CHAPITRE XIV
D€ ce qiufit Angélique après s'être éloignée dé Roland et de Ferragus.
La. fille du roi Galafroa étoit déjà loin des deux guerriers qui combattment pour elle, quand tout à coup elle se ressouvint de la vertu de sa bague. Aussitôt elle se rassure, s'arrête', et commence à rêver au parti qu'elle doit prendre. Elle perd l'espérance de toucher Renaud, et forme enlîn la généreuse résolution de l'oublier, et de retourner au Cathay. Comme elle avoit promis à Ârgail de l'attendre cinq jours dans la forêt, elle voulut lui tenir parole ; mais, ne le voyant pas paroître après ce temps-là, elle en ccmçut un mauvais présage. Ah ! mon frère, s'écria-t-elle, malgré tes armes enchantées, ton ennemi t'a sans doute vaincu; il t'a même peut-être ôté la vie : il faut que je m'éclaircisse de ton sort. En achevant ces paroles, elle ouvrit le Grimoire, et découvrit quel avoit été le succès du combat d' Argail contre Ferragus.
Elle eut une extrême douleur d'un si triste événement ; elle déplora la fbneste destinée de son frère. Ses beaux yeux, qui n'avoient déjà que trop répandu de larmes, eu versèrent de nouvelles, et la forêt re-
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tentit (le ses regrets : O Argaill disoit cette princesse, infortuné Argail 1 est-ce là cet bonmeur que vous deviez acquérir dans ces terres étrangères ? Au lieu d'une gloire immortelle que vous y êtes venu chercher, vous n'y avez trouvé que la mort. Hélas ! le roi notre père ne vous verra point arriver dans sa cour, suivi d'une foule de chevaliers vaincus; ii se repentira plutôt d'avoir eu trop de confiance en nous.
Angélique, après avoir pleuré la perte de son frère, ordonna aux démons de la porter au Cathay, dans le palais du roi son père. Galafron fut fort étonné de ta revoir seule. Oîi est Argail? lui dit-il. Qu'est devenu
votre frère ? Pourquoi revenez-vous sans lui ? Mais,
ajouta-t-ll, en s'apercev»nt que ta princesse «voit tes yeux baignés de larmes, vous pleurez. Ah ! mon 61s n'est plus; je lis sa mort dans vos regards. Il est vrai, seigneur, dit Angélique, en s'abandonnant au transport qui la pressoit, mon frère a perdu le jbur. A cette nouvelle, Galafron se couvrit le visage de sa robe, et demeura plongé dans un mortel accablement. Puis, confondant ses soupirs avec les pleurs de sa Bile , ils continuèrent tous deux à s'affliger sans njodération. Cependant la violence de leur douleur diminua peu à peu; et, fitisant réflexion qu'on ne pouvoit rappeler Argail à la vie, ils ne songèrent plus qu'à rendre à la mémoire de ce jeune prince les honneurs funèbres qu'ils lui dévoient.
T^ princesse du Cathay fut pendant quelque temps si occupée de la mort de son frère, qu'elle sembloit avoir perdu le souvenir du seigneur de Montauban. Mais si le sang força l'amour à lui céder, l'amour s'en
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dédommagea bientôt avec usure. Angélique redevient la proie du feu qui la dévore ; elle n'est pas plus tran' quille au Cathay que dans les Ardennes. Comme une biche qui porte dans le flanc le Irait qui l'a blessée, ne fait qu'augmenter son mal en redoublant la vitesse de sa course, de même la fîlle de Galafron ne peut s'affranchir de son amoureuse peine : l'image du paladin cruel et méprisant la suit partout, et la tourmente sans relâche.
Elle avoit sans cesse le visage tourné vers l'occident; elle n'en pouvoit détourner ses regards ni sa pensée. Quelquefois elle prenoit plaisir à se représenter Renaud qui recévoit avec dédain, à la cour de Charles, les avances des plus belles dames : elle trouvoit dans cette idée de quoi se consoler. Si mes yeux, disoit-elle, n'ont pu faire une si précieuse conquête, du moins je n'ai pas la honte d'avoir une rivale heureuse. Le cœur que je n'ai pu toucher est insensible. Mab bientôt elle sentoit succéder à cette pensée de jaloux mouvements. Ah ! malheureuse, s'écrioit-elle , cesse de te flatter: une autre que toi a su plaire au flis d'Aimon ; il soupire pour quelque beauté dont je n'égale pas les
charmes Hélas! tandis que je languis, que je ue
consume en plaintes vaines, peut-être qu'en ce moment l'orgueilleuse le voit à ses pieds, enflammé pour elle de toute l'ardeur que j'ai pour lui. Juste ciel ! m'avesvous condamnée à aimer malgré moi un ingrat qui me méprise? Ne puis-je vaincre ma cruelle passion? Si, pour me délivrer de sa tyrannie, ma gloire et ma raison ne me prêtent qu'un foible secours, ta nature a des secrets qui pourront agir sur moi plus puissam-
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ment. Employons jusqu'aux enchantements.... Oîi mon esprit va-t-U s'égarer? Quelle erreur de prétendre éteindre ma flamme ? Qu»nd j'irois cueillir des herbes puissantes au premier rayon d'une nouvelle lune; quand j'arracherois les plus fortes racines pendant les plus obscures nuits de la canicule, le suc des plantes, la vertu des pierres constellées, tout le pouvoir de la magie ne sauroit ôter Renaud de mon cœur.
