Cf. ces vers dans le Désert ou l’Immatérialité de Dieu
L'homme, dont lé désert est la vaste cité, N’a d'ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
Être seul, c’est régner; être libre, c'est vivre,
à une guitare rustique, résonne souvent la nuit sous ses doigts, accompagne ses vers, soutient ses récits, mesure les pas de ses jeunes femmes et de ses filles dans les danses nocturnes et mystérieuses qui servent de spectacle à ses tribus. Ces danses poétiques et musicales, appelées #azamen, portent l'empreinte du génie à la fois poétique, contenu et passionné de ces peuples, Elles sont couvertes de la pudeur du voile et de l’ombre de la nuit. La présence de toute la tribu et la distance toujours sévèrement maintenue entre les deux sexes donnent à ces fêtes un caractère de réserve et de gravité qui semble sanctifier l'amour en provoquant et en refrénant à la fois le délire de la jeunesse.
À. une heure avancée de la nuit, heure convenue d'avance entre les familles d’une même tribu, les femmes et les filles se rangent derrière leurs tentes et chantent en chœur un appel aux hommes, qu'elles invitent ainsi à assister à leurs danses. Les jeunes hommes sortent à cette voix. Ils se placent sur une seule ligne, comme des spectateurs, en face de la ligne des danseuses. Ils laissent entre eux et elles un espace vide pour les évolutions de la danse, Quand les deux chœurs sont ainsi rangés face à face, non loin des tentes, sous un ciel à demi éclairé par les étoiles de leur beau ciel, un jeune homme improvise un chant guerrier, lyrique ou passionné, sur un mode lent et mélancolique. Il répète plusieurs fois le même vers ; ses compagnons répètent à leur tour le dernier mot comme un refrain. Puis le chanteur reprend son chant ; il en répète la rime qui finit le vers, et il accompagne sa poésie d’attitudes et de gestes expressifs qui associent le corps à la pensée ou au sentiment de ses strophes. Ces gestes et ces attitudes, les hommes de sa tribu les imitent en l’écoutant.
A ces voix et à ces attitudes cadencées des hommes, deux ou trois jeunes filles sortent du groupe des femmes voilées à demi d’un voile bleu dont les pans relevés par leurs bras retombent sur leurs pieds nus ; elles s’avancent mollement dans l’espace libre, en suivant le rythme, jusqu’à deux ou trois pas de la ligne des jeunes hommes. Ceux-ci, exaltés par la musique, par la poésie, par l'admiration et par le mystère, applaudissent avec enthousiasme aux pas des danseuses : ils les encouragent par des exclamations caressantes empruntées au vocabulaire pastoral dont ils flattent les jeunes chameaux.
Quelques-uns, enflammés par le délire de l’admiration ou
1. Lamartine, décrivant la même religion et les mêmes populations dans son Voyage en Orient, ne mentionne pas ces danses, mais en signale d’autres « monotones..., les plus
bizirres et les plus lascives que l’œil de ces barbares puisse supporter », (Les Ruines de Balbek, 29 mars 1833.)
- : 1 ul PET A
reconnaissant sous le voile Ja fiancée qu’ils convoitent depuis leur enfance, arrachent leur turban blanc de leur tête, le déplient et l’étendent à quelques pas d’eux sur le sable, comme un tapis sous les pieds de la danseuse. Si la jeune fille, en foulant ce tapis, parvient à le soulever adroitement du sol avec l’orteil et à le lancer derrière elle du côté des femmes, des cris d’applaudissement s'élèvent; le turban, le châle, les colliers, les bijoux que les hommes ont jetés ainsi en défi devant eux appartiennent à la danseuse. Il faut les racheter le lendemain par un présent à sa famille.
Après qu'une des figurantes s’est retirée, une autre prend sa place ; la musique, la poésie, les transports des spectateurs continuent à provoquer la danse des femmes jusqu'aux dernières heures de la nuit. On conçoit ce que la triple ivresse des vers, du son, de la danse sous le demi-jour de ces nuits embaumées, qui ne laissent entrevoir que ces fantômes voilés dans lesquels chacun croit deviner l'épouse future de ses rêves, doit donner de prestige à ces fêtes de la solitude.
(Vie d'Antar, $ vi.)
Un camp dans le Désert.
