où on nous avait parlé de lui. Nous l’avions toujours vu en tiers entre notre mère et nous. Son nom avait été sur nos lèvres avec le lait maternel, nous avions appris à parler en le balbutiant. À mesure que nous avions grandi, les actes qui le rendent présent et même sensible à l’âme s'étaient accomplis vingt fois par jour sous nos yeux. Le matin, le soir, avant, après nos repas, on nous avait fait faire de courtes prières, Les genoux de notre mère avaient été longtemps notre autel familier, Sa figure rayonnanteétait toujours voilée à ce moment d’un recueillement respectueux et un peu solennel, qui nous avait imprimé à nous-mêmes le sentiment de la gravité de l’acte
qu’elle nous inspirait. Quand elle avait prié avec nous et sur nous, son beau visage devenait plus doux et plus attendri encore. Nous sentions qu’elle avait communiqué avec sa force et avec sa joie pour nous en inonder davantage.
(Les Confidences, IV, 1x et x.)
Le Journal de ma Mère.
Ma MÈRE avait l'habitude, prise de bonne heure dans l’éducation un peu romaine qu’elle avait reçue à Saint-Cloud, de mettre un intervalle de recueillement entre le jour et le sommeil, comme les sages cherchent à en mettre un entre la vie et la mort. Quand tout le monde était couché dans sa maison, que ses enfants dormaient dans leurs petits lits autour du sien, qu’on n’entendait plus que le souffle régulier de leur respiration dans la chambre, le bruit du vent contre les volets, les aboiements du chien dans la cour, elle ouvrait doucement la porte d’un cabinet rempli de livres d'éducation, de dévotion, d’histoire ; elle s’asseyait devant un petit bureau de bois de rose incrusté d'ivoire et de nacre, dont les compartiments dessinaient des bouquets de fleurs d'oranger ; elle tirait d’un tiroir de petits cahiers reliés en carton gris comme des livres de comptes. Elle écrivait sur ces feuilles pendant une ou deux heures sans relever la tête et sans que la plume se suspendît une seule fois sur le palier pour attendre la chute du mot à sa place. C'était l’histoire domestique de la journée, les annales de l’heure, le souvenir fugitif des choses et des impressions, saisi au vol et arrêté dans sa course, avant que la nuit l’eût fait envoler ; les dates heureuses ou tristes, les événements intérieurs, les épanchements d’inquiétudes et de mélancolie, les élans de reconnaissance et de joie, les prières toutes chaudes jaillies du cœur à Dieu, toutes les notes sensibles d’une nature qui vit, qui aime, qui jouit, qui souffre, qui bénit, qui invoque, qui adore, une âme écrite enfin !..
Ces notes, jetées ainsi à la fin des jours sur le papier comme des gouttes de son existence, ont fini par s’accumuler et par former, à sa mort, un précieux trésor de souvenirs pour ses enfants.
1. Ea réalité ce journal intime ne forme que douze petits cahiers couvrant les années 1x800- 1829. Quelques fragments, très écourtés et très remaniés par le poète, ont été publiés sous letitre e Le Manuscritde ma Mère», — Dans le « Prologue » de cette publication Lamartine compte seulement « dix-huit petits livrets reliés en carton de diverses couleurs ».
L'ENFANCE (r790-r8or) — 21
Il yen a vingt-deux volumes. Je les ai toujours sous la main, et quand je veux retrouver, revoir, entendre l’âme de ma mère, j'ouvre un de ces volumes, et elle m’apparaît.
(Les Confidences, Lettre-préface.)
Premiers Sentiments religieux.
