LIVRE CINQUIÈME
d'en pénétrer les causes, que, pour la connaître et la forcer à nous dévoiler ses lois, il faut qu un grand nombre d'hommes réunissent leurs lumières et leurs eflbrts. Cette réunion devient surtout nécessaire quand le progrès des sciences, multipliant leurs points de contact, et ne permettant plus à un seul homme de les approfondir toutes, elles ne peuvent recevoir que de plusieurs savants les secours mutuels qu elles se demandent. Alors le physicien a recours au géomètre pour s'élever aux causes générales des phénomènes qu'il observe, et le géomètre interroge à son tour le physicien pour rendre ses recherches utiles, en les appliquant à l'expérience, et pour se frayer, par ces applications mêmes, de nouvelles routes dans l'analyse. Mais le principal avantage des académies est l'esprit philosophique qui doit s'y introduire, et de là se répandre dans toute une nation et sur tous les objets. Le savant isolé peut se livrer sans crainte à l'esprit de système : il n entend que de loin la contradiction qu'il éprouve. Mais, dans une société savante, le choc des opinions systématiques finit bientôt par les détruire, et le désir de se convaincre mutuellement établit nécessairement entre les membres la convention de n'admettre que les résultats de l'observation et du calcul. Aussi l'expérience a-t-elle montré que depuis l'origine des académies, la vraie philosophie s'est généralement répandue. En donnant re.\emple de tout soumettre à l'examen d'une raison sévère, elles ont fait disparaître les préjugés qui trop longtemps avaient régné dans les sciences, et que les meilleurs esprits des siècles précédents avaient partagés. Leur utile influence sur l'opinion a dissipé des erreurs accueillies de nos jours avec un enthousiasme qui, dans d'autres temps, les aurait perpétuées. Egalement éloignées de la crédulité qui fait tout admettre, et de la prévention qui porte à rejeter tout ce qui s'écarte des idées reçues, elles ont toujours, sur les questions difliciles et sur les phénomènes extraordinaires, sagement attendu les réponses de l'observation et de
l'expérience, en les provoquant par des prix et par leurs propres travaux. Mesurant leur estime, autant à la grandeur et à la difficulté d'une découverte qu'à son utilité immédiate, et persuadées, par beaucoup d'exemples, que la plus stérile en apparence peut avoir un jour des suites importantes, elles ont encouragé la recherche de la vérité sur tous les objets, n'excluant que ceux qui, par les bornes de l'entendement humain, lui seront à jamais inaccessibles*. Enfin, c'est de leur sein que se sont élevées ces grandes théories que leur généralité met au-dessus de la portée du vulgaire, et qui, se répandant pjir de nombreuses applications sur la nature et sur les arts, sont devenues d'inépuisables sources de lumières et de jouissances. Les gouvernements sages, convaincus de l'utilité des sociétés savantes, et les envisageant comme l'un des principaux fondements de la gloire et de la prospérité des empires, les ont instituées et placées près d'eux, pour s'éclairer de leurs lumières, dont souvent ils ont retiré de grands avantages.
De toutes les sociétés savantes, les deux plus célèbres, par le grand nombre et par l'importance des découvertes dans l'astronomie, sont l'Académie des sciences de Paris, et la Société royale de Londres. La première fut créée en 1666, par Louis XIV, qui pressentit l'éclat que les sciences et les arts devaient répandre sur son règne. Ce monarque, dignement secondé par Colbert, invita plusieurs savants étrangers à venir se fixer dans sa capitale. Huygens se rendit à cette invitation flatteuse : il publia dans le sein de l'Académie, dont il fut un des premiers membres, son admirable ouvrage De Horologio oscillatono.
Dominique Cassini fut pareillement attiré à Paris par les bienfaits de Louis XIV. Pendant quarante ans d'utiles travaux, il enrichit l'astronomie d'une foule de découvertes : telles sont, la théorie
' Tout bon esprit doit, sur les objets inaccessibles, dire avec Montaigne, que « Tiimorance H et rincuriosifé sont un mol et doux chevet pour reposer une tête bien faite. »