CE DÉSERT, que j'ai parcouru moi-même dans les plaines dont Damas semble le rivage et dans les vallées sablonneuses qui s'étendent entre le Liban et l’Anti-Liban, présente des dunes qui ondulent comme des vagues, de Jérusalem à l'Égypte ; il inspire aux sens et à l’âme le même sentiment de l'infini que l'Océan. C'est un océan immobile en effet, mais qui paraît, comme l’autre, sans autre bord que l'horizon. À mesure qu’on s’y enfonce, les sommets des montagnes du Taurus et du Liban décroissent aux regards et finissent par s’abaisser tout à fait et par disparaître sous la brume. On n’a plus pour limite que le firmament ; on marche tour à tour sur un sol nu et rocailleux, qui résonne, comme s’il était creux, sous les pas de la caravane, quelquefois sur une terre molle d'où sortent des tiges d'herbe poudreuse et de gros oignons de coloquinte, plus souvent sur un sable fin, tamisé éternellement par le vent, et qui forme des
1, Il convient de rapprocher ce fragment et le suivant, de la méditation : Ze Désert ou
, l'Immatérialité de Dieu, composée quelques mois plus tard, (Voir le vel, Poésie, t. IH,
collines mobiles et des vallées profondes à travers lesquelles le chamelier cherche sa route à mille circuits.
Quand le chemin est entièrement fermé par un de ces bancs de sable, la caravane est forcée de les gravir, et l’on voit tout à coup le premier chameau du cortège émerger du désert au sommet d'une de ces collines mouvantes, comme un navire caché à l'œil par la profondeur des lames qui se montre au sommet d’une colline d'écume et qui disparaît en redescendant dans une mer creuse.
De temps en temps, à des distances d'un soleil à l’autre, et quelquefois de quatre jours de marche, on rencontre un puits ou une citerne, signalés au loin à l'œil par quelques joncs qui font une tache verte sur le fond jaunâtre du terrain, ou par un vaste sycomore dont les racines déchaussées et noirâtres portent la trace du feu des pasteurs et des caravanes.
On campe ordinairement dans le voisinage de ces puits. On attend patiemment que les chevaux, les chameaux, les chèvres et les brebis, harassés de la route ou rentrés le soir des pâturages, se soient désaltérés lentement dans les auges sans cesse remplies par les seaux de cuir que puisent et versent incessamment des esclaves noirs demi-nus. Les tentes s'élèvent. Les femmes, les enfants, se dispersent dans les environs du campement pour glaner les tiges mortes des arbustes ou les fientes desséthées des chameaux, seuls combustibles qui vont allumer le feu du soir. D’autres sont occupés à moudre les grains de doura ou de froment entre deux pierres, pour pétrir le pain. Les esclaves dessanglent le sac de cuir qui couvre pendant le jour la mamelle des chamelles pour empêcher de téter les jeunes chameaux ; ils rapportent à la tente des vases remplis de lait, abreuvent les chevaux du lait qui dépasse les besoins de la famille, et livrent ensuite les mères aux petits.
Pendant ces haltes, les hommes oisifs et qui méprisent toute autre occupation que la guerre et la chasse se groupent en cercle à la tente du cheïk. Ils fument indolemment leur narghilé en s’entretenant des affaires de la tribu. Les orateurs, doués de cette éloquence naturelle et exercée que la délibération libre fait naître jusque parmi les tribus nomades, parlent tour à tour, les uns avec une gravité sentencieuse et monotone, les autres avec des éclats gutturaux de voix, avec des attitudes et des gestes qui respirent autant de passion pour décider de la route d’une tribu dans le sable que pour se disputer le gouvernement
d’un empire. Quelle que soit la valeur d’un guerrier, il ne peut jamais exercer une influence dominatrice dans son camp s’il n’a pas été doué par la nature du don de l’éloquence. L’Arabe pasteur n’estime le courage que s’il est dirigé par l'intelligence ; il ne se confie qu’à ceux qu'il reconnaît supérieurs à lui par l’esprit comme par le bras ; il résiste à la force, jamais à la persua-
sion.
(Vie d'Antar, S$Iv-v.)
La Religion du Désert.
CES NAVIGATEURS éternels de la mer de sable ont contracté, par l’habitude des mêmes mœurs, par la contemplation des mêmes scènes, par l’habitation des mêmes espaces et par la perpétuelle mobilité des mêmes pas dans les mêmes sites, un caractère analogue au caractère du désert : religieux comme l'infini qui les entoure, libres comme l’espace qui leur est ouvert, vagabonds comme le cheval, le chameau, le troupeau qui les porte ou qui les suit ; hospitaliers comme la tente ouverte au voyageur égaré dans ces solitudes, intrépides comme l’homme qui ne peut devoir sa sûreté qu’à son propre bras, et qui à sans cesse sa, femme, ses enfants, son eau, son pâturage à défendre contre les incursions soudaines d’autres nomades ; silencieux habituellement comme la solitude, quelquefois causeurs comme l’homme qui rencontre l’homme et qui se presse de tout dire et de tout apprendre dans un rapide entretien; contemplateurs et poétiques comme les nuits, les jours, les astres, les horizons qu’ils ont devant les yeux; conteurs, enfin, comme les longues heures oisives qu’il faut remplir de récits et de merveilles, sous la tente ou autour des puits, pour abréger la durée du temps.
