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le petit Didier, quoique un peu trop bon garçon, avait toute son estime comme excellent ouvrier ; qu’il faisait au besoin l’ouvrage de tout le monde ; qu'il était trop grand pour rester à jamais toucheur ; que la Jumelle ne pouvait épouser un enfant qui piquait encore les bœufs au labour comme une fille, mais que, si sa condition se relevait un peu au château avec ses gages, et que si, par exemple, on le faisait garçon de charrue en titre avec cent vingt francs par an, deux paires de sabots, une paire de souliers et six chemises de chanvre, on pourrait penser à sa proposition, l’autoriser à courtiser la Jumelle, et que toute belle et toute recherchée qu'elle était, sa fille pourrait rencontrer pis que le fils de la veuve.
La Jumelle, à ces mots, se leva de table en s’essuyant les yeux avec un coin de son tablier, Elle s’en alla, comme le matin, pleurer seule dans la grange ; mais cette fois c'était des larmes de joie.
Le lendemain, la couturière Nicette apprit tous ces détails par la Jumelle ; elle m’en parla. J'en parlai à mon oncle : c'était l'esprit le plus accommodant et le cœur le plus facile à émouvoir qu'il y eût sous une poitrine d'homme. « Eh bien! » me dit-ilen souriant, « nous allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire à Didier qu’il remette son aiguillon à son petit frère, que je lui donne une charrue à conduire, cent francs de gages, quatre paires de sabots, une paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge de faire la noce au château, et que tu y danseras tant que tu voudras avec la Jumelle, »
Tout fut fait avec la promptitude et l’entrain que cet excellent homme, toujours pressé du bonheur d'autrui, mettait à une bonne action. Didier remit l’aiguillon en donnant gravement à son petit frère tous les préceptes et toutes les traditions du métier, avec de tendres instructions sur les caractères divers de ses quatre bœufs : comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait à l’épaule ; comme quoi celui-là était plus sensible à la voix qu’à l’aiguillon ; comme quoi le roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui pour reprendre cœur à l’ouvrage ; comme quoi le blanc était si apprivoisé et si doux, qu’on pouvait s’accouder en sûreté, pour se reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu’il secouât seulement la tête pour chasser les mouches, tant il avait peur de blesser un enfant. Puis il se hâta d’atteler les quatre taureaux à une charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pièce de terre, derrière les jardins, d’où l’on apercevait, sur la colline
opposée, à travers les bois, le village d’Arcey et la fumée du toit de la maison de la Jumelle. Tantôt il regardait le soleil, trop lent à baisser pour lui ce jour-là, tantôt la maison de pierres grises qui renfermait sa destinée.
A la fin de la journée, après avoir dételé, jeté le trèfle dans le râtelier, chaussé ses souliers et passé sa veste, il ne parut point à la cuisine pour recevoir, comme à l'ordinaire, son écuelle des mains du vieux Joseph. Il se glissa inaperçu dans le creux du ravin qui descend du château dans l'étroite vallée d’Arcey ; il gravit, non sans s'arrêter bien des fois, de peur et d'angoisse, la colline escarpée au sommet de laquelle est bâtie la petite et noire église du village, et il entra tout en sueur, en poussant de la main la claire-voie, dans la maison de la Jumelle. Elle l’avait bien vu venir de loin par le sentier des chèvres, mais elle n'avait rien osé dire, et elle s’en était allée dans le verger, derrière la maison, pour le laisser seul avec son père.
Ce qui se dit dans cette entrevue entre le petit Didier et le père de sa future on ne peut que le deviner ; maïs tout se passa sans doute. de bon accord et de bonne grâce, car la nuit était déjà tombée toute noire sur la montagne et sur la vallée, que le père et le prétendu, le visage ouvert par la confiance et la bonne amitié, étaient encore assis chacun sur un coin du banc, la table entre eux deux et la nappe mise devant une bouteille de vin, un morceau de pain et un fromage blanc, pendant que la Jumelle, rappelée du verger, debout et modeste derrière son père, était invitée par lui et résistait longtemps à boire un doigt de vin dans le verre de son fiancé.
