‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 102 sur 253 · LIVRE II, CHAP. Vni · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. Vni

Adorable Thisbiue, ni les difficultés, ni les périls ne m'empêcheront point de vous obéir. Je vous aime avec une ardeur qui me fera tenter jusqu'à l'impossible pour contenter vos moindres désirs; mais je connois votre attachement pour votre heureux époux, et, je vous l'avouerai, cela me fait douter de la sincérité de vos promesses. Le peu de fruit que j'ai recueilli de mes soins me donne lieu de penser que pour vo(is délivrer de mes Importunités , vous pouvez avoir concerté avec Irolde cet artifice ; pardonnez-moi ce mot, Madame : un amant qui déplaît doit se défier de tout. Si vous voalez que j'entreprenne le voyage que vous me proposez, il faut qu'Irolde, qui dispose de vos affections plus que vous-même, m'assure de l'effet de vos promesses, si je suis assez heureux pour vous apporter le rameau que vous souhaitez. Supcette assurance, il n'est point de danger que je craigne j mais, sans cela, Madame , vous me permettrez de vous dire que je ne puis me résoudre à m'éloigner de vous.

Thisbine, qui ne s'étoit point attendue à une pareille réponse, en frémit; elle représenta au chevalier qu'il demandoit une chose qui ne se proposent point à un mari , et que c'étoit mal reconnoître la faveur qu'elle lui faisoit, que d'exiger d'elle cette démarche. Prasilde lui laissa dire tout ce qu'elle voulut ; mais il n'en démordit point, tant il étoit persuadé que la dame n'avoit pour but que son éloigne ment.

L'épouse dirolde le voyant intraitable sur cet article, prit le parti de recourir effectivement à son époux. Avant que de lui faire une proposition si nouvelle, et dont elle- jugea bien qu'il seroit étonné , elle lui parla

19a ROLAND L'AHOUaEUX.

des persécutions qu'elle essuyoit tous les jours; elle lui dit que sa patience ëtoit à bout; que Prasîlde, en un mot, troubloit la tranquillité de sa vie, et qu'il fklloit absolument se servir du moyen qu'elle avoit imaginé pour l'éloigner. Irolde pâlit k ce dbcours f i) ne pouvoit consentir qu'on le privât de son ami. L'absence, lui dit Tbisbine , est la seule chose qui puisse bannir du cœur de Frasilde cette fureur amoureuse qui fait son malheur etle mien. Madame, interrompit son époux avec chagrin, ce moyen ne produit pas toujours son effet. Je connois Prasilde : ce n'est point un amant ordinaire; J'absenee ne changera pas son âme, et vos charmes ne sauroient s'effacer d'un cœur qui en a reçu une foisl'impression. Ce chevalier reviendra plus amoureux que jamais, et son éloignement n'aura servi qu'à me livrer au chagria de ne point voir un ami sans lequel je ne puis vivre.

L'absence guérira Prasilde, reprit Thisbine, et vous en serez persuadé lorsque vous saurez ce que je me suis proposé. Alors elle lui raconta ce qu'elle avoit exigé de ce chevalier; ensuite elle ajouta : Ce n'est plus un dragon qui garde, comme au temps des Hespérides, l'arbre merveilleux dont je viens de vous parler; c'est une dame d'une beauté si ravissante, que tous les chevaliers se rendent à ses premiers regards. Dès que Praûlde verra cette incon^rable dame , il est à croire que son cœur recevra l'impression d'un nouvel amour, qui lui fera oublier mes foibles charmes. Je n'ignore pas que son absence rendra les moments qu^elle doit durer sensibles à votre amitié; mais, mon cher Irolde, si cet ami vous est cher, faites-vous la violence de con-

.,Googk'

Page 1