Toutes nos leçons de religion se bornaient, pour ma mère, à être religieuse devant nous et avec nous. La perpétuelle effusion d'amour, d’adoration et de reconnaissance qui s’échappait de son âme, était sa seule et naturelle prédication. La prière, mais la prière rapide, lyrique, ailée, était associée aux moindres actes de notre journée.Elle s’y mêlait si à propos qu’elle était toujours un plaisir et un rafraîchissement, au lieu d'être une obligation et une fatigue. Notre vie était entre les mains de cette femme un sursum corda perpétuel. Elle s’élevait aussi naturellement à la pensée de Dieu que la plante s’élève à l’air et à la lumière. Notre mère, pour cela, faisait le contraire de ce qu’on fait ordinairement. Au lieu de nous commander une dévotion chagrine qui arrache les enfants à leurs jeux ou à leur sommeil pour les forcer à prier Dieu, et souvent à travers leur répugnance et leurs larmes, elle faisait pour nous une fête de l’âme de ces courtes invocations auxquelles elle nous conviait en souriant. Elle ne mêlait pas la prière à nos larmes, mais à tous les petits événements heureux qui nous survenaient pendant la journée. Ainsi, quand nous étions réveillés dans nos petits lits, que le soleil si gai du matin étincelait sur nos fenêtres, que les oiseaux chantaiïent sur nos rosiers ou dans leurs cages, que les pas des serviteurs résonnaient depuis longtemps dans la maison et que nous l’attendions elle-même impatiemment pour nous lever, elle montait, elle entrait, le visage toujours rayonnant de bonté, de tendresse et de douce joie; elle nous embrassait dans nos lits ; elle nous aidait à nous habiller ; elle écoutait ce joyeux petit ramage d'enfants dont l'imagination rafraîchie gazouille au réveil, comme un nid d’hirondelles gazouille sur le toit quand la mère approche ; puis elle nous disait : « À qui devons-nous ce bonheur dont nous allons jouir ensemble ? C’est à Dieu, c’est à notre père céleste. Sans lui ce beau soleil ne se serait pas levé ; ces arbres auraient perdu leurs feuilles ; les gais oiseaux seraient morts de faim et de froid sur la terre nue, et vous, mes pauvres enfants, vous n’auriez ni lit, ni maison, ni jardin, ni
mère, pour vous abriter et vous nourrir, vous réjouir toute votre saison ! Il est bien juste de le remercier pour tout ce qu'il nous donne avec ce jour, de le prier de nous donner beaucoup d’autres jours pareils. » Alors elle se mettait à genoux devant notre lit, elle joignait nos petites mains, et souvent en les baisant dans les siennes, elle faisait lentement et à demi-voix la courte prière du matin, que nous répétions avec ses inflexions et ses paroles.
Le soir, elle n’attendait pas que nos yeux, appesantis par le sommeil, fussent à demi fermés pour nous faire balbutier, comme en rêve, les paroles qui retardaient péniblement pour nous l'heure du repos ; elle réunissait au salon, aussitôt après souper, les domestiques et même les paysans des hameaux les plus voisins et les plus amis de la maison. Elle prenait un livre de pieuses instructions chrétiennes pour le peuple ; elle en lisait quelques courts passages à son rustique auditoire. Cette lecture était suivie de la prière qu’elle lisait elle-même à haute voix, Où que mes jeunes sœurs disaient à sa place quand elles furent plus âgées. J'entends d'ici le refrain de ces litanies monotones qui roulait sourdement sous les poutres et qui ressemblait au flux et au reflux régulier des vagues du cœur venant battre les bords de la vie et les oreilles de Dieu.
L'un de nous était toujours chargé de dire à son tour une petite prière pour les voyageurs, pour les pauvres, pour les malades, pour quelque besoin particulier du village ou de la maison. En nous donnant ainsi un petit rôle dans l’acte sérieux de la prière, elle nous y intéressait en nous y associant, et nous empêchaïit de la prendre en froide habitude, en vaine cérémonie ou même en dégoût. Outre ces deux prières presque publiques, le reste de notre journéeavait encore de fréquentes et irrégulières élévations de nos âmes d'enfants vers Dieu. Mais ces prières, nées de la circonstance dans le cœur et sur les lèvres de notre mère, n'étaient que des inspirations du moment; elles n’avaient rien de régulier ni de fatigant pour nous. Au contraire, elles complétaient et consacraient, pour ainsi dire, chacune de nos impressions et de nos jouissances.
