‹ Œuvres de Lamartine en sept volumesChapitre 75 sur 88 · PE · texte numérisé non relu

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Entrons dans ce faubourg de Lyon. Les toits, noircis par la fumée des machines et par la vapeur des chaudières où l’on teint les laines et les soies, sortent à peine du brouillard de la rue ; on voit peser d’en haut, sur ces maisons, un miasme lourd, éternel, visible ; le vent frais qui suit le courant de deux fleuves s’efforce vainement de rejeter ces lambeaux de brume sur les collines. La brise du Rhône et de la Saône ne parvient à arracher au soleil que quelques rayons pluvieux qui semblent répugner à salir leur lumière par le contact de cette haleine immonde d’une ville de feu et de bruit.

A droite et à gauche de ce faubourg, artère malsaine d’un corps souffrant, s'élèvent des rues grimpantes, étroites, tortueuses, entrecoupées de degrés de pierre, bordées des deux côtés de maïisons à quatre ou six étages, qui se disputent l’air, le jour, et qui, n'ayant pas sur le sol assez de place pour s'étendre, montent les unes à l’envi des autres pour conquérir l’espace sur le ciel. Leurs murs noirâtres et tachés de teintes vertes sont percés de milliers de fenêtres sans balcons et sans entablements, où l’on n’aperçoit pas même le pot de fleurs, image consolante du monde végétal qui porte quelque souvenir ou quelque parfum domestique à la jeune fille, ou la cage de l'oiseau qui gazouille pour l'enfant. Le plus grand nombre de ces fenêtres n’encadrent pas même la feuille de verre, tamis de la lumière dans leurs châssis : des feuilles de papier huilé et jaunies par la pluie remplacent les vitres, afin que la lueur trop vive du jour ne dévore pas les teintes de l’étoffe. Quelques-unes de ces feuilles de papier, crevées par la grêle ou par le vent, flottent en lambeaux à ces fenêtres ; elles rendent à l'oreille des passants ce cliquetis mort de feuilles sèches, seul murmure de ces ombres qui ne végètent pas; elles impriment à ces maisons une physionomie d’indigence, de ruine et de catacombe, qui serre le cœur dans la poitrine, et qui fait presser le pas au passant pour retrouver la lumière et la vie. On n'entend sortir de ces demeures d’autre bruit que le bruit monotone et cadencé de la navette, des rouages et des poulies qui battent, grincent et sitflent à tous les étages, sans laisser au passant l'intervalle d’une respiration : on dirait le

sourd et perpétuel froissement des muscles et des nerfs de bois de l’avarice et de l’industrie, remués par d'’invisibles ressorts dans l’automate ou dans le squelette d’une ville morte.

Si vous pénétrez dans une de ces maisons ou de ces fourmilières humaines, vous trouvez d’abord une étroite, longue et sombre voûte qu’on appelle une allée : une rigole humide et fétide la borde des deux côtés pour écouler la sueur de la maison dans le ruisseau de la rue. Vous glissez dans la fange toujours détrempée que les pieds boueux des habitants ou des visiteurs, les parapluies égouttés et les incuriés banales entretiennent sans cesse dans ce supplément de l’égout, portique d’un cloaque. L’allée vous conduit à un escalier commun aux deux cents habitants qui peuplent cette demeure ; ses marches, usées par le frottement des souliers ferrés, suintent, comme le pavé de l'allée, d’une humidité fétide. À chaque palier, des portes entr’ouvertes laissent s’exhaler l'émanation souterraine d’autres égouts. A côté, et à l’odeur de ces immondices, huit à dix autres portes hermétiquement fermées ne laissent entendre à l’intérieur que des vagissements d'enfants, des impatiences de mères interrompues dans leur ouvrage par ces soifs de leurs mamelles. Ces bruits sont entrecoupés par le coup sourd des pédales du métier qui ne se repose jamais sous le pied de la jeune fille, du frère ou du père. Montez, redescendez, suivez les paliers et les corridors de ce ' Rbyrinthe sans guide. C’est partout le même aspect, la même mélancolie, le même murmure : vaste geôle du travail, dont on n’aperçoit pas les geôliers !

