‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 65 sur 253 · LIVRE I, CHAP. XX[ i ly · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XX[ i ly

Roland; et tu veux encore aujourd'hui disposer, sans leur aveu, de ce qu'ils ont de plus cher? Que ne m'astu point fait à moi-même, qui , malgré le peu d'estime que tu as pour moi, t'aurois épargné , par mon courage, la douleur de te voir dans l'indigne état où tu te trouves réduit? Si, pour complaire à la perfide maison de Mayence, tu ne m'avoislenu si tong'temps dans une dure prison, tu ne serois pas la proie du chagrïn qui te dévore en ce moment. Que ton comte Ganelon te procure, s'il 1er peut, la liberté; qu'il te conserve ton royaume de France : pour moi, j'ai pris mon parti, je renonce à ton service, puisqu'on n'en doit attendre que de l'ingralUnde et de l'injustice : j'ai fait présent de Bayard au grand roi de Séricane , et me suis donné à lui à titre de bouffon : car ton favori Ganelon m'a vouhi faire passer dans l'esprit de ce prince pour un homme fort propre à remplir cet emploi. Comme nous serons au même maître, je vous promets à tous mes bons offices auprès de lui.

Astolphe ne rioit nullement en leur tenant ce discours : il paroissoit vouloir insulter à leur douleur; et l'on eut cru qu'il étoit très irrité contre l'empereur même : ce qui mettoit le comble & leur afTliction. Quoi! méchant, dît alors le bon archevêque de Bheims au prince anglois, tu as donc quitté la vraie foi? Oui, messire Turpin, répondit Astolphe; comme je ne votis ai plus eu pour m'y maintenir, je me suis fait idolâtre pour plaire à mon nouveau mait're; et, en cela, je me crois encore moins mauvais que vos Mayençois , qui sont pires que des hérétiques.

Tous ces illustres prisonniers étoient étrangement mortifiés de se voir, à ce qu'il leur sembloit, tomber

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lao ROLAND L-AMOUREUX.

dans le malheur d'une longue captivité. L'un se plaignoit, l'autre soupiroit; et quand le prince d'Angleterre se fut donné quelque temps le plaisir de jouir de leur peine , il alla se jeter aux genoux de Charlemagoe : Seigneur, lui dit-il , je vous prie d'oublier les chagrins que j'ai pu vous causer. Vous êtes mon empereur, et je suis toujours à vous : quelque sujet que j'aie de me plaindre du traitement que vous m'avez fait, mon cœur ne peut tenir contre vous; apprenez que vous êtes libre , et que vous tenez de moi vos états et votre liberté; mais sachez aussi que je ne veux plus demeurer dans votre cour, tant que vous serez obsédé de lâches flatteurs. Vous avez auprès de vous Ganes de Poitiers et toute sa race ; vous leur accordez l'honneur de votre confiance; je vous les laisse tous pour ce qu'ils valent; je vous abandonne même tout ce que je possède, et demain , sous votre bon plaisir, je partirai d'ici. Je ne m'arrêterai dans aucun lieu du monde , que je n'aie trouvé le comte d'Angers et le seigneur de Montauban, en qui seub je vois toute fleur de chevalerie et de probité.

Le généreux Anglois ënit ainsi son discours. Tous les paladins qui l'avoient écouté fort attentivement ne savoient encore Ce qu'ils en dévoient penser; ils se regardoient les uns les autres, comme pour demander si Astolpbe continuoit de les insulter, ou s'ils pouvoient se flatter qu'il leur eût dit vrai. Mais le roi Gradasse les tira d'incertitude, en les assurant qu'ils n'étoient plus prisonniers.

Surcetteassurance,Ganelonfutlepremierqui voulut sortir, pour profiter de la liberté qu'on lui accordoit;

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