‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 113 sur 253 · LIVRE II, CHAP. IX. 2i · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IX. 2i

chaote que jamais. Thisbîne parut peu satisfaite de ce discours. Injuste époux, lui dit-elle, crois-tu que je puisse vivre sans toi ? THe te souvient-il plus des preuves que je t'ai données de mon atfectioR? Tu m'as dit cent fois que tu ne voudrais pas sans moi habiter tes deux , et tu penses à me laisser seule en ce monde, accablée d'ennuis. ÏÏon, Irolde : malgré l'injustice du sort qui nous veut désunir, nous ne serons point séparés; je devrais mourir seule, puisque c'est moi qui t'ai fait donner cette funeste parole, qu'il faut tenir. Je ne te presse pourtant point de vivre ; je sais que la vie ne saurait t'être agréable , après avoir perdu ta Thisbîne. Qui , dégageons notre commune promesse -, puisque rien ne peut nous en dispenser; et qu'ensuite une commune mort nous punisse de l'avoir indiscrètement donnée. Mourons, cher époux, et que le même toiqbeau renferme deux cœurs qui se sacrifient l'un à l'autre.

Après ces paroles touchantes , ces deux infortunés époux , s'étant ainsi disposés à la mort , demeurèrent long-temps embrassés; ils ne pouvoient se séparer; enfin ils se firent violence. Thisbine alla chez un médecin de sa connoissance , et obtint de lui une poudre empoisonnée qui devoit faire son effet quatre ou cinq heures après l'avoir prise. Munie de ce breuvage, elle revint trouver son époux. Il détrempa cette poudre dans une liqueur, puis il en hut la moitié avec une assurance merveilleuse; ensuite il présenta la coupe à Thisbine d'une main tremblante, et d'un regard mal assuré, après quoi il détourna les yeux pour ne pas voir une action qui lui perçoit le cœur : la dame prit la coupe , et but le reste du breuvage avec la même fermeté que son mari.

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ai4 BOLAND L'AMOUREUX.

Cela étant fait, ils gardèrent quelque temps un morne silence , qui fut suivi d'un entretien fort touchant; mais enfin il fallut finir. Thisbine, comme une victime que l'on traîne à l'autel , alla trouver Prasilde , après avoir promis à son cher Irolde de revenir au plus tôt pour lui accorder la consolation de mourir entre ses bras.

Le chevalier du rameau d'or fut transporté de joie quand il vit arriver sa chère Thisbine chez lui. Il parut confus et comblé de cette faveur : comme il s'aperçut qu'elle avoît le visage baigné de larmes , il crut que c'étoit un effet de sa pudeur naturelle qu'alarmoit la démarche qu'elle faisoit; et, dans cette pensée, i! s'efforça de la consoler par les paroles les plus flatteuses et les plus soumises. Elle le désabusa bientôt, en lui tenant ce discours: Hé bien, Prasilde, tu vois enfin cette fière beauté qui t'a coûté tant de soupirs et de soins, rendue à tes volontés : il ne tient qu'à toi de satisfaire tes amoureux désirs; mais apprends qu'en perdant aujourd'hui l'honneur, je dois perdre aussi la vie. Ce n'est pas tout : Irolde va comme moi renoncer au jour; ainsi la mort de ta maîtresse et celle de ton ami seront le fruit de ton bonheur.

Alors elle lui dit qu'elle et son époux avoient eu recours à im breuvage em[»oisonné, pour expier le coupable serment qu'ils avoient eu le malheur de faire. Aussitôt que Prasilde eut entendu ces paroles, il s'écria transporté de douleur : Ah! Madame, qu'avez -vous fait? Enjnéme temps il voulut appeler du monde, et s'empresser de secourir la dame ; mais elle l'en empêcha. Cessez , lui dit-elle , de vous opposer à une mort inévitable; le poison que j'ai pris a déjà fait son effet;

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