Ainsi, quand un frugal repas, mais délicieux pour nous, était servi sur la table, notre mère, avant de s’asseoir et de rompre le pain, nous faisait un petit signe que nous comprenions. Nous suspendions une demi-minute l’impatience de notre appétit pour prier Dieu de bénir la nourriture qu’il nous donnait. Après le repas et avant d’aller jouer, nous lui rendions grâce en quelques mots. Si nous partions pour une promenade lointaine et vivement désirée, par une belle matinée d'été, notre mère, en
partant, nous faisait faire tout bas, et sans qu’on s’en aperçût, une courte invocation intérieure à Dieu, pour qu’il bénît cette grande joie et nous préservât de tout accident. Si la course nous conduisait devant quelque spectacle sublime ou gracieux de la nature, nouveau pour nous, dans quelque grande et sombre forêt de sapins où la solennité des ténèbres, les jaillissements de clarté à travers les rameaux, ébranlaient nos jeunes imaginations ; devant une belle nappe d’eau roulant en cascade et nous éblouissant d’écume, de mouvement et de bruit : si un beau soleil couchant groupait sur la montagne des nuages d’une forme et d’un éclat inusités, et faisait en pénétrant sous l'horizon de magnifiques adieux à ce petit coin du globe qu’il venait d’illuminer, notre mère manquait rarement de profiter de la grandeur ou de la nouveauté de nos impressions pour nous faire élever notre âme à l’auteur de toutes ces merveilles, et pour nous mettre en communication avec, lui par quelques soupirs lyriques de sa perpétuelle adoration.
Combien de fois, les soirs d'été, en se promenant avec nous dans la campagne, où nous ramassions des fleurs, des insectes, des cailloux brillants dans le lit du ruisseau de Milly, ne nous faisait-elle pas asseoir à côté d'elle, au pied d’un saule, et, le cœur débordant de son pieux enthousiasme, ne nous entretenaït-elle pas un moment du sens religieux et caché de cette belle création qui ravissait nos yeux et nos cœurs ! Je ne sais pas si ces explications de la nature, des éléments, de la vertu des plantes, de la destination des insectes, étaient bien selon la science. Elle les prenait dans Pluche1, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre ; mais s’il n’en sortait pas des systèmes irréprochables de la nature, il en sortait un immense sentiment de la Providence et une religieuse bénédiction de nos esprits à cet ‘océan infini des sagesses et des miséricordes de Dieu.
Quand nous étions bien attendris par ces sublimes commentaires, et que nos yeux commençaient à se mouiller d’admiration, elle ne laissait pas s’évaporer ces douces larmes au souffle des distractions légères et des pensées mobiles ; elle se hâtait de tourner tout cet enthousiasme de la contemplation en tendresse. Quelques versets des Psaumes qu’elle savait par cœur, appropriés aux impressions de la scène, tombaient avec componction de ses lèvres. Ils donnaient un sens pieux à toute la terre et une
parole divine à tous nos sentiments.
(Les Confidences, V, 1.)
1. L'abbé Plucbe (1688-1761), auteur du Spectacle de la nature ou Entretiens sur l’histoire naturelle et les sciences, ouvrage de vulgarisation, en neuf volumes (1732), abrégé par Jauffret, en 1803,
Une Ame charitable.
EN RENTRANT, elle nous faisait presque toujours passer devant les pauvres maisons des malades ou des indigents du village. Elle s’approchaïit de leurs lits, elle leur donnait quelques conseils et quelques remèdes. Elle puisait ses ordonnances dans Tissot ou dans Buchan!, ces deux médecins populaires. Elle faisait de la médecine son étude assidue pour l’appliquer aux indigents. Elle avait des vrais médecins le génie instinctif, le coup d'œil prompt, la main heureuse. Nous l’aidions dans ses visites quotidiennes. L'un de nous portait la charpie et l'huile aromatique pour les blessés; l’autre, les bandes de linge pour les compresses. Nous apprenions ainsi à n’avoir aucune de ces répugnances qui rendent plus tard l’homme faible devant la maladie, inutile à ceux qui souffrent, timide devant la mort. Elle ne nous écartait pas des plus affreux spectacles de la misère, de la douleur et même de l’agonie. Je l’ai vue souvent debout, assise ou à genoux au chevet de ces grabats des chaumières, ou dans les étables où les paysans couchent quand ils sont vieux et cassés, essuyer de ses mains la sueur froide des pauvres mourants, les retourner sous leurs couvertures, leur réciter les prières du dernier moment, et attendre patiemment des heures entières que leur âme eût passé à Dieu, au son de sa douce voix.
