‹ Œuvres de Laplace (volume 5)Chapitre 251 sur 265 · TOME Vl · texte numérisé non relu

TOME Vl

les vérités qu il a fait éclore ; mais il restera comme monument de la profondeur du génie qui nous a révélé la plus grande loi de l'univers.

Cet ouvrage et le traité non moins original du même auteur sur Toptique réunissent au mérite des découvertes, celui d'être les meilleurs modèles que l'on puisse se proposer dans les sciences, et dans l'art délicat de faire des expériences et de les assujettir au calcul. On y voit les plus heureuses applications de la méthode qui consiste à s'élever, par une suite d'inductions, des phénomènes aux causes, et à redescendre ensuite de ces causes à tous les détails des phénomènes.

Les lois générales sont empreintes dans tous les cas particuliers; mais elles y sont compliquées de tant de circonstances étrangères, que la plus grande adresse est souvent nécessaire pour les découvrir. Il faut choisir ou faire naître les phénomènes les plus propres à cet objet, les multiplier en variant leurs circonstances, et observer ce qu'ils ont de commun entre eux. Ainsi, l'on s'élève successivement à des rapports de plus en plus étendus, et l'on parvient enfin aux lois générales que l'on vérifie, soit par des preuves ou par des expériences directes, lorsque cela est possible, soit en examinant si elles satisfont à tous les phénomènes connus.

Telle est la méthode la plus sûre qui puisse nous guider dans la recherche de la vérité. Aucun philosophe n'a été, plus que Newton, fidèle à cette méthode : aucun n'a possédé à un plus haut point ce tact heureux qui, faisant discerner dans les objets les principes généraux qu'ils recèlent, constitue le véritable génie des sciences; tact qui lui fit reconnaître, dans la chute d'un corps, le principe de la pesanteur universelle. Les savants anglais, ses contemporains, adoptèrent, à son exemple, la méthode des inductions, qui devint alors la base d'un grand nombre d'excellents ouvrages sur la physique et sur l'analyse. Les philosophes de l'antiquité,

LIVUE CINQUIÈME. 435

suivant une route contraire et se plaçant à la source de tout, imaginèrent des causes générales pour tout expliquer. Leur méthode, qui n'avait enfanté que de vains systèmes, n eut pas plus de succès entre les mains de Descartes. Au temps de Newton, Leibnitz, Malebranche et d'autres philosophes l'employèrent avec aussi peu d'avantages. Enfin, l'inutilité des hypothèses qu'elle a fait imaginer, et les progrès dont les sciences sont redevables à la méthode des inductions, ont ramené les bons esprits à cette dernière méthode, que le chancelier Bacon avait établie avec toute la force de la raison et de l'éloquence, et que Newton a plus fortement encore recommandée par ses découvertes.

A l'époque où elles parurent. Descartes venait de substituer aux qualités occultes des péripatéticiens, les idées intelligibles de mouvement, d'impulsion et de force centrifuge. Son ingénieux système des tourbillons, fondé sur ces idées, avait été avidement reçu des savants que rebutaient les doctrines obscures et insignifiantes de l'école, et ils crurent voir renaître dans l'attraction universelle, ces qualités occultes que le philosophe français avait si justement proscrites. Ce ne fut qu'après avoir reconnu le vague des explications cartésiennes, que l'on envisagea l'attraction comme Newton l'avait présentée, c'est*à-dire, comme un fait général auquel il s'était élevé par une suite d'inductions, et d'où il était redescendu pour expliquer les mouvements célestes. Ce grand homme aurait mérité, sans doute, le reproche de rétablirles qualités occultes, s'il se fût contenté d'attribuer à l'attraction universelle le mouvement elliptique des planètes et des comètes, les inégalités du mouvement de la lune, celles des degrés terrestres et de la pesanteur, la précession des équinoxes et le flux et reflux de la mer, sans montrer la liaison de son 'principe avec ces phénomènes. Mais les géomètres, en rectifiant et en généralisant ses démonstrations, ayant trouvé le plus parfait accord entre les observations et les résultats de l'analyse, ils ont unanimement adopté

sa théorie du système du monde, devenue par leurs recherches la base de toute l'astronomie. Cette liaison analytique des faits particuliers avec un fait général est ce qui constitue une théorie. C'est ainsi qu'ayant déduit par un calcul rigoureux tous les effets de la capillarité, du seul principe d'une attraction mutuelle entre les molécules de la matière, qui ne devient sensible qu'à des distances imperceptibles, nous pouvons nous flatter d'avoir la vraie théorie de ce phénomène. Quelques savants, frappés des avantages produits par l'admission de principes dont les causes sont inconnues, ont ramené dans plusieurs branches des sciences naturelles les qualités occultes des anciens, et leurs explications insignifiantes. Envisageant la philosophie nevvtonienne, sous le même point de vue qui la fit rejeter des Cartésiens, ils lui ont assimilé leurs doctrines , qui n'ont cependant rien de commun avec elle dans le point le plus important, l'accord rigoureux des résultats avec les phénomènes.

C'est au moyen de la synthèse que Newton a exposé sa théorie du système du monde. Il paraît cependant qu'il avait trouvé la plupart de ses théorèmes par l'analyse, dont il a reculé les limites et à laquelle il convient lui-même qu'il était redevable de ses résultats généraux sur les quadratures. Mais sa prédilection pour la synthèse, et sa grande estime pour la géométrie des anciens, lui firent traduire sous une forme synthétique ses théorèmes et sa méthode même des fluxions; et l'on voit, par les règles et par les exemples qu'il a donnés de ses traductions, combien il y attachait d'importance. On doit regretter, avec les géomètres de son temps, qu'il n'ait pas suivi dans l'exposition de ses découvertes la route par laquelle il y était parvenu , et qu'il ait supprimé les démonstrations de plusieurs résultats, paraissant préférer le plaisir de se faire deviner à celui d'éclairer ses lecteurs. La connaissance de la méthode qui a guidé l'homme de génie n'est pas moins utile aux progrès de la science et même de sa propre gloire , que ses

Page 1