Celui qui n’a pas vu se coucher le soleil dans une brume de fournaise rouge, réfléchie par le sable aux limites d’un horizon de la Mésopotamie ou de la Chaldée; celui qui n’a pas vu les constellations se lever et s’incliner lentement pendant les nuits d'été dans cet océan d’éther bleu plus profond que la pensée qui s’y plonge, et plus transparent que la mer à l’ombre d’un cap qui l'empêche de s’éblouir et de se rider; celui qui n’a pas entendu les haleines intermittentes du vent mal assoupi du désert tinter, filtré à l'oreille par les dunes de sable et par les brins d’herbe ; celui qui n’a pas au réveil noyé ses regards dans l’espace sans bornes dont l'horizon se perd en Dieu ; celui qui n’a
LAMARTINE. PROSE Il. 44
pas contemplé au milieu du jour l’ombre du profil accroupi des chameaux se dessiner sur le fond du ciel, immobile comme le profil des sphinx de pierre sur le sable fumant d'Égypte, celui-là ne se rendra jamais compte du caractère de l’Arabe pasteur et du charme qui l’attache à sa destinée.
Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu’elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de feu sur les collines ou sur lés plaines nues n’a rejailli sur aucun toit des villes, et n’est souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s’interpose entre l’âme et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible, mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette mer de clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu’il semble aboutir à l’inconnu. Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux.
La religion, cet acte de foi de la terre, est née de l’astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L’imagination s’y nourrit de visions et de prestiges ; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans des songes, s’y succèdent depuis le commencement du monde. L'homme, oppressé des mystères de piété et de foi, s’y passionne pour la seule passion digne de lui, la passion de l'infini et de l'éternité.
Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes, depuis le Dieu Astre, foyer des mondes de Zoroastre, jusqu’à l’A//ah de Mahomet ; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu’au Dieu Verbe, cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem.
L’Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, fanatique de merveilles comme l’éternelle évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur. L’immensité est avant tout un temple. Il n’y a point d’athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l'Occident, et jetezle pour quelques années dans l'Orient : il en sortira guéri de cette
infirmité de l’âme. L’athéisme n’a pu naître qu’à l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige dés cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit.
L'espace qui appartient sans limite au regard donne aussi à l’Arabe un sentiment plus fier ét plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les reléve. Quiconque est seul se sent grand, parce qu’il ne se mesure qu’à sa grandeur naturelle, et non à l’imperceptible valeur numérique que son être représente dans l’incalculable multitude d’une ville populeusé ou d’une nation!.Ce sentiment de sa grandeur personnelle rend l’homme incapable d’avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa religion, à la souveraineté divine de la famille, aux mœurs, aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit.
(Vie d’'Antar, $$ vIux:1x.)
Les Plats de Bernard Palissy.
UNE sALLE du Louvre est dédiée presque en :ntier aux minutieuses merveilles de Palissy.
Le voisinage des toiles de Raphaël et des marbres de Michel- Ange n'’éteint pas la gloire du potier de terre.
On s'arrête, retenu par l'attrait de la naïveté et de la vérité, devant ces plats sculptés où des couleuvres en relief, aux spirales écaillées, font crisper les doigts qu’elles attirent par les couleurs et qu’elles repoussent par la vérité.
A côté de la couleuvre endormie, qui repose sa tête en fléchissant le cou sur les anneaux de sa queue, on voit la noire écrevisse, cette araignée des eaux, tendre ses longues serres comme pour pincer les écueils et s’incruster dans les fentes du rocher:
A côté d'elle, les poissons argentés aux nageoires ouvertes s’élancent comme par un ressort intérieur, dirigeant leur fuite rapide à travers les joncs, par un léger frémissement de leur queue, gouvernail de cette nef vivante.
1. Cf. : … Ah ! c’est que le désert est vide des cités! C'est qu’en voguant au large, au gré des solitudes, On y respire un air vierge des multitudes !
C’est que l'esprit y plane indépendant du lieu; C'est que l’homme est plus homme, et Dieu même plus Dieu! (Le Désert ou l’Immaiérialité dé Dieu.)
Le coquillage aux volutes cannelées, semblable à une pétrification de la vie animale ou à une animalité commençante de la pierre, se colle au fond de l’eau, comme pour fermer sa demeure solitaire à ses ennemis.
La grenouille, contractant ses membres élastiques, se teint en vert pour se confondre avec les plantes qui bordent le ruis-
seau : elle ouvre ses larges yeux, dresse sa tête, et semble prête à bondir pour échapper à la couleuvre.
Sur les rebords du plat, de jeunes lézards, aux pattes étendues et à la queue sinueuse comme les labyrinthes des plantes entre lesquelles ils se glissent, penchent la tête pour écouter le bruissement des brins d'herbes ou des grains de sable.
Le fond de l’eau et les bords sont tapissés de mousses humides ou de larges feuilles d’herbes aquatiques, aplaties et collées au sol par le poids des gouttes de rosée, dont la transparence se reflète sur leur vernis.