Elle faisait de nous aussi les ministres de ses aumônes.
Nous étions sans cesse occupés, moi surtout, comme le plus grand, à porter au loin, dans les maisons isolées de la montagne, tantôt un peu de pain blanc pour les femmes en couches, tantôt une bouteille de vin vieux et des morceaux de sucre, tantôt un peu de bouillon fortifiant pour les vieillards épuisés faute de nourriture. Ces petits messages étaient même pour nous des plaisirs et des récompenses. Les paysans nous connaissaient à deux ou trois lieues à la ronde. Ils ne nous voyaient jamais passer sans nous appeler par nos noms d’enfant qui leur étaient familiers, sans nous prier d’entrer chez eux, d’y accepter un morceau de pain, de lard ou de fromage. Nous étions, pour tout le canton, les fils de la dame, les envoyés de bonnes nouvelles, les anges de secours pour toutes les misères abandonnées des gens
1. André Tissot (1728-1797), médecin suisse, auteur d'un Avis au Peuple sur sa santé (1761), ouvrage où, pour la première fois, la médecine est traitée ep langue vulgaire, accessible au grand public. — Buchan (1729-1805), médecin anglais, auteur d’un traité de médecine pratique traduit en français sous le titre de Médecine domestique.
de la campagne. Là où nous entrions, entrait une providence, une espérance, une consolation, un rayon de joie et de charité. Ces douces habitudes d'intimité avec tous les malheureux et d’entrée familière dans toutes les demeures des habitants du pays avaient fait pour nous une véritable famille de tout ce peuple des champs. Depuis les vieillards jusqu'aux petits enfants, nous connaissions tout ce petit monde par son nom. Le matin, les marches de pierre de la porte d’entrée de Milly et le corridor étaient toujours assiégés de malades ou de parents des malades qui venaient chercher des consultations auprès de notre mère. Après nous, c'était à cela qu’elle consacrait ses matinées. Elle était toujours occupée à faire quelques préparations médicinales pour les pauvres, à piler des herbes, à faire des tisanes, à peser des drogues dans de petites balances, souvent à panser les blessures ou les plaies les plus dégoûtantes. Elle nous employait, nous l’aidions selon nos forces à tout cela. D’autres cherchent l'or dans ces alambics ; notre mère n’y cherchait que le soulagement des infirmités des misérables, et plaçait ainsi bien plus haat et bien plus sûrement dans le ciel l’unique trésor qu’elle ait jamais désiré ici-bas : les bénédictions des pauvres et la volonté de Dieu.
(Les Confidences, V, 1.)
L'Heure de la Méditation.
