‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 73 sur 88 · S XXVI · texte numérisé non relu

S XXVI

Ce fut le sommet de sa gloire et de sa fortune : l'envie l’y attendait. La république était dans un tel état, qu'elle n’avait plus de place pour un si honnête et si glorieux citoyen. Elle tolérait les grands talents et les grandes renommées, mais à condition qu'ils fussent alliés à de grands vices. Tous les partis avaient intérêt à écarter Cicéron, car tous avaient quelque complaisance ou lâche ou criminelle à lui demander. Quand les nations sont décidées à se perdre ou à se souiller, elles écartent les grands témoins qui les feraient rougir de leur bassesse. Telle était Rome dans ces années qui précédèrent l’usurpation de César et l’anéantissement de la république.

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Il arriva à Cicéron, dans sa fuite, ce qui arrive à tous les hommes puissants tombés dans la disgrâce de la fortune ou dans l’inimitié du peuple. Ceux qui ne le connaissaient que par sa re-

nommée et qui ne lui devaient rien l’accueillirent avec une généreuse hospitalité, et s'honorèrent d'offrir l’abri de leur toit à une grande infortune poursuivie par une grande injustice. Ceux qu'il avait élevés aux honneurs et comblés de biens pendant son consulat se détournèrent, de peur d’être contaminés aux yeux des puissants du jour par son contact, ou se hâtèrent de l’accuser et de l’insulter, de peur qu’on ne les crût reconnais-

sants!.

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Les Tribus pastorales : la tente et la maison.

IL y À des races primitives qu’un insurmontable amour de mouvement, de variété et de liberté empêche de se domicilier jamais sur la terre. Pour elles, toute maison est une prison ; elles croiraient abdiquer quelque chose de leur indépendance en se fixant dans des murailles ou dans des champs, autour d’un foyer immobile. Elles voient avec mépris, pitié, horreur, ces villes, cloaques impurs où l’homme dispute l’espace, puis le soleil à l’homme ; elles les fuient comme des pièges que la servitude tend à leur liberté ; elles ont les troupeaux pour toute richesse, parce que ces troupeaux, libres et errants comme elles, se déplacent comme elles aussi à leur moindre caprice, et transportent incessamment à travers l’immensité du désert, selon les saisons, les climats, les eaux, les pâturages, les simples trésors et les habitations mobiles de ces races. C’est ce qu’on appelle les peuples pasteurs, la civilisation pastorale.

Cette civilisation a pour signe une tente au lieu d’une maison. De cette seule différence dans les deux modes d’habitation des peuples, la maison ou la fente, naissent des différences organiques innombrables dans leurs mœurs. Avec la maison, l’homme s’enracine, pour ainsi dire, comme la plante dans le sol. Il gagne en sécurité, en police, en nombre, en patrie, en lumière, en gouvernement ; il perd en liberté. Tout peuple domicilié abdique, par le fait même de son domicile fixe, cette faculté de déplacement indéfini qui fait des peuples nomades et pasteurs les rois de l’espace, les possesseurs des sites, des climats, des montagnes, des plaines, des fleuves, domaine illimité de leur pérégrination.

1. Lamartine reprit quelques années plus tard cette esquisse, à laquelle il ajouta divers paragraphes plus directement personnels encore. (Cours familier de Littérature, Entretiens LXIII et LXIV.)

La tyrannie s'établit facilement chez les peuples domiciliés dans les villes, la conquête les asservit plus facilement aussi avec leur patrie. Leurs temples, leurs palais, leurs cités, leurs maisons, leur mobilier, leurs domaines fertilisés de père en fils par la culture, leurs arts, leur luxe, sont autant de gages qu'ils donnent à la partie du globe qu'ils habitent. Ils ne peuvent les emporter avec eux dans les mauvais jours ; et quand le tyran ou le conquérant leur dit, le glaive ou la torche à la main : « Servez, ou perdez vos demeures, vos champs et vos richesses ! » ils perdent leur indépendance pour conserver les foyers de leurs pères et de leurs enfants.

Chez les peuples qui habitent la tente, au contraire, ni la tyrannie ni la conquête ne peuvent s'établir. La patrie est vaste comme l’espace, l’homme la porte partout où il plante son pavillon‘. Conquise ici, on la retrouve là ; et, quant à la tyrannie inférieure, elle n’est jamais à redouter dans un mode de civilisation qui permet à tout homme blessé dans sa liberté ou dans sa dignité de déplacer sa tente, sa famille, sa richesse, et d’aller dans une autre tribu chercher une domination plus douce et un chef moins absolu. Ainsi, bien que l’autorité du père de famille soit la souveraineté naturelle de chaque tente, le despotisme et la dictature absolue sont inconnus chez les peuples pasteurs. Ces peuples ont des chefs, point de maîtres. Tout s’y fait du consentement commun et après des délibérations publiques. Les cités sont souvent monarchiques, le désert est toujours républicain.

(Vie d'Antar, S1.)

Danses nocturnes au Désert.

LA POÉSIE est honorée dans le désert autant que l’éloquence. Peuple à la fois guerrier, harangueur et rêveur, l’Arabe n’exalte au-dessus de tous ses grands hommes, vivants ou morts, que ceux de ses frères qui furent à la fois orateurs au conseil, héros dans la mêlée, chantres et conteurs dans le loisir de la paix. Les jeux mêmes témoignent de cette passion de l’Arabe errant pour la poésie associée à la musique. Un instrument à cordes, semblable

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