C'est le monde sous-fluvial, surpris par l’œil de l’homme qui.
écarterait les feuilles, les tiges, les joncs du marécage, et transporté sur l'argile, aussi vrai de formes, aussi nuancé d’écailles, aussi éclatant de couleurs que si une ménagère, en lavant son dressoir, avait enfoncé un de ses plats dans le lavoir et l'avait retiré rempli jusqu'aux bords de sable, de coquilles, de débris d'herbes et d'animaux aquatiques.
Le filet d’un pêcheur vidé, tout palpitant et tout ruisselant sur le sable et transvasé dans un bassin d'argile, voilà les plats de Palissy.
Bernard Palissy est le plus parfait modèle de l’ouvrier. C’est par son exemple, plus que par ses œuvres, qu’il mérite une place à part parmi les hommes dont le nom a grandi le nom de l'humanité.
Qu'il fût resté inconnu et routinier dans la tuilerie de son père à pétrir ses tuiles; qu’il n’eût jamais purifié, façonné, émaillé sa poignée de boue ; que ses groupes naïfs, ses reptiles rampants, ses limaçons baveux, ses grenouilles humides, ses lézards éveillés, ses herbes et ses mousses trempées de pluie n’eussent jamais décoré les fonds et les bords de ces plats, de ces aiguières, de ces salières, ornements aussi bizarres que minutieux des tables et des dressoirs du xvi® siècle : certes, rien n’auraïit manqué à l’art de Phidias, de Michel-Ange, à la porcelaine de Sèvres, de la Chine, de Florence ou du Japon ; mais sa vie aurait manqué à l’admiration et à l’imitation de l’homme de métier.
C’est le patriarche de l'atelier, le poète du travail des mains dans les temps nouveaux, le potier de terre de l'Odyssée, de la
Bible, de l'Évangile, la parabole faite homme pour ennoblir et diviniser toute profession, même la plus triviale, pourvu qu'elle ait le labeur pour mérite, le progrès et l’art pour mobile, Dieu pour fin.
(Vie de Bernard Palissy, $ v.)
Grandeur de Palissy.
TEL FUT PaLissy. Né de lui-même, il sent un génie au bout de ses doigts ; il ne jette pas la terre glaise sous ses pieds ; il ne méprise pas la vile matière que sa condition a mise dans ses mains ; il s’'étudie à la purifier et à l’ennoblir en l’imprégnant de son âme ; il parcourt le pays avec sa truelle et sa spatule, gagnant sa vie honnêtement de fourneau en fourneau ; puis, quand sa profession n’a plus rien à lui apprendre, il va dans les solitudes interroger le Maître des maîtres, la nature, en lui dérobant ses mystères ; il en prend l’amour et l'enthousiasme à force de la contempler ; il l’égale dans ses formes, dans ses couleurs, dans ses jeux ; il transporte la feuille, l’herbe, la mouche, le reptile, l’insecte, le ruisseau, la rosée, l'humidité, la fraîcheur, le vernis de la lumière sur un morceau de terre, en recherchant la perfection de l’art qui se cache toujours pour être découvert et qui se refuse pour être ravi ; il rencontre la misère, l’incrédulité, la raillerie de ses contemporains ; il s’obstine, il s’acharne ; il brûle sa maison pour alimenter son dernier fourneau ; il fait violence au génie de l'invention ; il manifeste la folie de l’espérance, l’héroïsme du travail ; il est récompensé : il triomphe, il s'illustre et il enrichit ses enfants.
Mais ces récompenses terrestres, dont il rend grâce à la Providence, ne sont rien pour lui : l’ouvrier est satisfait, l’homme ne l’est pas. Il a soif de la beauté et de la gloire éternelles.
Ce qu'il a découvert de plus précieux dans ses contemplations solitaires de la nature, ce n’est pas son art, c’est Dieu, la fin e l’objet de tout art parfait.
Il écrit dans ses loisirs ses merveilleuses contemplations ; il épanche son intelligence dans ses cantiques, œuvre de sa piété, mille fois plus que dans ses vases, œuvre et jeu de ses mains.
Cette âme éclate, sans étude et sans langue, d’un saint enthousiasme. Il s’attache avec une foi filiale au culte alors persécuté de ses frères ; il donne sa vieillesse, sa liberté, sa vie pour son Dieu ; il s’élance de son cachot au ciel sur les ailes de la
sainte espérance ; il laisse après lui de futiles chefs-d'œuvre sans doute, semblables aux édifices d'argile, de sable ou de coquillages que les enfants laissent oubliés après eux sur la plage où ils ont joué avec d’autres enfants de leur âge ; mais il laisse d’éloquentes leçons et d’immortels exemples de travail, de patience, de lutte avec l'obstacle, de victoire sur la matière, d’élévation douce, de piété et de vertu, aux artisans de toutes les professions.