En déplorant ainsi son infortune, cette princesse se souvint de l'enchanteur François ; elle pensa qu'il pouvoit lui être utile ; et dans cette pensée elle consulta le Grimoire pour savoir qui il étoit. Les démons lui ;q>prirent qu'il s'appeloitMaugis; qu'il étoit fils du duc d'Aigrement, el parent fort proche du seigneur de Montaubau. Cette découverte lui donna quelque espérance : elle se flatta que, par l'entremise de son prison* nier, elle pourroit inspirer à Renaud des sentiments plus favorables. Prévenue d'une si agréable opinion, elle se fit à l'heure même transporter sur le rocher où Maugis étoit retenu.
Ce malheureux enchanteur, occupé de son mauvais sort, et enchaîné sur la pointe d'un écueil, regardoit alors la mèr en rêvant. Dès qu'il aperçut Angélique dans les airs , et qu'il en put distinguer les traits , il la reconnut : il eut quelque joie de son arrivée, bien qu'il n'eût pas lieu d'en concevoir un heureux présage. Elle ne le laissa pas long-temps dans l'incertitude : Fils d'Aigremont, lui dit-elle, console-toi, je viens finir tes peines. En même temps elle fit des conjurations, et les fers de Maugis tombèrent.
Aussitôt qu'il se vit libre , il voulut se jeter aux pieds
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de la princesse pour la remercier ; mais elle l'en empêcha, et lui dit : Je te donne la vie et la liberté, à condition que lu me rendras un service d'où dépend mon repos. Je vais te découvrir mes plus secrets sentiments; j'aime ton cousin Renaud. Puisque j'ose te faire cet aveu, juge de l'excès de mon amour; il faut que tu t'engages par serment à me servir auprès de ce paladin , à l'aller trouver, et à l'amener au Cathay. Outre que je t'en aurai une éternelle obligation, je promets de te rendre ton livre, dont tu dois avoir senti vivement la perte.
Le Bis du duc d'Aigrement , touché des bontés d'Angélique, lui répondit : T^'exigez-vous que cela de ma reconnoîssance ? Ah! belle princesse, commandez-moi quelque chose de plus difficile. Quand l'heureux fils d'Aymon apprendra que vous avez du penchant pour lui, quand je lui ferai connoître tout son bonheur, quels transports ne fera-t-il point éclater? Avec quel empressement.... Allez , Maugis, interrompit-elle en poussant un profond soupir, allez trouver Renaud : peut-être ne vous paroîtra-t-il pas si sensible à ce bonheur que vous vous l'imaginez. L'enchanteur, trop persuadé du contraire , jura qu'il amèneroit au Cathay le seigneur de Montauban, et qu'il serviroit la princesse avec autant de zèle que de Bdélité. Sur la foi de ce serment, elle lui rendit le Grimoire. Le premier usage qu'il en fit, fut d'appeler ses démons : il ordonna aux uns de le por^ ter où étoit Renaud, et aux autres de remener Angélique à la cour du' roi son père.
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CHAPITUE XV.
De la négociation de Maugis , et quel en/iii U succès.
Mauois, plein de zèle pour sa libératrice, voloît vers l'Espagne pour aller exécuter sa promesse. Il éloit bien éloigné de penser que son cousin , qu'il connoissoit très 'sensible à la beauté des dames, dût faire le cruel envers une princesse tout adorable. Ses démons l'instruisirent en chemin de l'entreprise du roi Gradasse et des principales particularités de cette guerre. Ils arrivèrent auprès de Barcelonne au lever de l'aurore ; ils passèrent par-dessus le champ oii la bataille sanglante avoit été livrée la veille entre les Sërîcans et les Sarrasins. Les flots de sang qui couloient encore le long des sillons et le nombre effroyable de morts dont la terre étoit jonchée , faisoient un spectacle dont Maugis frémit, et qui ne pouvoit en effet être agréable qu'à ses démons, qui témoignèrent assez par leur joie qu'ils faisoient leurs délices de ces objets horribles.
D'abord que le fîls du duc d'Aîgremont fut dans le camp des François, il se fit enseigner le pavillon de Benaud. Il entra, et réveilla ce chevalier, qui dormoit encore. Quelle fut la surprise du filsd'Aymon, lorsqu'il aperçut son cousin! Il sentit la joie la plus vive; il se lève avec empressement, se jette à son cou, l'embrasse mille fois, et lui dit : Qui t'amène ici, cher ami? Ton intérêt, lui répondît Maugis : je viens t'annoncer la nouvelle du monde la plus agréable; prépare ton cœur
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