‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 146 sur 253 · LIVRE III, CHAP. XL a8i · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XL a8i

Zoroas, qui eut recours à une seconde pomme plus précieuse que l'autre. Une seule émeraude , dont les rayons du soleil augmentoient l'éclat, la composoît. Je m'arrêtai encore pour 1b prendre; et, ravie de l'avoir en ma possession , je me promis de ne me plus détourner de ma course, quoi qu'il pût arriver. Je ne veux pas, disois-je en moi-même, avoir un vieillard pour mari. Ce sera par le beau Yaramis que je me laisserai vaincre.

Peadant que je raîsonnois ainsi , le vieillard jeta une trobième pomme, dont il aVoitfait sa dernière ressource; c'étoit le plus éclatant rubis qu& la nature eût jamais produit dans les entrailles de la terre. La plus parfaite escarboncle, le soleil même ne jette point une lumière si vive; cette pomme me parut si merveilleuse , qu'elle me fit oublier ma première résolution; je voulus pos- 'séder encore ce bijou; mais, comme nous étions déjà fort avancés dans la carrière, l'artificieux Zoroas, qui s'étmt ménagé jusque-là , proâtant de l'avance qu'il avoit , employa toutes ses forces , «t fit si bien que , malgré mes efforts, il arriva le premier aux tentes qui étoieht le but de notre course.

A cet événement si peu attendu, tout le peuple s'é< cna : Oh! le dangereux hommel qu'il a de malice! Chacun me plaignoit, et auroit souhaité que j'eusse été le partage du beau Varamis. Pour moi, j'avoîs le désespoir peint dans les yeux : je gardai quelque temps le silence dans l'excès de la douleur qui m'accabloit ; pms tout à coup, me révoltant contre mon infortune, et ne pouvant plus voir qu'avec horreur les pommes fatales qui en étoient la cause , je les jetai loin de moi avec emportement. Quoi donc , m'étH-iai -je dans ma

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aSa ROLAND L'AMOUREUX,

fureur, je serai la proie d'un vieillard? Non, non, Zoroas, tu ne seras point mon époux. L'artifice dont tu t'es servi pour me vaincre m'autorise à te manquer de foi. Reprends tes pommes que je déteste plus qu'elles ne m'ont charmée, et va séduire luie autre que moi.

En disant ces paroles, jefondois en pleurs^ maisj'avois beau faire des imprécations contre ma destinée, je devois la remplir. Mon père, quoique touché de ma douleur et de la prière que je lui fis de ne point attacher mon sort à celui d'un homme que je ne pouvois aimer, me répondit que je ne devois imputer qu'à moi seule mon malheur; qu'il s'étoit engagé par serment à me donner pour époux celui qui seroit assez heureux pour me vaincre à la course; et qu'étant roi, it étoit obligé de tenir sa parole, aux dépens de son propre sang.

Je fus donc livrée au vieillard, malgré mes larmes et mes gémissements, ^e ne parlerai point de la funeste cérémonie de notre mariage; j'étois si éperdue, et la vue de Varamis, qui s'y trouva présent avec toutes les marques de la plus profonde afïliction, me troubla de sorte, que je puis vous assurer que je ne vis rien que lui. Zoroas ne demeura pas long-temps à Éluth après notre mariage. J'avois marqué tant d'aversion pour lui, qu'il mouroit d'envie d'être dans ses états pour m'y renfermer étroitement. Dès qu'il le put avec bienséance, il prit congé de mon père, qui ne me vîtpas sans peine partir sous de si mauvais auspices.

Nous nous mimes en chemin avec cinquante soldats des sujets de Zoroas. Comme les pays que nous avions

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