LIVRE I, CH&P. IX
gazon émajilë des plus belles fleurs du printemps. Il ne put voir un lieu si délicieux sans avoir envie de s'y reposer. H s'assit au pied d'un orme , après qu'il eat ùté la bride de son cheval, pour le laisser paître sur cette herbe fleurie. Le chevalier se sentit bientôt assoupir. Sa lassitude y contribua pent-£tre moins que la propriété du lieu.
Pendant qu'il goûtoit la douceur du sommeil , la fortune, par un de ses caprices ordinaires, conduisit a cet endroit la fille du roi Galafron. Une pressante soif obligea cette princesse à descendre de son palefroi. Elle but de l'eau qui couloit le long du gazon; puis apercevant au pied de l'orme le paladin qui dormoit au frais, elle conçut pour lui, dam le moment, le plus violent ' amour qu'un cœur puisse resselttir. O changement merveilleux ! ô prodige étonnant! cette oi^eilleuse beauté, qui jusque-là n'avoit payé que de mépris les nommages des plus grands princes, se rend sans résistance à la vue d'un chevalier qu'elle ne connoit point. Dans un instant l'amour l'embrasa de tous ses feux , comme si ce dieu puissant eût voulu donner un exemple aux mortels qui prétendent se soustraire a ses lois. Pouf réduire la rebelle Angélique, il l'attira sans doute sur les bords dangereux de cette source , appelée , par ceux qui la connoissoient , la fontaine de l'amour.
Elle n'étoit point enchantée comme celle de Merlin. Son onde avott naturellement la vertu d'inspirer d« la tendresse aux personnes qui en huvoient, ou plutôt d'allumer dans leurs âmes une amoureuse fureur que l'eau de l'autre fontaine pouvoit seule éteindre.. Plusieurs chevaliers en burent sans en connoitre la prO-
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54 ROLAND L'AMOUBEUX.
piiété, et conservèrent toute leur vie une passion qui
fit tout leur bonheur ou toute leur infortune.
La princesse du Cathay, dans le trouble qui agite ses esprits, s'approche du fils d'Aymon pour le considérer à son aise , et plus elle le regarde , plus elle enfonce dans son cœur le trait qui la blesse. Cette tendre amante ne sait à quoi se résoudre; elle rougit, elle pâlit; tout marque le désordre de ses sens; elle craint de le perdre, si elle le réveille, et toutefois elle voudroit trouver dans ses regards le même plaisir qu'elle prend à le voir. Dans cette confusion de sentiments, elle cueillit de sa main délicate les pjus belles fieurs de la prairie , et les jetant l'une après l'autre sur le visage de Renaud : Dors, dit-elle, dors, charmant chevalier, goûte le repos que tu ne ravis pour jamais.
Le paladin, à l'attouchement des fleurs, se réveilla; il jeta les yeux sur la princesse, qui le salua d'un air à lui faire assez connoître ce qu'elle sentoit pour lui ; mais le cruel fils d'Aymon ne l'envisagea qu'avec peine; il sentit même pour elle, dès qu'il la reconnut, autant ' d'aversion qu'il s'étoit senti d'amour en la voyant pour la première fois. Elle lui tient en vain des discours capables- d'attendrir les cœurs les plus barbares; il porte la cruauté jusqu'à la quitter brusquement sans daigner lui répondre une seule parole. Pour s'éloigner même au plus tôt d'un endroit que sa vue lui rend odieux, il va reprendre Bayard, qui s'étoit un peu écarté. Angélique le suit : Arrête, lui dit-elle, trop aimable chevalier, pourquoi me fuis-tu? Hélas! je t'aime plus que moi-même; et pour prix de tant d'amour faut-il que tu me fasses mourir? Regarde-moi, mon visage doit-il
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