LIVRE I, CHAP. V. ag
sacrifier. Je ne me seroïs donc conservée jusqu'à ce jour que pour être la proie d'un furieux. Jetez, précipitezmoi plutôt dans cette fontaine; j'aime mieux y perdre la vie que d'approuver une union si cruelle pour moi. Argaîl reprit la parole, et se mit k vanter sur nouveaux frais le mérite du prince sarrasin. Il s'étendit particulièrement sur sa naissance, et ne manqua pas de faire briller aux yeux d'Angélique la couronne qu'il devoit un jour posséder; mab elle l'ioterrompit : Non, mon frère, luidit-etle, vous perdez le temps à me vouloir persuader. Toutes les couronnes du monde ne sauroient à ce prix me tenter. Faisons mieux, poursuivit-elle; quittons ce séjour, qui ne peut nous être que funeste, malgré toute la prudence du roi notre père, 11 semble que le ciel veille sur les chrétiens , et qu'il les ait pris sous sa protection. Jugez-en par le péril que m'a fait courir l'enchanteur françois. Quoique j'en sois heureusement sortie , je n'en puis tirer un bon augure. Encore une fois , mon frère , éloignons-nous d'ici promptement. Ah 1 ma sœQr, s'écria le prince , mon courage peut-il consentir à ce que vous me proposez ? Puis-je quitter avec honneur un combat commencé, et me pardonneroit-on d'avoir cédé à un seul ennemi ? Demeurez donc, dit Angélique, mais dispensez-moi de vous tenir compagiûe. La présence de ce chevalier me fait frémir; et, pour m'épai^er l'horreur, de le voir, souffrez que je vous laisse. Je vais aux Ardennea. Je vous attendrai cinq jours dans cette forêt. Si vous ne pouvez vous y rendre dans ce temps-là, je me servirai du livre de ce magicien qui me vouloit outrager. Je me ferai porter par ses démons auprès du roi, mon
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3o ROLAND L'AHOtfREUX.
père. Adieu, je ne veux pas être la victime d'on combat où la douleur de vous voir vaincu ne feroit peutêtre pas ma plus grande peine. £n achevant ces mots, elle courut se jeter sur son cheval; et, le poussant à toute bride , elle s'éloigna bientôt des combattants.
Ferragus, qui la vit partir, comprit, par cette fuite si précipitée, la réponse qu'Argail avoit à lui rapporter. Une nouvelle fureur trouble ses sens. Il se prépare à recommencer le combat ; et de peur que son ennemi ne lui échappe pour courir après sa sœur, il va détacher ïtahican qu'il voyoit attaché à l'un des pavillons. Il le chasse dans la prairie. Ce bon cheval, se sentant lilH-e, part aussitôt comme un trait; il disparoît dans le moment, et délivre le Sarrasin de sa crainte. Quand Allait , qui revenoît d'un air triste annoncer à ce prince les refus d'Angélique, se vitainsi démonté, it fut piqué de cette action. Chevalier, lui dit-il, quel procédé est te vôtre ? Lorsque je m'emploie pour vous avec ardeur, et que je viens vous éclaircir... Oh! je vous tiens quitte de cet éclaircissement, interrompit l'Espagnol. Je n'en ai que trop vu, et je ne songe qu'à me venger. Si j'ai détaché votre cheval, je ne veux ni ne dois vous en faire des excuses : comme il faut qu'un de nous deux laisse ici sa vie, un seul cheval nous suffît. ' Avec un homme aussi extraordinaire que toi, reprit fièrement le frère d'Angélique , la raison et l'honnêteté sont inutiles; et puisque tu sais mieux combattre que parler , il est juste de t'employer à ce qui te convient davantage. Alors ils commencèrent à se charger plus furieusement qu'auparavant.
Après qu'ils se furent long-temps tâtés avec autant
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