LIVRE I, CHAP. V. 3l
d'adresse que de force, et qu'ils eurent mis en usage tout ce que leur expërîence leur avoit enseigné, le prince du Cathay leva son épée pour en frapper sur la tête de son ennemi, pour l'étourdir du moins s'il ne pouvoit le blesser; et il s'y prit d'une telle vigueur, qu'il en seroit venu à bout, si l'adroit Sarrasin ne se fût glissé sous le coup pour le rendre -inutile. Argail ne réussit donc pas dans son dessein : au contraire , il donna moyen à l'Espagnol de le joipdre , et ils commencèrent à combattre corps à corps.
Dans ce combat périlleux, ils firent cent efforts pour se terrasser : ils y réussirent en6n; mais il eût été difficile de décider qui des deux tomba dessous; car, pendant quelque temps , ils ne firent que rouler l'un sur l'autre. Si Ferragus eut le dessus, Argail, doué d'une vigueur extrême , l'eut à son tour. Il sut même le conserver; et se servant de son avantage, il ne taissoit pas, quoique son ennemi fût invulnérable, de lui meurtrir la tête et le visage avec son gantelet de fer. Cependant l'Espagnol , désespérant de revenir dessus , ne songea plus qu'à profiter de sa désagréable situation. D'un bras qu'il avoît libre , il tira son poignard ; et cherchant de la pointe les endroits par où il pourroit percer son bomme, il le lui plongea dans le côté, sous les armes, jusqu'à la garde.
Argail se sentant mortellement blessé , attacha ses regards mourants sur le Sarrasin, et lui dit d'une voix foible : Brave chevalier, puisque tu me donnes la mort, je te conjure , par ce que tu dois à l'ordre de chevalerie, que ta professes avec tant de courage , de jeter dan» cette fontaihemon corps tout armé, aussitôt que j'aurai
.L;,q,;,=..=ïGooglc;
rendu le dernier soupir. Le soin de mon honneur m'engage à te faire cette prière. Je crains qu'après ma mort on ne m'accuse d'avoir eu peu de valeur, puiscpe je me suis laissé vaincre avec de si fortes armes. Je voudrois sauver ma mémoire de ce honteux reproche.
A ces paroles touchantes du frère d'Angélique , Ferragus, quoiqu'il fût le moins compatissant de tous les hommes, perdit son ressentiment. Vaillant chevalier, lui répondît-il tout attendri, je suis touché de votre infortune. La crainte que vous faites parottre ne peut partir que d'un grand cœur : vous avez tort toutefois de l'écouter; votre mémoire est en sûreté. Hé ! que peut vous reprocher t'envie? Ne méritez -vous pas plutôt une gloire immortelle pour avoir mis mes jours en péril? Mais puisque vous exigez de moi que je vous satisfasse, je promets d'accomplir ce que vous demandez, à la réserve d'une chose. Commejesuisdans un pays de chrétiens, où j'ai quelque intérêt de n'être pas connu, vous me permettrez de garder votre casque jusqu'à ce que j'en aie un autre. Argail ne put répliquer : déjà les pâles ombres de la mort l'avoient environnné. Il parut seulement approuver, par un signe de tête , ce qu'on proposoit, et il expira dans le moment.
Telle fut la fin du vaillant Argail, l'un des meilleurs chevaliers de son temps. Il avoit une valeur exti-ême , des sentiments nobles et généreux; il ne lui manquoit que de faire profession du christianisme pour être un prince accompli.
Lorsque Ferragus fut assuré que l'infortuné fils de Galafron n'avoit plus de part à la vie, il lui délaça son casque pour s'en couvrir : ensuite îl prit son corps , sut-
' L;,q,;,=..=ïGooglc;