Sa vie veut dire labeur, ses œuvres inventions, sa mort martyre.
Son livre devient le catéchisme, non seulement du métier de terre, mais du métier plus sublime de bien dire, de bien faire et de bien vivre.
Son nom est le patron des métiers ingrats, obstinés et victorieux.
Palissy conquiert ainsi légitimement une place parmi les grands hommes dans l'obscurité.
Quelques-uns disent :
« Mais il n’a manié que de l'argile.»
Qu'importe ? La grandeur n’est pas dans le métier, elle est dans le caractère,
Si un tel homme est petit, qui donc est grand ?
(Ibia., $1x.)
Les Qualités du vrai style.
BUFFON A DIT: Le style est l’homme. Buffon a dit, dans ce mot ce que le style devrait être bien plutôt que ce qu'il est ; car, bien souvent, le style est l'écrivain plus qu’il n’est l’homme. L’art s'interpose entre l'écrivain et ce qu’il écrit ; ce n’est plus l’homme que vous voyez, c’est le talent. Le chef-d'œuvre des véritables grands écrivains, c’est d’anéantir en eux le talent et de n'exprimer que l’homme ; mais pour cela, il faut que la sensibilité soit plus accomplie en eux que l’art, c’est-à-dire il faut qu'ils soient plus grands hommes encore par le cœur que par le style.
Combien y a-t-il de livres par siècle, et même dans tous les siècles, qui portent ce caractère et qui vous donnent de l’âme une impression plus vivante que du génie ? Trois ou quatre. Le livre masque presque toujours l’auteur ; pourquoi ? Parce que le livre est une œuvre d'art et de volonté, où l’auteur se
3, Plus exactement : Le style, c'est l'homme même.
propose un but, et où il se montre, non ce qu'il est, mais ce qu’il veut paraître.
Ce n’est pas dans les livres qu’il faut chercher le véritable style ; il n’est pas là. Je me trompe, il est là ; mais c’est dans les livres que l’homme a écrits sans penser qu'il faisait un livre, c’està-dire dans ses lettres. Les lettres, c’est le style à nu ; les livres, c’est le style habillé, Les vêtements voilent les formes : en style comme en sculpture, il n’y a de beau que la nudité. La nature a fait la chair, l’homme a fait l’étoffe et la draperie. Voulez-vous voir le chef-d'œuvre, dépouillez la statue : cela est aussi vrai de l’esprit que du corps.
Ce que nous aimons le mieux des grands écrivains, ce ne sont pas leurs ouvrages, c’est eux-mêmes ; les œuvres où ils ont mis le plus d'eux-mêmes sont donc pour nous les meilleures. Qui ne préfère mille fois une lettre de Cicéron à une de ses harangues ? une lettre de Voltaire à une de ses tragédies ? une lettre de Mae de Sévigné à tous les romans de M! de Scudéry, qu'elle appelait Sapho, et dont elle regardait d’en bas briller la gloire sans oser élever son ambition si haut ? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs ouvrages prémédités d'artistes ; mais ils n’ont eu de véritable style que dans leur correspondance ; pourquoi encore ? Parce que là ils ne pensaient point à en avoir ou à en faire. Ils prenaient, comme M* de Sévigné, leur sensation sur le fait ; ils n’écrivaient pas, ils causaient ; leur style n’est plus le style, c’est leur pensée même.
De toutes les facultés de l'esprit, la plus indéfinissable, selon nous, c’est le style ; et, si nous avions à notre tour à le définir, nous ne le définirions que par son analogie avec quelque chose qui n’a jamais pu être défini, la physionomie humaine. Nous dirions donc : LE STYLE EST LA PHYSIONOMIE DE LA PENSÉE.
Regardez bien un visage, et tâchez de vous expliquer à vousmême pourquoi ce visage vous charme ou vous repousse, ou vous laisse indifférent ; le secret de cette indifférence, de ce charme ou de cette répulsion est-il dans tel ou tel trait du visage ? dans l’ovale plus ou moins régulier du contour ? dans la ligne plus ou moins grecque du front ? dans le globe plus ou moins enfoncé des yeux ? dans leur couleur ? dans leur regard ? dans le dessin plus ou moins correct des lèvres ? dans les nuances plus ou moins vives du teint ? vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais ; l'impression générale est un mystère, et ce mystère s'appelle physionomie. C'est la contre-épreuve du ca-
ractère tout entier sur le front ; c’est le résumé vivant et combiné de tous les traits flottant comme une atmosphère de l’âme sur la figure. Tant de nuances concourent à former cette atmosphère qu’il est impossible à l’homme qui la sent de la décomposer ; il aime, ou il n’aime pas, voilà toute son analyse ; le jugement n’est qu’une impression aussi rapide qu’un instinct, et aussi infaillible en nous que l'impression que nous ressentons en plongeant la main dans une eau brûlante, tiède ou froide. Nous avons chaud ou nous avons froid à l’Ââme en regardant cette physionomie : voilà tout ce qu’il est permis de conclure.
