‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 71 sur 88 · La Valouze · texte numérisé non relu

La Valouze

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posés les uns sur les autres, est venue les dominer. Maintenant de petits jardins, entourés d’une haie d’osier vivant, verdissent autour de ces chaumières; la chaux vive crépit proprement les murs ; la vitre de verre remplace le volet de bois noir ou le châssis de papier, etbrille aux petites fenêtres entre les tiges d’or des giroflées. À droite du village et à quelque distance, un mamelon de sable rouge s'élève au bord de l’eau, au milieu des prés. L'’industrie du meunier a profité de cet obstacle naturel pour opposer une digue au ruisseau et pour construire une écluse. Le moulin a pris lui-même une forme plus paysagesque que celle qui lui eût été donnée par le pinceau capricieux d’un Salvator Rosa.

La nature est un grand artiste quand on la laisse conformer elle-même ses moyens à son but. Ce moulin en est la preuve. Je ne passe jamais par ce village sans admirer cette combinaison irréfiéchie qui fait de cette construction du hasard un modèle de pittoresque raisonné. Ainsi, l'hiver, la rivière déborde et noie les prés : il à fallu bâtir la maison au-dessus de ces débordements ; elle s’est assise par nécessité sur le rocher, d’où elle voit et d’où elle est vue. Il a fallu que le courant de l’écluse tombât sur les palettes de la roue du moulin pour faire mouvoir la meule : la maison a dû tourner un de ses flancs à la rivière pour tendre sa roue à l’eau ; l’écluse à mi-côte, l’eau qui s’en échappe en faisant cascade contre les murs, les mousses verdâtres quis’y attachent et qui donnent aux soubassements l'apparence du vert antique ; les murmures et les ronflements de la chute du ruisseau impatient de jaillir de l’écluse, les scintillements de ses gouttes écumeuses à travers les branches et sur les feuilles trempées des vernes ; les rideaux de peupliers et de platanes qui ont poussé d'eux-mêmes les pieds dans le ruisseau et qui entrecroisent leurs rameaux de diverses teintes sur le toit de tuiles rouges comme un second toit ; la cavité au flanc de la maison, d’où le moyeu tend la roue à l’écluse, et qui ressemble à une grotte sombre voilée de brume ; le colombier qu'il a fallu ajouter ensuite au moulin, parce que le pigeon suit le grain qui tombe; la tour carrée qu’il a fallu élever d’un étage au-dessus du toit de la maison, pour que les ramiers reconnussent de loin leur repaire au-dessus des arbres ; le sentier tournant qu'il a fallu tracer à la pioche sur les flancs du mamelon, dans le sable jaune, pour que les ânes et les chars des hameaux voisins le gravissent sans peine avec leurs sacs ; la poussière du blé vanné qui sort de la fenêtre, la fumée bleue qui rampe du toit entre les cimes des peupliers, les chèvres qui broutent, les pieds dressés contre le mur au nord, aussi vert de végétation saxillaire qu’un pré ;

les volées de colombes qui s’abattent sur la cour et qui disputent le grain aux coqs et aux poules ; l’âne qui monte ou qui descend par l'escalier de roche ; la meunière qui coud à sa fenêtre, la tête noyée dans un rayon du soleil couchant répercuté par les vitres en feu de sa chambre haute ; les enfants qui grimpent en riant vers elle par l'échelle verdoyante du lierre, dont les réseaux encadrent cette ouverture au-dessus des eaux : toute cette architecture née du hasard ou de la profession, eau, murs, arbres, rochers, aire, sentiers, cascade, galeries suspendues, tour culminante, lignes harmonieuses, ombres et lumières distribuées comme par la combinaison la plus étudiée, se groupant à la seule indication de la vie rurale, et se détachant, aux diverses heures du jour, en couleurs diverses, du fond sombre ou éclairé de la montagne qui leur sert de toile; toute cette fabrique, dis-je, défierait l'imagination d’un poète ou d'un peintre de l’égaler en grâce et en rusticité. Elle prend l'imagination par les yeux, elle prend l’âme par la sérénité. C'est une pensée de Théocrite bâtie en roches au milieu des prés ; c’est un vers de Virgile murmurant en soupirs au bord des eaux courantes. C'est une toile de Claude Lorrain inondée de paix et palpitante de vie. C'est l’art suprême de cet architecte qui ne connaît pas l’art, cet effort du beau : c’est le moulin de Saint-Point. Je vois d'ici le rejaillissement du soleil levant sur ses tuiles ; j'entends d'ici le bruit cadencé de son blutoir, ce cœur de la maison, ce pouls du moulin.

( Chap. I, v et vi.)

Histoire de la Jumelle.