Cette soirée fut sans doute la plus belle et peut-être la seule belle de la vie du pauvre Didier jusqu’à ce jour. Son cœur s'ouvrit pour donner et pour recevoir toutes les promesses d’une innocente félicité. Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au château ; la Jumelle, avec la permission de son père, l’accompagna jusqu’à la croix de pierre qui marque la place où finit le village et où commencent les bois. Il n’osa ni l’embrasser ni la regarder ; il sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'éloigna, les yeux baïssés, en retenant son souffle et sa voix tant qu'il fut à portée d’être entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de rocaille qui descendent du plateau d’Arcey dans la noire vallée du pont de Pany, et quand il commença à remonter le ravin plus étroit, plus rapide et plus sombre qui
mène par les bois au château, alors son cœur trop plein ne put se contenir davantage, et il éclata, comme une détonation de l’âme trop chargée, dans le silence, dans le désert et dans la nuit. * * *
Cette explosion de son âme ignorante et simple donna à sa voix, ordinairement faible et douce, un volume de son et une énergie de vibration qui faisaient frémir les feuilles des arbres comme un souffle de tempête, tempête de sentiments et de joie dans un cœur d’adolescent, qui communiquait par l'écho des rochers de la vallée à la nature inanimée, et qui semblait vouloir porter jusqu’à la cime des montagnes et jusqu'aux astres du firmament la nouvelle, le retentissement, l'enthousiasme de son bonheur.
Un hasard me rendit témoin de cette scène nocturne du délire lyrique d’un pauvre toucheur de bœufs.
Au souper des laboureurs et des moissonneurs, le soir, après l'ouvrage, on s’était aperçu au château de l’absence du petit Didier. Les rumeurs de la matinée dans les champs et les indiscrétions de la couturière avec les jeunes filles en avaient divulgué le motif. Tout le monde, à l'exception des rivaux un peu jaloux, se récriait sur le bonheur du toucheur de bœufs. On en plaisantait à la table rustique ; on ne pouvait comprendre que la plus belle jeune fille de tout le pays, qui avait le choix entre les prétendants de tous les villages, eût choisi pour son fiancé un pauvre adolescent qu’on se figurait encore un enfant à cause de la candeur de son esprit et de la docilité de son caractère, Ses camarades l’appelaient l’innocent, mot qui confine chez eux avec l’idiotisme. On se promettait de rire du fiancé à son retour, et, comme la nuit était tiède, la lune éblouissante dans le ciel, on voulut devancer ce retout de Didier en allant en masse, filles ét garçons, au-devant de lui par le sentier d’Arcey, les uns pour le féliciter, les autres pour le railler, ceux-ci pour jouir de son bonheur, celles-là pour lui faire un de ces enfantillages par . lesquels on éprouve, dans les campagnes, la crédulité ou le courage des jeunes gens. |
Je partis avec la bande joyeuse, suivi du vieux Joseph, qui voulait jouir aussi de la surprise ménagée maladroitement au pauvre Didier.
La gorge, profondément encaissée entre les rochers, est encore rétrécie par l’ombre des grands chênes qui descend du château
dans la vallée d’Arcey. Elle est interrompue au milieu par un rocher taillé à pic qui la ferme complètement dans toute sa largeur. Cette roche, semblable à un degré d’escalier colossal de trente coudées de hauteur, a été polie et rendue glissante comme le marbre, sans doute par la chute de quelque cascade que la terre à bue depuis plusieurs siècles. Pour la rendre un peu moins inaccessible aux bergers et aux journaliers qui veulent abréger le chemin d’Arcey au château, mon grand-père avait fait complaisamment creuser au ciseau, par le tailleur de pierres, cinq ou six entailles en corniche, de la largeur d’une demi-main, pour que les paysans qui veulent la descendre ou la gravir pussent s’y cramponner avec les doigts ou y appuyer l’orteil sans crainte d’accident. Des buissons touffus de genévriers, surmontés et assombris par d'énormes hêtres, couronnent le sommet de . la roche du côté du château.
Les garçons et les filles de la ferme étaient dérobés aux rayons de la lune par l'épaisseur obscure de ce fouillis. Le vieux Joseph et moi nous étions assis avec eux, attendant en silence le fiancé.
