LIVRE ni, CHAP. XI
bouclier en fut fracassé, et la lame de Dunindal, malgré la bonté de sa trempe, pensa se ropipre; elle plia jusqu'à la garde. Toute la force du paladin ne l'em* pécha pas d'être renversé lui-même : un des taureaux lui passa sur le. corps, et le foula de ses pieds d'airain. Le guerrier se releva; et les taureaux l'ayant renversé une seconde fois, s'acharnèrent sur lui, brisèrent ses armesde leurs pieds etde leurs cornes; ilsluidonnoienr à peine le temps de respirer.
Brandimiut, qui souffroit de le voir dans un si grand péril, voulut voler à son secours; mais la demoiselle le retint, en lui disant qu'il jetteroit s<h) ami dans un péril encore plus affreux , s'il alloit le secourir; qu'il le verroit disparaître à l'instant; et qu'en un mot , un seul chevalier devoit mettre à fin cette aventure.
Tout brisé qu'étoit Roland, il ne perdit point courage. Il ramassa toutes ses forces; il prit les deux taureaux chacun par un pied, les secoua de ses deux mains avec tant de vigueur, qu'il tes renversa l'un sur l'autre; il saisit ensuite les deux cornes de celui qui étoit dessus, et les tira d'une telle violence, qu'il les lui arracha; puis, sans donner le temps à l'autre de se relever, il lui en fit autant. Aussitôt ces deux animaux perdirent toutes leurs forces, et s'enfuirent dans la forêt en mugissant. Quoique le paladin eût beaucoup souffert en ce genre extraordinaire de combat, il avoit tant d'impatience de voir la fin de l'aventure , que , sans se reposer, il reprit le cor. Il n'en eut pas sitôt sonné , que la terre trembla sous leurs pas. £lle s'ouvrit; et parmi les feux que ce gouffre poussoit abondamment, ils en virent sortir un dragon effroyable pour sa grosseur et
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pour sa 6giire. Il avoit quatre pîeds, tout couverts d'é* cailles vertes, dures, de même que le reste de son corps, et armés de fortes griffes. Xie plus terrible griffon du mont Caucase n'en eut jamais de semhlables. Il avoit une corne au front, et la gueule plus fendue que celle d'un crocodile. Ses dents étoient loi^ues et tranchantes, etsalangue avoit trois pointes afËléescomme des flèches. Ses ailes, pareilles à celles des chauve-souris, paroissoient être moins de plumes que de chair, et avoient dix toises d'étendue d'une extrémité à l'autre quand il les déployoit. Elles sembloient ne lui avoir été données par la nature, que pour lui aider à traîner une queue d'une longueur prodigieuse, revêtue d'écaillés comme tout le reste.
L'intrépide guerrier s'attacha peu à le considérer. Il se pressa d'ouvrir le livre, et il y lut ces paroles : Les écailles du dragon sont impénétrables : va chercher dans sa gueule, au mépris des flammes qu'il vomit, à tarir les sources de sa vie. Si tu le tues, coupe-lui la tête, et arrache ses dents, que tu sèmeras en terre: il naîtra soudain de cette semence dçs guerriers qui feront tous leurs efforts pour t'ôter la vie. Si tu as le bonheur de les vaincre, tu pourras te vanter d'être la fleur de tous les guerriers du monde. Cependant le drag(Mi s'avançoit vçrs le paladin. A l'approche de ce monsb'e, Fleur-de-Lys et Léodile effrayées voulurent s'enfuir; mais la demoiselle qui avoit connoissance de toutes ces choses les rassura, en les avertissant que tous ces monstres , et tout ce qu'elles verroient paroître, n'étoieut à craiodre que pour le chevalier qui les com- . hattoit.
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