QuaANp tous ces tracas du jour se taisaient enfin, que nous avions dîné, que les voisins qui venaient quelquefois en visite s'étaient retirés, et que l'ombre de la montagne, s’allongeant sur le petit jardin, y versait déjà le crépuscule de la journée qui allait finir, ma mère se séparait un moment de nous. Elle nous laissait, soit dans le petit salon, soit au coin du jardin, à distance d'elle. Elle prenait enfin son heure de repos et de méditation à elle seule. C'était le moment où elle se recueillait avec toutes ses pensées rappelées à elle et tous ses sentiments extravasés de son cœur pendant le jour, dans le sein de Dieu où elle aimait tant à se replonger. Nous connaissions, tout jeunes que nous étions, cette heure à part qui lui était réservée entre toutes les heures. Nous nous écartions tout naturellement de l'allée du jardin où elle se promenait, comme si nous eussions craint d’interrompre ou d'entendre les mystérieuses confidences d’elle à Dieu et de Dieu à elle ! C'était une petite allée de sable jaune tirant
sur le rouge, bordée de fraisiers, entre des arbres fruitiers qui ne s’élevaient pas plus haut que sa tête. Un gros bouquet de noisetiers était au bout de l’allée d’un côté, un mur de l’autre. C'était le site le plus désert et le plus abrité du jardin. C’est pour cela qu'elle le préférait, car ce qu’elle voyait dans cette allée était en elle et non dans l'horizon de la terre. Elle y marchaïit d’un pas rapide, mais très régulier, comme quelqu'un qui pense fortement, qui va à un but certain, et que l'enthousiasme soulève en marchant. Elle avait ordinairement la tête nue; ses beaux cheveux noirs à demi livrés au vent, son visage un peu plus grave que le reste du jour, tantôt légèrement incliné vers la terre, tantôt relevé vers le ciel où ses regards semblaient chercher les premières étoiles qui commençaient à se détacher du bleu de la nuit dans le frmament. Ses bras étaient nus à partir du coude : ses mains étaient tantôt jointes comme celles de quelqu’un qui prie, tantôt libres et cueillant par distraction quelques roses ou quelques mauves violettes, dont les hautes tiges croissaient au bord de l’allée. Quelquefois ses lèvres étaient entr’ouvertes et immobiles, quelquefois fermées et agitées d’un imperceptible mouvement, comme celles de quelqu'un qui parle en rêévant.
Elle parcouraït ainsi pendant une demi-heure, plus ou moins, selon la beauté de la soirée, la liberté de son temps ou l’abondance de l’inspiration intérieure, deux ou trois cents fois l’espace de l'allée. Que faisait-elle ainsi ? Vous l’avez deviné. Elle vivait un moment en Dieu seul. Elle échappait à la terre. Elle se séparait volontairement de tout ce qui la touchait ici-bas pour aller chercher dans une communication anticipée avec le Créateur, au sein même de la création, ce rafraîchissement céleste dont l’âme souffrante et aimante a besoin pour reprendre les forces de souffrir et d'aimer toujours davantage.
Ce que Dieu disait à cette âme, Dieu seul le sait, ce qu’elle disait à Dieu, nous le savons à peu près comme elle, C'étaient des retours pleins de sincérité et de componction sur les légères fautes qu’elle avait pu commettre dans l’accomplissement de ses devoirs, dans la journée ; de tendres reproches qu'elle se faisait à elle-même pour s’encourager à mieux corréspondre aux grâces divines de sa situation ; des remerciements passionnés à, la Providence pour quelques-uns de ces petits bonheurs qui lui étaient arrivés en nous : son fils, qui avait annoncé d’heureuses inclinations ; ses filles qui s’embellissaient sous ses yeux ; son mari, qui, par son intelligence et son ordre admirables, avait légèrement accru la petite fortune et le bien-être futur de la maison ; puis les blés qui s’annonçaient beaux ; la vigne, notre
principale richesse, dont les fleurs bien parfumées embaumaient l'air et promettaient une abondante vendange ; quelques contemplations soudaines, ravissantes, de la grandeur du firmament, de l’armée des astres, de la beauté de la saison, de l’organisation des fleurs, des insectes, des instincts maternels des oiseaux, dont on voyait toujours quelques nids respectés par nous entre les branches de nos rosiers ou de nos arbustes. Tout cela entassé dans son cœur comme les prémices sur l’autel, et allumé au feu de son jeune enthousiasme s’exhalant en regards, en soupirs, en quelques gestes inaperçus et en versets des Psaumes sourdement murmurés ! Voilà ce qu’entendaient seulement les herbes, les feuilles, les arbres et les fleurs dans cette allée du recueillement.