Aux premiers échos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la vallée d’un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour l’apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il marchait d’un pas tantôt lent, tantôt précipité, comme si ses pas avaient involontairement suivi les rythmes tantôt suspendus, tantôt accélérés des mouvements du sang dans son cœur. Les cailloux bruissaient en roulant sous ses souliers ferrés ; il tenait à la main, par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noïsetier écorcé, armée de l’aiguillon de ses bœufs : il en frappait par intervalles, à coups répétés, les buissons du sentier et les branches pendantes des rameaux des bois sur la route, comme s’il eût porté un défi à toute la nature. Il brandissait par moments son autre poing contre les troncs de chênes blanchis par la lune sur la lisière de la forêt. Il suspendait alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait avec une force nouvelle, à mesure qu’il approchait du fond de la vallée et de la clairière de gazon et de rocaille où la gorge du château commence à monter vers la roche. Sa voix plus accentuée et plus rapprochée nous permettait de saisir à l'oreille ses paroles confuses et désordonnées. Ces paroles étaient à son insu une ode ou un dithyrambe. J'en fus tellement frappé, et elles se gravèrent tellement dans la mémoire des gens du château, par suite de l'émotion de la scène qui les suspendit, que je me les rappelle
en ce moment aussi nettement qu’au moment où elles résonnaient du creux de la vallée dans mes oreilles d'enfant, *+ * %
« Place au petit Didier ! » chantait-il sur un rythme lent et sur un air pastoral du pays dont je voudrais pouvoir écrire ici les notes, tantôt traînantes commela charrue, tantôt fougueuses comme le galop des poulains dans les prés, tantôt liquides et ruisselantes du gosier comme les refrains inarticulés des tyroliennes. « Place au petit Didier ! » disait-il aux chemins, aux arbres, aux rochers surplombant sur sa tête.
« C’est moi qui suis le fiancé, le fiancé de Ja Jumelle ! Place à moi ! place à moi ! place à moi !
« Le père m’a pris par la main !
« La mère a étendu la nappe !
« La fille à rougi !
« Elle a rougi de bonne grâce, comme le vin dans le verre !
« Elle s’en est allée, allée au verger, derrière le gros poirier !
« Le père m'a versé à boire !
« Il m'a versé à boire !
« Il m'a dit : — Parle, je t’écoute !
« Et je n’ai rien dit, rien dit pendant la première bouteille.
« — Femme, apportes-en une seconde !
« Et je n’ai rien dit encore !
« Mais à la troisième il m'a dit :
« — Je te comprends ; tu auras ma fille.
« Et mon verre m'est tombé des doigts !
« Et des gouttes de mes yeux ont mouillé mon pain !
« — Est-ce bien vrai ? que j’ai dit.
« — Mère, va chercher la Jumelle derrière le poirier, et qu’elle le dise elle-même !
« Et elle est venue, et elle m’a dit : — Je te veux bien,
« Et nous avons bu dans le même verre !
« Et nous serons fiancés samedi qui vient !
& Place à moi ! place à moi !
« Rochers, buissons, branches qui me barrez le chemin, me reconnaissez-vous ? Je suis le petit Didier.
« Je suis le toucheur de bœufs !
« Je suis le garçon de charrue !
« Je suis le roi ! je suis le roi ! je suis le roi des hommes ! »
Et en battant les buissons avec le manche de son aiguillon, qui réveillait les oiseaux sous les feuilles :
« Merles, » continua-t-il, « envolez-vous !
« Allez dire aux nids des bois d’Arcey que vous m'avez vu.
« Que vous avez vu le petit Didier, qui chante à présent mieux que vous !
« Rossignols, rossignols mes amis, dont la famille est dans le nid comme la Jumelle est là-haut qui m'’écoute, allez le dire à vos petits |
« Vous n'êtes pas plus joyeux que moi !
« Vous ne savez pas de plus douces chansons !
« J'étais muet, j'étais muet comme vous en hiver ; le vin et l'amour m'ont fait chanter !
« Chanter comme vous. Écoutez-moi ! écoutez-moi, et taisez-vous !
« Silence ! ruisseaux qui me coupez la parole en tombant de l’écluse !
« Silence ! roue du moulin qui fais trop de bruit dans la nuit.
« On ne doit entendre que moi aujourd’hui depuis le clocher d’Arcey jusqu’à la roche de Sombernon.