Le récit suivant fut publié, en 1858, dans le Cours familier de Littérature.

L'aventure que rapporte Lamartine, et dont il prétend avoir été le témoin, se serait déroulée vers 1805 dans une commune voisine du château de son oncle, à Urcy, où le poète faisait dans sa jeunesse de très fréquents séjours. *

ParMi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, à peine âgée de seize ans, qui faisait déjà l'admiration et l'envie de toute la jeunesse des villages voisins. On l’appelait la Jumelle, parce que sa mère l'avait mise au monde le même jour qu'un frère qui ne la quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou moissonner pour le château.

Son front était étroit, peu élevé, comme celui que les sculpteurs de Chypre ou de Milo donnent à leurs statues de femmes, parce que la Grèce et l'Antiquité savaient bien que la vraie beauté

de la femme n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la tendresse de l'expression du visage. Des cheveux d'un blond doré poussaient très bas sur ce front et l’encadraient dans les boucles à peine ondées de ces cheveux ; leur duvet, plus coloré de teintes cuivrées à leur extrémité que sur les tempes, les faisait reluire comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des yeux rêveurs, une bouche pensive ; des dents de lait, petites, rangées dans leurs alvéoles roses comme celles d’un agneau à sa première herbe ; un teint que l’ombre perpétuelle des feuilles dans ce pays de forêts conservait aussi blanc, mais moins délavé, que celui d’un enfant des villes : une taille ferme, des bras ronds, des mains effilées : des pieds cambrés et délicats, qui brillaient comme les pieds de marbre d’une statue quand elle les plongeait nus dans le courant de la source en lavant les toisons dans l’eau courante ; un caractère doux, sérieux avant l’âge ; des silences, des rougeurs, des timidités qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs : telle était la Jumelle. Je n’ai guère retrouvé que dans les îles de l’Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des réminiscences de cette jeune bergère de nos montagnes,

A l'insu de tout le monde et de moi-même, cette Chloé avait son Daphnis.

Ce Daphnis était un jeune toucheur de bœufs du château, que mon oncle avait pris par charité à une pauvre veuve du village d’Arcey, et qui, de berger de chèvres, était devenu avec l’âge toucheur de bœufs. Il avait vingt ans, mais il n’en montrait que seize sur son visage. Le vieux Joseph1, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange, ses compagnons de domesticité à table et aux champs, l'avaient vu grandir sans s’en aper-

cevoir ; accoutumés à ne le compter que pour un enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne s’asseyait

1. Le vieux Joseph était «le cuisinier et, en même temps, l’intendant de confiance de mon oncle, Il m'avait vu naître et. m’aimait presque comme une nourrice aime son nouftisson,» — a écrit Lamartine quelques paragraphes ‘plus haut.

jamais pour prendre ses repas avec les autres sur l'extrémité du banc, mais il mangeait silencieusement, à l'écart, debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres

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dans un verre, il buvait son eau puisée au seau de la cuisine dans

une écuelle de cuivre pendue derrière la porte. On l’appelait par habitude le petit Didier.

C'était cependant un grand et vigoureux garçon, aux cheveux touffus, au duvet naïssant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux épaules arquées, au poing solide comme des nœuds de chêne. Mais une certaine naïveté naturelle, qu'il tenait de sa mère et qu’on prenait mal à propos pour de la niaiserie, et, de plus, une longue habitude de se regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnair une apparence d’infériorité entre tous ses camarades. On était accoutumé à sa complaisance, qui était infatigable.

Chacun en abusait tout en l’aimant. On se servait de lui pour faire ce qu’il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait jamais. Toujours le premier levé pour donner le foin aux bœufs, l’avoine aux chevaux, le trèfle aux brebis, on ne le récompensait de tous ces services de surcroît qu’en le raillant sur sori obligeance envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les quolibets, en penchant sa belle tête enfantine sur sa poitrine et en souriant d’un air un peu confus qui encourageait à le railler davantage. Il était ce que les paysans, dans leur langage expressif, appelaient le souffre-douleur du château. Sa patience et son silence allaient jusqu’à l'apparence de l’apathie. A force de le voir patient, on se figurait qu'il était impassible,

I1 n’en était rien cependant ; sa naïveté n'était que l'excès de sa bonne foi. Son idiotisme d’attitude, démenti par la lucidité et par l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'était que la bonté de son cœur serviable à tous. Il avait pris l'habitude invétérée de ne jamais répondre à ces railleries ; il ne les prenait avec raison que pour des familiarités caressantes.