Plongez-vous les yeux à travers une de ces portes entr’ouvertes par le fabricant qui vient inspecter l’étoffe, apporter le dessin, solder la semaine ? Vous apercevez des chambres nues dont presque tout l’espace est occupé par le métier, pilori de la famille. Des écheveaux de soie tapissent les murs; des piliers de bois, des cordages, des poulies, des fils, des bobines, des navettes, des cylindres, des cartons percés de trous, des contrepoids, des leviers, jouent à grand bruit sous la main de l’ouvrier accroupi devant sa trame, pendant que ses fils l’assistent devant un métier pareil, que ses filles font lever et baisser tour à tour, par un mouvement machinal, les soies tendues sur son cadre. Toute cette famille porte dans ses attitudes et dans ses traits l’empreinte de la profession sédentaire, renfermée, immobile ou torturée qui l’emprisonne dans ces cellules du travail : la

taille courte, les jambes cagneuses, les genoux gros, les pieds longs, les épaules hautes, la poitrine rentrée, les bras grêles, les doigts maigres, les joues creuses, le teint hâve, les yeux ternes. ‘ La physionomie douce, mais sans virilité dans l’homme, sans attrait dans la femme, semble avoir contracté dans la monotonie et dans la réclusion de l’état une sorte de stupeur mécanique pétrifiée sur le visage. Les lèvres, épaisses, sont fendues par un ricanement trivial et triste; les yeux gros, ronds, démesurément ouverts, semblent frappés d’un perpétuel étonnement. La voix est cassée. La langue même de cette race séparée du reste de la population par sa cohabitation exclusive avec elle-même ne ressemble plus à la langue qu’on parle dans la rue : elle a des idées, des mots, des jargons, des proverbes, des accents qui la rendent une langue morte ou impénétrable pour le reste du peuple ; elle traîne comme la plainte, elle chante comme la captivité, elle se lamente comme l’éternel ennui de l’uniformité ; elle révélerait à elle seule une tribu souffrante entre toutes les tribus de la terre : tribu qui travaille à l'ombre comme le tisserand dans sa cave, dont le travail, toujours le même, n’exerce en rien l'intelligence ni le cœur, et réduit toute l’existence d’un homme à un seul geste éternellement répété depuis le berceau jusqu’à la mort.

Le canut se déplace à peine de son métier pour prendre son repas ; il mange son pain et sa salure sur le bord du banc ; il ne quitte sa trame pendant toute la semaine que pour se cou-. cher. L’instrument de son salaire et de son supplice est toujours là devant ses yeux : c’est le dernier objet qui frappe sa vue quand il s'endort, c’est le premier objet qu’il aperçoit à son réveil. Sa femme et ses enfants n’ont pas d’autre horizon. À peine le jour pénètre-t-il à travers le brouillard du matin dans la mansarde, que chacun d’eux reprend autour de l'instrument la place et le fil de la veille, et que le gémissement des rouages et des poulies, dans toute l’immense et noire easerne, annonce à la rue qu'une nouvelle journée a recommencé pour le même peuple.

Le dimanche seul interrompt, d’un repos aussi régulier que la tâche, la monotonie de cette vie. L’ouvrier change de linge, s’accoude à sa. fenêtre pour causer avec l’ouvrier des autres étages ou de la façade opposée. On les entend sans les comprendre. La femme, les filles, les frères, les apprentis sortent dans leurs costumes endimanchés ; ils se mêlent peu aux autres groupes de la population ; on les voit, sortant des églises, errer à pas lents, en famille, dans les rues, comme des étrangers, regardant tout d’un regard étonné de la lumière et du mouvement de la ville. Le soir, ils se répandent dans les chemins creux, dans

les terres vagues des environs de Lyon ; ils s’assoient sur l'herbe poudreuse, ou sur le sillon, ou sur le bord du chemin ; ils regardent mélancoliquement le coucher du soleil derrière les vertes : collines de la Saône. Quelquefois la danse attire les jeunes gens et les jeunes filles ; le loisir attable le père et la mère dans les guinguettes exclusivement fréquentées par leur profession ; ils regagnent ensuite à pas lents la rue sombre, la chambre haute, et recommencent le lendemain la même alternative de travail et de repos.