« Lune, regarde-moi et va le dire aux étoiles !
« Tu as vu le fiancé de la Jumelle ! C’est moi ! c’est moi!
« Allons ! mes bœufs, mes amis, allez-vous aussi me reconnaître ?
« Je jetterai le trèfle à pleines brassées dans la mangeoire!
« J'y jetterai le sel à pleine poignée !
« Il faut que tout le monde soit content aujourd’hui '
« Demain, je tiendrai le manche de la charrue ferme dans le sillon !
« Nous labourerons droit ! mes amis, droit et profond, au lever du soleil, et les alouettes partiront joyeuses sous vos pieds !
« Partez! alouettes; partez en chantant! Montez dans le ciel bleu ! Vous n’y monterez pas plus haut que mon cœur qui chante avec vous !
« Je suis le fiancé ! je suis le fiancé de la Jumelle! Place à moi ! »
Tout le monde se taisait sous l’ombre des branches qui faisait une double nuït au-dessus de la roche coupée.
« Est-ce bien lui ? est-ce bien possible », se disaient tout bas les garçons en retenant leur rire, « que ce pauvre Didier, qui n’a jamais dit un mot plus haut que l’autre, chante aujourd’hui comme un ménétrier qui s’en retourne de la fête ? — Et qu'il parle aux merles, à la lune, aux étoiles, aux bœufs et aux alouettes ? » ajoutaient les filles.
Mais ce Te Deum de l'amour continuait et se renforçait tou-
jours en se rapprochant. Dans les intervalles on entendait le bruit des souliers à clous du toucheur de bœufs sur la rocaille, les coups de la gaule de noisetier sur les buissons, et la forte respiration d’un homme qui gravit une pente.
Bientôt le petit Didier, parvenu au pied de la roche qui lui barrait le sentier, ôta ses souliers, accrocha ses doigts aux interstices du rocher, fixa son orteil sur les petites corniches en saillie découpées par le tailleur de pierre pour faciliter l’ascension aux bergers, et se hissa presque au niveau du dernier échelon de pierre où nous étions cachés pour le surprendre.
A ce moment les garçons et les filles, se levant tous à la fois de leur cachette, jetèrent un de ces grands cris qu’on appelle dans le pays chuffer, cris que poussent de temps en temps, pour s’égayer, les bûcherons dans la forêt, les vendangeurs dans les vignes, les faucheurs dans les prés, les moissonneurs à la fin du champ de blé.
Le petit Didier, surpris et effrayé de cette clameur inattendue dans la solitude et dans la nuit, et des éclats de rire qui suivirent cette exclamation, s’arrêta suspendu sur le flanc dela roche, les deux mains crispées sur des touffes de bruyère qui portaient
le poids de son corps. Les garçons et les filles se montrèrent alors,
et, s’avançant en ricanant vers lui : « Pauvre innocent », lui criait-on de toutes parts, « tu ne vois donc pas qu’on se moque de toi depuis ce matin ? Toi, le fiancé de la plus belle fille du pays ? Est-ce que tu rêves ? Est-ce que tu n’as pas vu que le père t’a fait boire pour rire ses trois bouteilles de vin qui te font chanter, et que la fille, d'accord pour t’attraper, t’a fait croire qu’elle se fiancerait avec un toucheur de bœufs, elle qui refusait ces fils de meunier et des fils de propriétaires ? Allons, mon pauvre Didier, rentre dans ton bon sens et ravale ta joie et ta chanson ; tu ne seras jamais que le jouet de tout le monde et de la Jumelle. »
À ces mots, qui jetèrent tout à coup le froid de la moquerie sur le feu de l’enthousiasme, le petit Didier, concevant un humble doute, sentit son cœur lui manquer dans la poitrine. Ses doigts, ouverts comme par une main de force, se détachèrent des deux touffes de bruyère qui le soutenaient sur l’abîme ; son orteil détendu glissa sur l’étroite corniche qu'il avait saisie comme point d’appui pour enjamber le sommet du précipice ; il tomba le long du rocher et roula évanoui et sanglant, le front sur les pierres, sans pousser un cri,
Effrayés de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garçons et les filles se précipitèrent dans tous les sentiers au bas de la roche à son secours. On le crut mort ; les cris d’effroi et de douleur retentirent jusqu’au village d’Arcey.