Didier m’aimait beaucoup ; je l’aimais moi-même comme celui qui était le plus rapproché de mon âge parmi les serviteurs de la ferme. Je le suivais souvent pas à pas, pendant des heures entières, pendant qu’il touchait ses quatre bœufs blancs et fauves attachés à la charrue, dans les longues pièces de terre bordées de frênes, le long des avenues du château. Je ramassais les vers de terre coupés par le coutre du soc, pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me découvrait les nids d’où il avait vu s'envoler les mères sur les buissons du champ ; souvent il

me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, armée à l'extrémité d’un aiguillon, et je touchais à sa place les flancs fumeux de l’attelage, en appelant chacun de ces bœufs par leur nom, et en imitant, autant qu'il m'était possible, la voix criarde et traînante du bouvier qui gouverne la charrue. * * *%

Le petit Didier n'avait pu voir impunément, depuis son enfance, la Jumelle grandir et embellir à côté de lui : il l’aimait sans savoir ce que c'était qu’aimer. Pauvre enfant d’une veuve presque mendiante, recueilli par charité dans le château, il se considérait comme si subalterne, en naissance, en rang, en esprit, à tout le monde dans la ferme et à tous les jeunes garçons des deux villages voisins, qu’il aurait regardé comme un sacrilège de penser seulement à courtiser honnêtement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les yeux jusqu’à elle, et le seul symptôme auquel on pût soupçonner son amour, c'était la rougeur de son visage ordinairement pâle, et le tremblement de sa forte main en lui présentant, comme aux autres faneuses, l’écuelle de cuivre pleine d’eau de la source, où elle buvait debout quand on se levait de table après le repas de midi.

A la danse des veillées, dans le grand vestibule, le petit Didier n’osait pas même se mêler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle. Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et qu’un danseur, l’élevant de terre dans ses deux bras, comme c’est l'habitude à la fin de l’air, poussait un de ces grands cris de triomphe et de joie qui sont l’évohé rustique de ces fêtes de village, Didier baissait les yeux ; il trouvait un prétexte pour s'éloigner, comme s’il avait entendu une voix qui l’appelait au jardin ou à l’étable.

Excepté le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses camarades auraient répondu par un éclat de rire à toute allusion à un amour si disproportionné. On était si accoutumé à le compter pour rien, et à confondre sa puérilité silencieuse avec une espèce d’idiotisme, qu'on ne se demandait même pas s’il avait un cœur.

Mais la Jumelle s'en était aperçue depuis longtemps à elle toute seule ; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix la plus douce en lui parlant ; elle recevait, à table, à la maison ou dans les champs, tous les petits services qu’il lui rendait instinctivement, avec une familiarité confiante et avec

une sorte de plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des autres jeunes filles. Si rien n’indiquait qu’elle l’acceptât pour son prétendant, tout indiquait qu'elle l’acceptait pour son serviteur. C’est le nom dont les paysannes de mon pays désignent ces aspirants timides à leur amour, qui veulent, comme Jacob, mériter beaucoup avant de demander quelque chose.

Cependant la merveilleuse beauté de la Jumelle, célèbre déjà dans tous les villages voisins, attirait à son père de nombreuses demandes en mariage ; mais, chaque fois que son père lui parlait de ces propositions, faites pour flatter sa vanité, elle répondait qu’elle était trop jeune, qu’elle y penserait à la moisson, aux foins ou à la Noël de l’année suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus riches garçons du village n'étaient pas mieux accueillis. Elle aimait, sans oser l’avouer, celui qu’on la soupçonnait le moins de regarder avec prédilection parmi tous les autres, Didier ne flattait pas sa vanité, mais il avait touché son cœur.

Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout à fait ni révéler ni comprendre. Ces espèces de limbes de l’amour mutuel, mais inexprimé, sont très fréquents dans les âmes timides et simples des villageois. L'œil plus perçant et plus exercé d’une jeune couturière nommée Nicette, qui travaillait habituellement au château, finit par tout entrevoir : elle parla à la Jumelle des attentions du petit Didier ; elle parla au petit Didier des préférences de la Jumelle ; elle finit par en savoir assez sur l’état de ces deux cœurs pour que le toucheur

de bœufs crût pouvoir s’enhardir jusqu’à la pensée de faire par-

ler de mariage au père de la jeune fille.

Le père parla de cette ouverture à sa fille en riant, comme d’un badinage qui ne méritait pas même réflexion, et auquel les garçons et les filles du château avaient sans doute encouragé le pauvre enfant pour se moquer de la candeur du fils de la veuve : mais la Jumelle, au lieu de rire avec son père, avait rougi sans rien répondre ; elle s'était retirée seule dans la grange, où sa mère la surprit pleurant sans savoir de quoi.

Le père parut avoir changé d'idée. Dans la soirée, il dit en secouant la tête, comme un homme qui se ravise, qu’au fond

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