LIVRE m, CHAP. IX
Loin de combattre ses désirs, il ne songea qu'à les satisfaire : il toucha la dame et le chevalier, au bras, d'une racine qui avoit la propriété d'assoupir, pour quelques heures, d'un profoud sommeil. L'anachorète musulman s'étant ainsi précautionné contre la résistance de la dame et contre le ressentiment du chevalier, prit Fleur-de-Lys entre ses bras, l' étendit sur son âne, et la lia fortement avec des courroies; puis, tout rempli de joie, il retourna vers sa cabane, dans l'espérance de consommer sans danger son coupable dessein ; mais le ciel permit qu'il passât par là un lion aflamé qui se jeta sur le scélérat avec furie; et, pendant qu'il le dévoroit, l'Ane effraye s'enfuit avec la belle charge qu'il portoit. Fleur-de- Lys, après que la racine eut fait son effet, se réveilla. Étonnée de se voir dans l'état où die étoit, elle Bt tous ses efforts pour se délier; et, n'en pouvant venir à bout, elle se mît à remplir l'air de cris, en implorant le secours du tnel et de son cher Brandîmart , dont elle ne pouvoit comprendre comment elle avoit été aidésagréablemottséparée ; d'uneautre part, sonamant, trop éloigné d'elle pour l'entendre, se désespéroit de ne la {^us retrouver à son réveil ; il la diercboit aux environs; et, crùgnant de s'éloigner d*elle en voulant s'en approc^r, il ne savoit quel parti prendre : enfin ses oreilles furent frappées d'un bruit qui sembloït venir vers Kiî. Il s'avance pour apprendre ce que c'est; il arrive à un grand diemin qui traversoit la forêt, et voit une troupe de gmis de guerre qui conduisoient des chameaux , sur l'un desquels étoit montée wte dame tout iplorée.
Il ét(Mt aisé de juger, à sa contenance et à ses gé-
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missements qu'on l'emmenoit malgré elle> Deux difformes géants marchoient à la queue de la troupe, pour la défendre si l'on l'attaquoit, et un troisième géant, plus terrible que les autres, paroissoit à la tête. Brandimart crut d'abord que c'étoit Fleur-de-Lys. Pour s'en éctaircir, il cherchoit à s'en approcher; mais, comme on ne le lui vouloit pas permettre, il renversa trois ou quatre soldats qui s'opposoient à son passage. Les deux géants qui faisoient l'arrière-garde s'avancèrent sur lui: Chétive ra^ature, lui dit l'un d'eux, rends-lpi sans différer, ou tu es mort. Brandimart, au lieu de lui répondre, poussa son cheval sur lui arec tant d'impétuosité, qu'il le renversa sur la poussière. L'autre géant, pour venger son compagnon, et lui donner le temps de se relever, chargea le chevalier brusquement, et lui fendit son bouclier d'un pesaut coup de cimeterre. Le guerrier en chancela; mais il se remit promptement, et, le frappant à la cuisse , il y fit une profonde blessure , malgré les plaques d'acier qui la couvroieot. Le premier géant, honteux de sa chute, s'étiuit relevé en fureur, frappa le chevalier de toute sa force; mais l'épée glissa sur le casque, et alla couper le cou de son cheval. Heureusement Brandimart sauta légèrement à terre , de peur de se trouver engagé sous l'animal, qui tomba.
En cet endroit l'auteur les laisse continuer ce combat inégal, pour retourner au comte d'Angers et à l'empereur Àgrican. II dit que, lorsque ces deux guerriers furent entrés assez avant dans la forêt, le Tartare, qui alloit devant, s'arrêta sur un beau gazon qu'arrosoit une claire fontaine; qu'il y descendit de cheval, et que le François y arriva un moment après. Celut-ci, voyant
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son rirai, assis sur le bord du ruisseau, lui dit : Puissant empereur, t'est-it glorieux de chercher ici !e repos, tandis que tes peuples et ceux de Galafron sont aux mains pour l'amour de toi? Vaillant chevalier, lui répondit Agrican , juge mieux de moi. Si j'ai feint de fuir, c'est pour continuer notrecombat en liberté, ou pour acquérir ton amitié. Si tu te sens disposé à me donner la tienne, je te fais don du royaume de Rhadamante, que tu as privé de la vie par ta valeur^ mais si tu rejettes mes offres, je serai obligé, quoiqua regret, de te donner la mort, pour me venger de l'affront que tu me fis hier. •
Grand monarque, répondit le fils de Mflon, votre générosité m'a gagné le cœur; cependant je ne puis accepter vos offres, quoique j'en estime infiniment !e prix. Je suifi chrétien, et je ne puis engagera un autre prince l'obéissance que je dois à mon roi. Si vous êtes chrétien, interrompit le Tartare, vous êtes sans doute ce comte Roland dont on publie tant de merveilles. J'ai toujours souhaité d'éprouver mes forces contre tes siennes; mais ce que je vous ai vu faire me donne encore plus d'envie d'avoir votre amitié. Une chose, reprit le paladin, met un obstacle invincible à l'honneur que vous voulez me procurer. Je ne vous cacherai point que jo suis Roland, et que je brûle pour Angélique.... Ah! si cela est, interrompit Agrican, nous ne pouvons être qu'ennemis.
En achevaot ces paroles, il eourut vers Bavard , en
disant au comte, d'un visage enflammé de colère et de
jalousie: Ibcdand, prépare-toi àte défendre; je te délie
à un combat mortel. Le paladin, sans lui répondre, se
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nùt en état de soutenir ses attaques , et n'ignorant pas qu'il avoit affaire au plus redoutable ennemi qu'il eût encore combattu, il rassembla toutes ses forces pour les employer contre lui.'
Je ne m'attacherai point à faire un détail de leur épouvantable combat : il est hors de toute expression. Je dirai seulement que ces deux fiers rivaux, combattant pour l'amour et pour la gloire, firent tous tes miracles de valeur qu'on pouvoit attendre d'eux. Ils combattirent jusque bien avant dans la nuit; mab eniîn , les ténèbres s'augmentant jusqu'à ne pouvoir rien distinguer , les combattants- furent obligés de se quitter pour se reprendre dès que le jour le leur permettroit.
Ils se couchèrent sur le gazon l'un auprès de l'autre, comme auroient fait deux intimes amis. Bientôt le sommeil s'empara de lejurs membres fatigués; mais s'ils n'avoient aucune défiance l'un de l'autre, leur jaloiisie ne leur permit pas d'attendre le retour de l'aurore pour se réveiller. Néanmoins, avant que de recommencer leur combat , l'empereur employa tout ce qu'il put imaginer de plus séduisant pour obliger son rival à lui céder la possession d'Angélique ; mais, comme il ne put y réussir, il eut honte d'avoir fait cette démarche. Pour s'en venger, il se jette plein de fureur sur Roland, qui le reçoit avec une atiimosité qui égaloit la sienne. Us combattirent une partie du jour; cependant il fatloit que le combat finît , et le succès n'en pouvoit être avantageux au Tartare; bien que son armet fût enchanté, et le reste de ses armes des plus forts, Durandal pouvoit le blesser, au lieu que le fils de Milon étoit invulnérable. Le sang de l'empereur couloit sur ses armes