La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, écoutait d'en haut le chant de son fiancé ; elle entendit sa chute et les cris d’effroi ; elle accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe restée aux branches du chemin, ses cheveux épars, les bras tendus. Jamais je ne vis rien de si pathétiquement beau que cette Niobé de chaumière sur le corps de son fiancé, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui tombaient sur le front de son amant, le rappelèrent à la vie.
La première parole du toucheur de bœufs fut le nom de la Jumelle. « Ce n’est pas la chute », dit-il, « qui m'a fait mourir, c’est l’idée que tout mon contentement n’était qu’un songe. »
Pour bien le convaincre que le consentement du père et celui de la fiancée étaient sérieux, la Jumelle et son père le ramenèrent, en le soutenant du bras, coucher dans leur grange.
Quelques jours après on célébra à Arcey et au château les fiançailles du petit Didier et de la jolie paysanne.
(Cours familier de Lütérature, Entretien XXVII, vim-xxIm).
ARALLÈLEMENT à ces vies obscures, Lamartine s’est efforcé de re- P tracer un certain nombre de vies de personnages illustres.
C’est dans le Civilisateur, « journal purement biographique et littéraire, qui n’égala pas en succès le Conseiller du Peuple, mais qui le soutint quelques années contre l’insolvabilité », que Lamartine publia ses biographies des grands hommes.
Elles furent ensuite réunies en quatre volumes pour servir de prime aux abonnés du Constitutionnel (1855), et réimprimées sous le titre :« Vies de quelques hommes illustres », dans les Œuvres complètes (t. XXXIV à XXXVI).
Lamartine en utilisa plus tard divers fragments dans son Cowrs familier de Liütérature.
Cicéron.
Cicéron fut pour Lamartine un objet d’admiration croissante dans la dernière partie de sa vie. [1 voyait dans ce personnage le type accompli de l’orateur et du citoyen, et une assimilation inconsciente se créa dans son esprit entre la carrière de l’homme d’État romain et la sienne propre.
CE N’EST PAS le nom d’un orateur, c’est le nom de l’éloquence.
L’éloquence telle que nous l’entendons, et telle que Cicéron l’entendait lui-même, n’est pas seulement l’art de parler aux hommes sur la place publique : c’est le don de sentir fort, de penser juste, de savoir tout, d'imaginer avec splendeur, d’exprimer avec puissance et de communiquer par la parole écrite ou parlée, aux autres hommes, l’idée, le sentiment, la conviction de la vérité, l'admiration du beau, le goût de l’honnête,
1. Le Conseiller du Peuple fut supprimé avec toutes les publications politiques lors du coup d'État de 1851. Lamartine écrit (en 1863) : « Le Conseiller du Peuple, ma principale ressource, pétit avec la République... Le derniet atticle ne fut pas publié. » (Mémoires bolitiques, liv, XXXV, $1u.) ,
l'enthousiasme de la vertu, le dévouement au devoir, l’héroïsme de la patrie, la foi dans l’immortalité, qui rendent l’âme honnête, le cœur sensible, l'esprit juste, la raison saine, la science populaire, l'imagination artiste, le patriotisme ardent, le courage viril, la liberté chère, la philosophie pieuse, la religion conforme à l’idée la plus haute de la Divinité, en un mot, qui font l’individu bon, le peuple grand, l'humanité sainte.
Voilà ce que nous entendons par l'idéal de l’éloquence. Elle suppose pour nous la possession et l'exercice de toutes les facultés intellectuelles et morales de l’homme résumées dans la parole: la puissance du verbe humain.
Aucun homme peut-être ne les réunit autant en lui que Cicéron, dont nous entreprenons de raconter l’histoire. Poète, philosophe, citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la République, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte, orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt aux affaires publiques de sa patrie qui étaient alors les affaires de l’univers, et d’appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la Divinité, à mesure qu’il les porfectionnait pour lui-même.