Cette allée était pour nous comme un sanctuaire dans un saint lieu, comme la chapelle du jardin où Dieu lui-même la visitait. Nous n'’osions jamais y venir jouer ; nous la laissions entièrement à son mystérieux usage sans qu’on nous l’eût défendu. A présent encore, après tant d’années que son ombre seule s’y promène, quand je vais dans ce jardin, je respecte l’allée de ma mère. Je baisse la tête en la traversant, mais je ne m'y promène pas moi-même pour n’y pas effacer sa trace.
Quand elle sortait de ce sanctuaire et qu'elle revenait vers nous, ses yeux étaient mouillés, son visage plus serein et plus apaisé encore qu’à l'ordinaire. Son sourire perpétuel sur ses gracieuses lèvres avait quelque chose de plus tendre et de plus amoureux encore. On eût dit qu’elle avait déposé un fardeau de tristesse ou d’adoration, et qu’elle marchait plus légèrement
à ses devoirs le reste de la journée.
(Les Confidences, V, tx et Iv.)
Première Education.
Vous coNNAISsEz maintenant cette demeure aussi bien que moi. Mais que ne puis-je un seul moment animer pour vous ce séjour de la vie, du mouvement, du bruit, des tendresses qui le remplissaient pour nous ! J'avais déjà dix ans que je ne savais pas encore ce que c'était qu’une amertume de cœur, une gêne d'esprit, une sévérité du visage humain. Tout était libre en moi et souriant autour de moi. Je n'étais pourtant ni énervé par les
complaisances de ceux à qui je devais obéir, ni abandonné sans frein aux capricieuses exigences de mes imaginations ou de mes volontés d'enfant. Je vivais seulement dans un milieu sain et salutaire de la plénitude de la vie, entre mon père et ma mère, et ne respirant autour d’eux que tendresse, piété et contentement. Aimer et être aimé, c'était jusque-là toute mon éducation physique ; elle se faisait aussi d’elle-même au grand air et dans les exercices presque sauvages que je vous ai décrits. Plante de pleine terre et de montagne, on se gardait bien de m’abriter. On me laissait croître et me fortifier en luttant l’hiver et l'été contre les éléments. Ce régime me réussissait à merveille, et j'étais alors un des plus beaux enfants qui aïent jamais foulé de leurs pieds nus les pierres de nos montagnes, où la race humaine est cependant si saine et si belle. Des yeux d’un bleu noir, comme ceux de ma mère ; des traits accentués, mais adoucis par une expression un peu pensive, comme était la sienne ; un éblouissant rayon de joie éclairant tout ce visage ; des cheveux très souples et très fins, d’un brun doré comme l’écorce mûre de la châtaigne, tombant en ondes plutôt qu’en boucles sur mon cou bruni par le hâle ; la taille haute déjà pour mon âge, les mouvements lestes et flexibles ; seulement une extrême délicatesse de peau, qui me venait aussi de ma mère, et une facilité à rougir et à pâlir qui trahissait la finesse des tissus, la rapidité et la puissance des émotions du cœur sur le visage ; en tout le portrait de ma mère, avec l’accent viril de plus dans l'expression : voilà l’enfant que j'étais alors! Heureux de for- . mes, heureux de cœur, heureux de caractère, la vie avait écrit bonheur, force et santé sur tout mon être. Le temps, l’éducation, les fautes, les hommes, les chagrins, l’ont effacé ; mais je n’en accuse qu'eux et moi surtout.
Mon éducation était toute dans les yeux plus ou moins sereins et dans le sourire plus ou moins ouvert de ma mère. Les rênes de mon cœur étaient dans le sien. Elle neme demandait que d’être vrai et bon. Je n'avais aucune peine à l’être : mon père me donnait l'exemple de la sincérité jusqu’au scrupule ; ma
1. Lamartine se peint rétrospectivement assez différent de ce qu’il fut dans la réalité. Ti existe à Saint-Point un portrait de lui au naturel, à l’âge de huit ans, dessiné au crayon par Mme Carra de Vaux, sa tante maternelle, « C'est un bon gros garçon jouffu, l'air étonné, la bouche bée, le nez en l’air, les cheveux en broussaille, l’œil éveillé pourtant ; en somme un beau gars de Milly qui a bien employé son temps et qui se porte à merveille, » (F, Reyssié, La Jeunesse de Lamartine, D. 73.)