Eh bien! il en est de même du style : nous sentons s’il nous charme ou s’il nous laisse languissants, s’il nous réchauffe ou s’il nous glace ; mais il est composé de tant d'éléments indéfnissables de l'intelligence, de la pensée et du cœur, qu'il est un mystère pour nous comme la physionomie, et qu’en le ressentant dans ses effets, il nous est impossible de l’analyser dans ses causes. Les rhéteurs n’ont jamais pu l’enseigner ni le surprendre, pas plus que les chimistes n’ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans les éléments qu'ils élaborent : on sait ce qu'il produit, on ne sait pas ce qu’il est. Et comment le saurait-on ? l'écrivain ne le sait pas lui-même : c’est un don de sa nature, comme la couleur de ses cheveux où comme la sensibilité de son tact.
Énumérez seulement quelques-unes des conditions innombrables de ce qu’on nomme style, et jugez s’il est au pouvoir de la rhétorique de créer dans un homme ou dans une femme une telle réunion de qualités diverses :
I] faut qu’il soit vrai, et que le mot se modèle sur l'impression, sans quoi il ment à l'esprit, et l’on sent le comédien de parade au lieu de l’homme qui dit ce qu’il éprouve :
Il faut qu'il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des mots, et laisse l’esprit en suspens dans les ténèbres :
Il faut qu'il jaillisse, sans quoi l’effort de l'écrivain se fait sentir à l'esprit du lecteur, et la fatigue de l’un se communique à l’autre :
Il faut qu’il soit transparent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond de l’âme ;
Il faut qu'il soit simple, sans quoi l’esprit a trop d’étonnement et trop de peine à suivre les raffinements de l'expression, et, pendant qu'il admire la phrase. l'impression s’évapore ;
Il faut qu'il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste, et l’objet n’a que des lignes et point de reliefs ;
Il faut qu'il soit imagé, sans quoi l’objet, seulement décrit, ne se représente dans aucun miroir et ne devient palpable à aucun sens ;
Il faut qu'il soit sobre, car l’abondance rassasie È
Il faut qu'il soit abondant, car l’indigence de l'expression atteste la pauvreté de l'intelligence ;
Il faut qu'il soit modeste, car l'éclat éblouit :
Il faut qu'il soit riche, car le dénuement attriste :
Il faut qu’il soit naturel, car l’artifice défigure par ses contorsions la pensée ;
I faut qu’il coure, car le mouvement seul entraîne ;
Il faut qu’il soit chaud, car une douce chaleur est la température de l’âme ;
Il faut qu’il soit facile, car tout ce qui est peiné est pénible ;
Il faut qu’il s'élève et qu'il s’abaisse, car tout ce qui est uniforme est fastidieux ;
Il faut qu’il raisonne, car l’homme est raison ;
Il faut qu’il se passionne, car le cœur est passion ;
Il faut qu’il converse, car la lecture est un entretien avec les absents ou avec les morts ;
Il faut qu'il soit personnel et qu’il ait l'empreinte de l'esprit, car un homme ne ressemble pas à un autre ;
T1 faut qu'il soit lyrique, car l’Âme a des cris comme la voix :
Il faut qu'il pleure, car la nature humaine a des gémissements et des larmes ;
I1 faut... Mais des pages ne suffraient pas à énumérer tous : ces éléments dont se compose le style. Nul ne les réunit jamais, dans une langue écrite, dans une telle harmonie que MM® de Sévigné. Elle n’est pas un écrivain, elle est le style1,
(Vie de Mme de Sévigné, $$ XXXILI-XXXV.)
Bossuet ou le Prêtre.
Si, après avoir étudié dans tous ses détails la vie, les actes, les œuvres, les croyances, les fautes, les vertus, le style, la parole d’un homme aussi mémorable que Bossuet, on cherche à résu-
1. Lamartine a reproduit à nouveau ces pages dans son « Aperçu sur l’histoire littéraire depuis trois siècles », (Cours familier de Littérature, Entretien VIII, 1856.)
mer en un seul mot le caractère général de cet homme, le mot qui se présente à l'esprit pour caractériser Bossuet, c'est le PRÊTRE |
Le PRÊTRE, pour apparaître dans toute sa majesté, dans toute son autorité, dans toute sa pompe morale de l'imagination, ne peut pas se personnifier plus complètement que dans Bossuet.
Bossuet, pour être lui-même, pour développer dans toute son étendue et à toute sa hauteur les grandes qualités d'âme, de génie, de gouvernement, d’éloquence, dont la nature l'avait pétri, ne pouvait être autre chose que PRÊTRE.