Aucune forme de gouvernement autant que la république romaine ne fut propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces divisions de faculté et ces spécialités de professions, qui décomposent un homme entier en fractions d'homme et qui le rapetissent en le décomposant. On ne disait pas : «Celui-ci est un citoyen civil, celui-là est un citoyen militaire, celui-ci poète, celui-là orateur, celui-ci un avocat, celui-là consul. » On était tout cela à la fois, si lanatureet la vocation vous avaient donné toutes ces aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, comme nous le faisons si malheureusement aujourd’hui, au grand détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On n’imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de dépasser quand il créait unc intelligence plus universelle ou une âme plus grande
que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait l’Ani- Caton, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poèmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au Sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à Tusculum. Ce n’était pas la profession, c'était le génie qui faisait l’homme ; et l’homme alors était d'autant plus homme qu’il était plus universel. De là, la grandeur de ces hommes multiples de l’antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne place entre les facultés de la nature et les services qu’un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa patrie. Nous ne défendrons plus à un philosophe d’être un politique, à un magistrat d’être un héros, à un orateur d’être un soldat, à un poète d’être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des rouages humains. Le monde moderne sera plus fort et plus beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n’a pas fait de l’homme un fragment, mais un ensemble.
La poésie, cette fleur, l'enivra la première. Elle est le songe du matin des grandes vies ; elle contient en ombres toutes les réalités futures de l’existence ; elle remue les fantômes de toutes choses avant de remuer les choses elles-mêmes ; elle est le prélude des pensées et le pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, Brutus, Solon, Platon commencent par l'imagination et la poésie; c’est le luxe des sèves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les orateurs, les philosophes. Malheur à qui n’a pas été poète une fois en sa vie!
($ vu.) + 4 *#
Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si souverain orateur que parce qu'il était poète. La poésie est l'arsenal de l’orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud : partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poètes. Ce qu’on retient à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes d’être chantées et perpétuées par des vers.
En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poèmes qui le placèrent, disent les histoires, parmi les poètes renommés
de son temps. Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence. ‘ :
I1 étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette science qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait son âme par tous les pores de la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable de vérités, d'exemples, d'images, d’élocution, de beauté morale et civique, il se proposait d'accroître et d’épuiser ainsi ce trésor pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire, immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et un des prix de la vertu.
($ zx.)
Il se sentit appelé par des événements inconnus, et il partit pour Rome en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littérature et d’éloquence, et pour s'assurer aussi si ces temples fameux, d’où le paganisme avait envoyé ses superstitions et ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien, destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.
« Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande gloire et la plus honnête ? — En suivant toujours les plus propres inspirations, et non l'opinion de la multitude. »
Cet oracle le frappa, et c’est en y conformant sa vie qu’il mérita en effet sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort,
(S xv.) % + *
Rentré à Rome, il y vécut quelques années dans l’ombre, ne |
s’attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne faisant cortège à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple. On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette estime qu’il gardait aux choses immatérielles. On l’appelait poète, lettré, homme grécisé, philosophe spéculatif, noyé dans la contemplation dés choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous les siècles ce qui n’est pas vulgaire comme lui. Cicéron ne s'émut
ES
pas de ces railleries, il continua à se perfectionner en silence, pour le seul amour du beau et du bien.
(8 xvr.) * # %
Le consulat de Cicéron finit dans la terreur des factieux et dans la reconnaissance des bons citoyens. César et son parti alors naissant, plus redoutable que celui de Catilina, s’opposèrent seuls à ce que Cicéron rendît compte au peuple des mesures qu’il avait prises et du sang qu'il avait versé.
« Eh bien, dit Cicéron en paraissant à la tribune, où César, préteur, lui refusa la parole, je ne ferai point de harangues, mais je ferai un serment. »
Le peuple, étonné, attendit les serment du consul.
« Je jure, s'écria Cicéron en attestant sa conscience, sa patrie et les dieux, je jure que j'ai sauvé la république. » César et ses complices protestèrent en vain par leur silence contre le meurtre de leurs amis ; le peuple tout entier applaudit au témoignage du sauveur de Rome, et l’accompagna respectueusement jusqu’au seuil de sa maison. On lui décerna, quelques jours après, le titre de Père de la patrie. Les empereurs s’arrogèrent plus tard ce titre. Rome libre le donna d'elle-même et pour la première fois à Cicéron. Les villes de l’Italie lui dressèrent des statues comme à un dieu. On l’appelait le second fondateur de Rome.