mère, de la bonté jusqu’au dévouement le plus héroïque. Mon âme, qui ne respirait que la bonté, ne pouvait pas produire autre chose. Je n'avais jamais à lutter ni avec moi-même, ni avec personne. Tout m'attirait, rien ne me contraignait. Le peu qu’on m'enseignait m'était présenté comme une récompense. Mes maîtres n'étaient que mon père et ma mère ; je les voyais lire, et je voulais lire ; je les voyais écrire, et je leur demandais de m'aider à former mes lettres. Tout cela se faisait en jouant, aux moments perdus, sur les genoux, dans le jardin, au coin du feu du salon, avec des sourires, des badinages, des caresses. J'y prenais goût ; je provoquais moi-même les courtes et amusantes leçons. J’ai ainsi tout su, un peu plus tard, il est vrai, mais sans me souvenir comment j'ai appris, et sans qu’un sourcil se soit froncé pour me faire apprendre. J’avançais sans me sentir marcher. Ma pensée, toujours en communication avec celle de ma mère, se développait, pour ainsi dire, dans la sienne. Les autres mères ne portent que neuf mois leur enfant dans leur sein ; je puis dire que la mienne m'a porté douze ans dans le sien, et que j'ai vécu de sa vie morale comme j'avais vécu de sa vie physique dans ses flancs, jusqu'au moment où j'en fus arraché pour aller vivre de la vie putride ou tout au moins glaciale des collèges.
Je n’eus donc ni maître d'écriture, ni maître de lecture, ni maître de langues. Un voisin de mon père, M. Bruys de Vaudran, homme de talent retiré du monde où il avait beaucoup vécu, venait nous voir une fois par semaine : il me donnait d’une très belle main des exemples d'écriture que je copiais seul et que je lui remettais à corriger à son retour. Le goût de la lecture m'avait pris de bonne heure. On avait peine à me trouver assez de livres appropriés à mon âge pour alimenter ma curiosité. Ces livres d’enfants ne me suffisaient déjà plus ; je regardais avec envie les volumes rangés sur quelques planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma mère modérait chez moi cette impatience de connaître ; elle ne me livrait que peu à peu les livres, et avec intelligence. La Bible abrégée et épurée, les fables de la Fontaine, qui me paraissaient à la fois puériles, fausses et cruelles, et que je ne pus jamais apprendre par cœur ; les ouvrages de M"e de Genlis : ceux de Berquin, des morceaux de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre, qui me ravissaient dès ce temps-là ; la Jérusalem délivrée, Robinson, quelques tragédies de Voltaire, surtout Mérope, lue par mon père à la veillée: c’est là que je puisais, comme la plante dans le sol, les premiers sucs nourriciers de ma jeune intelligence. Mais je puisais surtout dans l'âme de ma mère ; je lisais à travers ses yeux, je sen-
tais à travers ses impressions, j'aimais à travers son amour, Elle me traduisait tout : nature, sentiment, sensations, pensées. Sans elle, je n’aurais rien su épeler de la création que j'avais sous les yeux ; mais elle me mettait le doigt sur toute chose, Son âme était si lumineuse, si colorée et si chaude, qu’elle ne laissait de ténèbres et de froid sur rien. En me faisant peu à peu tout comprendre, elle me faisait en même temps tout aimer. En un mot, l'instruction insensible que je recevais n’était point une leçon : c'était l’action même de vivre, de penser et de sentir que j’accomplissais sous ses yeux, avec elle, comme elle et par elle. C’est ainsi que mon cœur se formait en moi sur un modèle que je n’avais pas même la peine de regarder, tant il était confondu avec mon propre cœur.
(Les Confidences, IV, vi et vir.)