Quelques-uns atteignent, à force d’années et d'économie sur leur pain de tous les jours, une petite épargne qui leur permet d'acheter eux-mêmes un ou plusieurs métiers. Autour de ces métiers ils exploitent parcimonieusement le travail de leurs apprentis, comme les fabricants ont exploité leur propre jeunesse; ils deviennent à leur tour fabricant ; ils s’enrichissent ; ils prennent rang dans la cité ; ils dépouillent la veste brune du canut pour revêtir l’habit à longue basque du négociant ; ils accumulent épargne sur épargne ; ils se naturalisent en deux ou trois générations dans la probe et laborieuse bourgeoisie de Lyon; ils y portent, ils y conservent de leur origine cette économie féroce qui est à la fois la vertu et le vice du travail enrichi. Ils n’apprécient pas l’homme, ils le numèrent. Ils ont un signe unique et cabalistique auquel ils mesurent tout ici-bas : la fortune. Rien n'existe pour eux que ce qui pèse dans la main et ce qui sonne sur le comptoir ; ils sont les idolâtres du métal ; l’or leur a tant coûté à acquérir, qu'ils regardent comme une impiété de le dépenser.

Mais ceux-là sont peu nombreux. Le plus grand nombre consomment à l'entretien de la famille le salaire des jours heureux ; . puis, lorsque le travail cesse et que le salaire tarit, les pères et les fils serrent leur ceinture autour de leur corps pour moins sentir le vide des aliments diminués. Ils se répandent en groupes indigents de femmes et d'enfants dans les rues de leur ville nourricière ou dans les campagnes lointaines du Forez et de la Bresse ; ils chantent les tristes complaintes de la misère sous les fenêtres des riches ; ils mangent sans murmurer le pain de l’hiver jusqu’à la reprise des métiers. D’autres, parvenus à la vieillesse, toujours précoce chez eux, se lassent du travail, se livrent à l'intempérance, et meurent à la charge des hospices. On les ensevelit dans la fosse banale du faubourg : c’est une bouche de moins dans la famille ; le métier continue à battre le lendemain. Et voilà une race d'hommes! Car telle était la vie de l’ouvrier de Lyon, il y a à peine cinquante ans.

(Vie de Jacquard, $$ ux à vi)

L'Ouvrier des champs.

LA VIE de l’ouvrier, de l’habitant pauvre de la campagne, est une vie humaine au moins, en comparaison de cette vie machinale de l’ouvrier en soie ou en coton des villes. Celui-là ne se dépayse ni de son sol, ni de son ciel, ni de sa maison, pour aller s’exiler entre quatre murs. Les racines de l’arbre sont aux pieds, les racines de l’hommesontau cœur. C’est beaucoup pourl’homme de n’être pas déraciné dans sa sève. L’ouvrier des champs grandit où il est né. Les sentiments et les habitudes de famille, de voisinage, de parenté, de pays, lui forment une atmosphère d’affections innées, cruelles à rompre, lentes à reformer. Il n’est pas contraint de se séquestrer de la nature physique, ce milieu nécessaire à l’homme pour que l’homme soit sain et complet. Il a le ciel sur sa tête, le sol sous ses pieds, le soleil dans ses yeux, l’air dans sa poitrine, l'horizon vaste et libre devant ses regards, le spectacle irréfléchi, mais perpétuellement nouveau du firmament, de la terre, du jour, de la nuit, des saisons, qui entretiennent sans paroles, mais sans lassitude, les sens, le cœur, l’esprit de l’homme de la campagne. Ses travaux sont rudes, mais ils sont variés ; ils comportent mille applications diverses de la pensée, mille attitudes différentes du corps, mille emplois des heures et des bras : bêcher, labourer, semer, sarcler, faucher, planter des haies, bâtir des murs, élever, soigner, nourrir, traire des animaux domestiques, moissonner, battre les gerbes, vanner le blé, émonder, vendanger les vignes, pressurer le raisin, récolter les fruits du noyer ou du châtaignier, sécher les récoltes, les préserver pour l'hiver, irriguer les prairies, curer les écluses du moulin, pêcher les étangs, atteler, dételer les bœufs, tondre les moutons, presser le laitage des chèvres, couper le genêt ou la broussaille pour le foyer, réparer le chaume du toit, tresser le jonc, peigner le chanvre, nourrir le ver à soie, filer la laine pendant les jours de neige, ce sont là autant de travaux qui, en diversifiant le travail de l’ouvrier de la campagne, le lui font aimer, et changent la peine en intérêt et souvent en attathement passionné à l’œuvre.