Cet homme était formé pour le sacerdoce, pour le pontificat, pour l’autel, pour le parvis, pour la chaire, pour la robe trainante, pour la tiare. Aucun autre lieu, aucune autre fonction, aucun autre costume, ne siéent à cette nature. L’imagination ne saurait représenter Bossuet sous l’habit laïque. Il est né pontife. La nature et la profession sont si indissolublement liées et confondues en lui, que la pensée même ne peut les séparer. Ce n’est pas un homme, c’est un oracle.
Nous ne voulons ni flatter ni dénigrer ici le sacerdoce. Nous ne voulons parler du prêtre qu’en philosophe et en historien ; la théologie est, comme la conscience, du domaine privé de chaque communion. Nous n’y entrons pas ; mais, en laissant de côté la théologie du prêtre, et ne considérant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports avec le monde, nous devons reconnaître les supériorités morales et les privilèges inhérents à cette profession pour l’homme de génie et de vertu qui s’y consacre.
Et d'abord un préjugé de piété, de force et de vertu, se répand à l’instant sur le prêtre. La sainteté du sanctuaire le suit, en quelque sorte, hors du lieu saint. Ce préjugé n’est pas purement imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les ambitions, les orgueils, les hypocrisies d'état, emmaillotés de bure ou de lin : l'Évangile lui-même lève la pierre des sépulcres blanchis pour décréditer les saintes apparences, Oui, la robe ne transforme pas les difformités du corps. Il y a des vices dans les sacerdoces, et ces vices mêmes sont plus vicieux que dans les autres conditions, parce qu’ils jurent plus avec la sainteté de Dieu et avec la pureté de la morale.
Mais, en ne concédant à cet égard aucun privilège aux sacerdoces, il nous est impossible de ne pas reconnaître que la vocation a une influence sur la vie, et que la profession sacerdotale
; est celle où, à nombre égal, le regard impartial du philosophe et du moraliste découvrira le plus de piété et le plus de vertu. Il n’y a pas besoin pour cela d’en chercher une cause surnaturelle. La cause, à défaut de toute autre, est dans la vocation elle-même. D'abord (non pas pour tous, mais pour le plus grand nombre), les natures qui se destinent à cette vie âpre, ingrate, contemplative, de renoncement sur la terre et d’habitation anticipée dans le ciel, sont des natures graves, mélancoliques, chastes de cœur, sevrées des passions énergiques qui troublent la vie, inclinées à l’obéissance, au recueillement, à l’adoration, à la prière, à l’abnégation des choses terrestres pour les choses célestes. Cette vocation n’est pas la vertu, mais elle en est la pente. Il y a plus de probabilité à ce que l’homme qui est placé par sa nature sur cette pente arrive à la sainteté qu’à la dépravation. Ensuite la profession est un exercice habituel et constant de certaines facultés morales de l’homme au détriment des autres facultés. Cet exercice, commandé depuis l'enfance jusqu’à la tombe par la profession, fortifie les bons penchants et atténue les mauvais. La vertu est une force ; on centuple cette force comme toutes les autres en l’exerçant. Qui oserait prétendre que la lutte ne forme pas l’athlète ? la bataille, le guerrier ? la tribune, l’orateur ? la réflexion, le philosophe ? Pourquoi l'étude, la prière, le recueillement, le combat corps à corps contre la nature, ne formeront-ils pas aussi la piété et la vertu ? L’habitude seule de la méditer, de la prêcher, de la pratiquer dans ses actes extérieurs, suffirait pour en inspirer le goût et pour en former le simulacre, sinon la réalité dans l’âme. Le sacerdoce, en général, est donc une présomption légitime de vertu.
Quand vous voulez de l'or, vous le cherchez chez l’orfèvre ; quand vous voulez de l’encens, vous le cherchez dans l’encensoir; quand vous voulez de la sainteté, vous la cherchez chez ceux qui se sanctifient par excellence.
Il y a une raison de plus pour que la vertu soit plus fréquente et plus pure dans la profession sacerdotale que dans les autres : c'est ce supplément à l'honnêteté qu’on appelle la pudeur publique. Les regards du monde sont sur le prêtre pour voir s’il conforme sa vie à sa profession. Le vice, qui n’est que vice dans le monde, est scandale dans le sanctuaire. Cette pudeur est une gardienne profane, mais enfin c’est une gardienne vigilante de la vie du ministre des autels. Celui qui porte une tunique blanche craint plus les taches que celui qui porte le vêtement de la foule.
La vénération d’instinct qui enveloppe le prêtre d’un préjugé de vertu supérieure au reste des hommes n'est donc pas purement une chimère. Les respects pour les sacerdoces sont un signe du respect intérieur que toute âme pieuse porte à la Divinité. Ces hommes passent pour vivre en communication plus intime avec l'infini que nous cherchons tous ; ils ont des noms mystérieux écrits sur leur poitrine ; ils portent la livrée du Roi des rois ; c’est lui qu’on salue en eux.
