‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 203 sur 253 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De la rencontre que Marphisejît de Brunel.

La reine Marpbise, touchée de l'aflliction qu'Angélique témoignoit de la perte de son anneau , poursuivoit ardemment te nain. £lie te rencontra par hasard, et trouvant sa figure assez conforme au portrait que ta princesse du Cathay en avoit fait, elle s'arrêta pour te considérer. Cependant , comme ît étoit monté sur un beau coursier, et couvert d'un habit différent de celui sous lequel il avoit volé ta t)ague , ette ne savoit qu'en penser; elle s'approcha de lui pour s'en éclaîrcir. Le fourbe, qui ta reconnut pour l'avoir vue à Atbraque, et qui se douta bien de son dessein , ne fit pas semblant de se défier d'elle, et résolut de lui jouer aussi d'un tour. Pour 7 réussir, il s'avança vers la guerrière, et lui dit: Seigneur clievalier, oserai-je vous demander si vous n'avez point rencontré dans cette forêt une petite figure d'homme à peu près faite comme moi , et qui est à pied, vêtu en pèlerin, avec un bourdon à la main.

Kon, réponditMarphise, tout étonnée de cette question. Il fiiut l'avouer, reprit Brunel, c'est le plus adroit et te plus dangereuK fourt>e qu'il y ait dans ces contrées. Je vais vous conter, seigneur chevalier, ta tromperie qu'il m'a faite. La fée Morgane, ma maîtresse, ayant entendu parler du mérite de la reine Marpbise ,

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qui est à présent à Albraque, a conçu pour elle une estime qui est au-dessus de tout ce qu'on en peut penser; et , pour lui en donner un témoignage convenable à la profession des armes que cette grande princesse a embrassée , elle a forgé par son art une épée d'une trempe et d'une richesse pestîmable. Elle m'avoit choisi pour la porter de sa part à cette reine, et j'étois heureusement parvenu jusqu'à ce royaume, lorsqu'hier je rencontrai ce nain dont je vous ai parlé. Je fus sui^ris de le voir si semblable à moi, et, en faveur de cette ressemblance, je liai conversation avec lui. Il me dit le sujet de son voyage, et j'eus l'indiscrétion de lui apprendre la cause du mien. Tfotre entretien dura jusqu'à la nuit; et nous trouvant alors àl' entrée de cette forêt, nous nous y arrêtâmes pour y passer la nuit sous un arbre. Avant que de nL'endormir, je mis l'épée de la fée sous mon corps , et me livrai sans crainte au sommeil, qui commençoit à disposer de moi, ne doutant pas que mon compagnon n'en fit autant ; mais ce matin à mon réveil, au lieu de la précieuse épée, j'ai trouvé une épée de bois que le traître a eu l'adresse de mettre à sa place , sans me réveiller.

Aces paroles de Brunel, la reîneMarphîse ne put retenir un grand éclat de rire que la nouveauté de l'événement lui arracha. L'Africain en parut piqué ; Quoi dcHic, dit-il à la guerrière d'un air chagrin, vous riez de mon malheur? On voit bien, seigneur chevalier, que la riche épée que je portois n'étoit pas destinée pour vous, puisque sa perte excite vos ris. Mais moi , malheureux, conùnua-t-il en pleurant, quels reproches n'auront point à me faire la fée et la reine Marphise ?

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Ne t'afflige pas, nain, mon ami, lui répondît la princesse. Ton malheur emporte avec lui ton excuse. Je ne sais ce que ta maîtresse en pensera ; mais pour Marphise elle a la réputation d'être généreuse; je suis persuadée qu'elle estimera plus la bonne volonté de la fée que la richesse de son présent. Regarde cette épée, ajouta la guerrière , eu tirant du fourreau la sienne et la donnant à Brunel , les pierreries dont elle est ennchie valent plus d'un royaume; cependant je l'estime bieti davantage pour la trempe de la lame , qui est d'une bonté parfaite.

Brunel prit l'épée qu'on lui tendoit, et, après l'avoir considérée en faisant toutes les démonstrations d'un homme qui est en admiration , il prit son temps , poussa Frontin dans la forêt, et s'éloigna de Marphise stvec la bonne épée qu'elle lui avoît mise entre les mains. Le fourbe avoit parlé d'un air si naturel, que la reine jusque-là ne s'étoit nullement défiée de lui ; mais quand elle lui vit emporter son épée, qu'elle avoit eu l'imprudence de lui donner elle>^même, elle demeura si étourdie de ce qui venoit de se passer, qu'elle laigsoit courir Brunel, comme si elle n'eût eu aucun intérêt à le poursuivre.

Quand cet artificieux Africain fut à certaine distance d'elle, il se retourna pour voir si elle te suivoit , et , voyant qu'elle étoit restée immobile d'étonnement , il arrêta son cheval , et cria de toute sa force à la guerrière : Seigneur chevalier, si la reine Marphise est de vos amies, faites-lui savoirquejevais porter cette épée avec celle que la fée ma maîtresse lui destînoit, et que noua verrons , par l'épreuve qui en sera faite , laquelle

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des deux est la meilleure. Ces paroles insultantes tirèrent la reine de sa léthargie : elle poussa, pleine de fureur, son cheval vers le voleur ; et , dans la colère où elle étoit, il est à croire, si elle eût pu le joindre, qu'elle lui auroit écrasé la cervelle d'un coup de poing ; mais, quoiqu'elle eût un des plus vigoureux oiursiers de l'Asie , il n'égaloit pas Frontin en légèreté. La guerrière toutefois poursuivit long-temps Brunel , sans pouvoir s'en approcher qu'autant qu'il plaîsolt àcet Africain pour s'en divertir. Elle crioit, en courant après lui : Attends, perfide, attends, que je m'acquitte envers toi de la juste récompense qui t'est due. Je serais bien imprudent , répondit-il, de vous attendre. Dans la fureur qui vous possède, vous n'êtes pas traitable. Il ne faîsoit, par de pareils discours, qu'enflammer encore davantage la BèreMarphise, qui, dans son ressentiment, jura de n'avoir point de repos qu'elle n'eût puni cet insolent voleur, et de le poursuivre jusqu'au bout de la terre. Elle étoit libre alors, et pouvoit exécuter son dessein, puisqu'elle avoit renvoyé son armée en Perse, D'ailleurs, elle avoit promis à la £lle de Galafron de ne point retourner à Albraque sans sou anneau.

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