Presque tous ces travaux s’accomplissent en plein air et en plein jour, santé et gaieté de l’homme. L'homme n'y est point machine, il est homme ; il y place son émulation, son orgueil, son adresse, sa force, son exactitude, son habileté ; il y est actif et assidu, mais il n’y est pas esclave. Il se sent libre, et il se déplace à son gré dans le vaste atelier rural ouvert à ses pas. Il

ti

y devient robuste, il y reste sain ; sans cesse aux prises avec les forces de la nature, il y exerce les siennes ; il a la fierté et le courage de sa liberté ; il est propre à tout. Quand il a grandi dans cette forte discipline des travaux champêtres, lé sabre ou le fusil lui paraîtra léger après la charrue ou le pic ; il est aussi propre à défendre son pays qu’à le fertiliser, Une empreinte dé santé, de vigueur, de franchise, de liberté et de fierté modeste virilise ses traits. Il regarde en face, il marche droit, il parle haut, il respire à pleine poitrine ; il ne craint et il n’envie personne, Placez à côté l’un de l’autre un ouvrier en soie de Lyon et un paysan de l’Auvergne ou des Alpes du même âge, et comparez l’homme à l’homme : l’un vous rendra fier, l’autre vous rendra triste d’appartenir à la race humaine, qui a produit tant de faiblesse à côté de tant de majesté !

La misère même des champs n'est pas la misère des villes manufacturières : on y souffre dés privations, fais presque jamais le dénuement et la faim. Si le fils du cultivateur ne possède pas un petit héritage à cultiver, il se place toujours facile: ment ou comme serviteur ou comme journalier dans là ferme du métayer où dans le champ du propriétaire. Serviteur, il peut économiser tous ses gages; journalier, il peut épargner son salaire. La nourriture et le vêtement sont à si bas prix dans les campagnes, que ces premières nécessités de la vie sont presque gratuites pour le journalier sobre. En peu d’années il peut acheter un petit champ et s’y construire presque à lui seul son toit et son étable. C’est la situation de presque toutes les familles de cultivateurs dans les pays de montagnes. Deux ou trois mille francs de terre inculte suffisent pour abriter et nourrir le père, la femme et les enfants jusqu’à l’âge où ces enfants se placent eux-mêmes au service des propriétaires voisins pour gagner et économiser à leur tour. On meurt quelquefois de faim dans une ville : c’est un reproche légitime à la civilisation ; on ne meurt jamais de faim dans la chaumière du paysan. Il faut si peu de sol pour produire le pain d’un hiver, le maïs, la pomme de terre, la châtaigne, le sarrasin pour les poules, le trèfle pour la vache, le feuillage pour la chèvre, l’épine ou le bois mort pour le feu, la paille ou la litière, que le cri réel de la faim est presque inconnu. Quand le cri de l’indigence rurale s'élève, tout le monde est sur sa, porte, le morceau de pain à la main; car le paysan, avare d’argent, a le cœur ouvert pour l'assistance en nature à ceux dont il connaît la détresse, Mais cette détresse extrême et qui réclame

des aliments n’atteint jamais l’ouvrier actif et sa famille ; elle ne se manifeste que dans des maisons dépourvues d'habitants valides, où quelque vieillard, quelque infirme, quelque veuve ou quelques orphelins sont restés seuls et abandonnés dans le foyer désert par l'extinction des fils, des pères, des maris, des parents morts. Ces indigences accidentelles ne dépassent jamais un ou deux sur cent de la population pauvre, et par conséquent, les forces d’assistance de la population propriétaire y suffisent largement.

Quant à la différence de bonheur physique et de bonheur moral entre l’ouvrier des chaumières et l’ouvrier des ateliers, on peut la mesurer d’un mot : c’est que l’un vit et meurt en communication avec la nature et avec Dieu, et que l’autre vit et meurt en cellule ; c’est que l’un a pour métier la terre, les plantes, les animaux aimants, les arbres, les eaux, le soleil, et que l’autre a pour métier quatre morceaux de bois et une trame sans fin entre les murs d’une prison à vie. L'un est comparable au pauvre insecte qui file sa soie et qui meurt; l’autre est un être, qui s’incorpore par le regard et par la pensée la création tout entière, et qui n’a rien à envier de ce que Dieu a donné à l'espèce humaine de durée, d'activité, d'intelligence, de sentiment, de sensations et de félicité. Comment se trouve-t-il cependant des générations qui se jettent de jour en jour davantage dans ces ateliers des villes pour recruter cette tribu de la soie et pour mourir sur leur métier ? C’est ce que mon intelligence n’a jamais pu comprendre. C’est le mystère de l'or, il faut renoncer à le sonder ; puis les villes ont des courants invisibles comme la mer, qui entraînent les campagnes contre l’écueil,

{Ibid., $$ vIx à 1x.)

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