Et puis ils ont la parole à la tribune des âmes ; ils sont les orateurs de la morale ; la chaire est leur trône. Ce trône, pour le prêtre de génie, est plus haut que celui des rois : c’est de là qu'il règne sur le monde des consciences. De toutes les places où un mortel peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de génie est incontestablement une chaire sacrée. Si cet homme est Bossuet, c’est-à-dire s’il réunit dans sa personne la conviction qui assure l'attitude, la pureté de vie qui préconise le Verbe, le zèle qui dévore, l'autorité qui impose, la renommée qui prédispose, le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la sainteté du visage, le génie qui est la divinité de la parole, l’idée refléchie qui est la conquête de l'intelligence, l’explosion soudaine qui est l'assaut de l’esprit, la poésie qui est le resplendissement de la vérité, la gravité de la voix qui est le timbre des pensées, les cheveux blancs, la pâleur émue, le regard lointain, la bouche cordiale, les gestes, enfin, qui sont les attitudes visibles de l’Ââme: si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que d’un sanctuaire intérieur, s’il se laisse soulever peu à peu par l’inspiration, comme l’aigle d’abord pesant, dont les premiers battéments d'ailes ont peine à embrasser assez d'air pour élever son vol ; s’il prend enfin son souffle et son essor, s’il ne sent plus la chaire sous ses pieds, s’il respire à plein souffle l’esprit divin, et s’il épanche intarissablement, de cette hauteur démesurée, l'inspiration ou ce qu’on appelle la parole de Dieu à son auditoire, cet homme n'est plus un homme, c’est une voix
Et quelle voix !... Une voix qui ne s’est jamais enrouée, cassée, aigrie, irritée, profanée dans nos rixes mondaines et passionnées d'intérêts ou du siècle ! une voix qui, comme celle du tonnerre dans les nuées ou de l'orgue dans les basiliques, n’a jamais été qu’un organe de puissance ou de persuasion divine à nos âmes ! une voix qui ne parle qu’à des auditeurs à genoux ! une voix qu'on écoute en silence, à laquelle nul ne répond que par une inclination de front ou par des larmes dans les yeux,
RO
applaudissements muets de l'âme ! une voix qu'on ne réfute et qu'on ne contredit jamais, même quand elle étonne ou qu’elle blesse lune voix, enfin, qui ne parle ni au nom de l’opinion, chose fugitive, ni au nom de la philosophie, chose discutable, ni au nom de la patrie, chose locale, ni au nom de la souveraineté du prince, chose temporelle, ni au nom de l’orateur lui-même, chose transformée, mais au nom de Dieu, autorité de langage qui n’a rien d’égal sur la terre, et contre laquelle le moindre murmure est impiété, et la moindre protestation blasphème ! *# * *
Voilà la tribune du sacerdoce, voilà le trépied du prophète, voilà la chaire de l’orateur sacré ! On ne peut y voir que Bossuet, et l'on ne peut voir Bossuet ailleurs. Son histoire n’est que l’histoire de cette éloquence. L'homme était digne de sa tribune : les autres éloquences ne montent pas à ces hauteurs. Les noms qui la représentent restent grands ; mais Bossuet, qui les égale par le génie, les dépasse par la portée de sa tribune. Ils parlaient de la terre, il parle de nuage. Cicéron n’a pas plus de culture et d'abondance; Démosthène n’a pas plus de violence de persuasion ; Chatam n’a pas plus de poésie oratoire; Mirabeau n’a pas plus de courant ; Vergniaud n’a pas plus d'images. Tous ont moins d'élévation, d'étendue et de majesté dans la parole. Ce sont des orateurs humains ; l’orateur divin, c’est Bossuet. Pour l'entendre, il faut d’abord monter à son niveau, le ciel.
Sa vie ne fut que sa voix. Il naquit, il vécut, il mourut dans le temple. Son existence ne fut qu’un discours. L'homme disparaît en lui dans le prêtre. C’est là qu’il faut chercher la source de son génie, de ses vertus et de ses rigueurs. Homme bon, prêtre inflexible, en vengeant son dogme, il crut venger Dieu.
(Vie de Bossuet, 8$ 1 et 11.)
Les Canuts lyonnais vers 1800.
J'habite une contrée voisine de ce grand atelier moderne, de cette Sidon de la France, de cette Damas de l'Occident, qu’on appelle Lyon. Je connais bien la condition et les mœurs de cette
r. Ces pages, sensiblement modifiées et écourtées, se retrouvent également dans l'Entretien VEII du Cours familier de Littérature.
tribu de parias européens, appelée canuts, par je ne sais quelle assimilation dégradante avec la canette, outil de leur métier, ou par je ne sais quel cynisme de langue, terme trivial qui semble porter en lui le sens de quelque infirmité de race ou quelque antique malédiction du sort.
… Eh bien, daignez me suivre un moment en esprit.