LIVRE II, CHAP. II. i
eue pour moi , c'est que vous fassiez enfermer mon corps dans un même tombeau avec le corps de Stelle. Que mon ombre ait la satisfaction de l'empêcher de rejoindre son Lucidor, même dans les enfers. A ces mots, Marquin me fit jurer que je lui accorderois ce qu'il exigeoit de moi, ensuite il expira.
Je demeurai dans un état qui avoit quelque cliose d'affreux. Je blâmai ma fausse prudence, qui avoit, pour ainsi dire, conduit mon fils dans le précipice en voulant le sauver; mais enfin, comme mes plaintes et mes regrets ne pouvoient me le rendre, je renfermai ma douleur en moi-même, et m'attachai à remplir sa dernière volonté. Je fis creuser une fosse profonde sous une TOÛte qui étoit dans un lieu secret du château : j'y fis inhumer Marquin et Stelle ensemble, ainsi que je m'y étois engagée par serment : puis j'ordonnai qu'on couvrît la fosse d'une grande table de marbre qui se trouva dans le château. C'est tout ce que je pouvois faire alors à cause du siège; mais je me proposois de leur faire élever dans la suite un magnifique monument, si j'échappois des mains de nos ennemis.
Ijes assiégeants n'apprirent point la mort de mon fils , ni celle de la veuve iêl9:âigSShT. Comme nous ignorions qu'Arganthis faisoit faire un conduit souterrain, et que ce travail se continuoit avec beaucoup de dîli- 'g«ice , il fut achevé peu de jours après la sépulture de mon fils; il avoit été poussé jusqu'à la grande cour du château. Ce fut par-là que nos ennemis se glissèrent à la file pendant une nuit fort obscure ; et lorsqu'ils s'y virent en assez grand nombre pour nous faire la loi, ils remplirent d'épouvante tout le château par leurs
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l38 ROLAND L'AMOUREUX.
cris, en passant au fîl de l'épée tout ce qui s'offrit à leur ressentiment. Je me réveillai au bruit du carnage et des gémissements des mourants; je me couvris à la hâte d'un des habits de Marquin, et me sauvai aous ce déguisement par une petite porte secrète du château qui ouvroit dans un endroit écarté du jardin. Par bonheur, les amis de Lucidor ne se virent pas si tôt maîtres de la forteresse, qu'ils négligèrent de faire garder leurs retranchements. Cela favorisa ma fuite. Je pris le chemin du royaumed'Altin^otij'arrivaiheureusem^après plusieurs jours de marche.
Le roi de ce pays me reçut en bon parent. Il plaignît le déplorable sort de Marquin, sur le récit que je lui en fis; et, pour me donner le moyen de rentrer dans mes biens, dont les parents de Lucidor s'étoient emparés , il me domia un oirps nombreux de ses meilleures . troupes, commandé par trois géants. Je revins en ce pays-ci , où nos ennemis possédoient déjà non-seulement la Roche-Vermeille, mais d'Âronde même, qu'ils avoient rasé jusqu'aux fondements. Arganthis n'étoit plus dans ce château-ci; il s'étoit contenté d'en commettre la garde à des personnes qu'il y avoit établies; ainsi nous eûmes peu de peine à nous en rendre maîtres. ï(ous traitâmes les gens d'Ai^nthis comme il avoit traité les nôtres; pas'un n'échappa de nos mains.
Quand je vis que personne dans la province ne nous résistoit plus , je gardai seulement ce qu'il me faltoit d'ofBciers et de soldats, avec deux géants, pour conserver ce château et mes autres biens d'Aronde , et je renvoyai au roi d'Altin le reste de ses m>upes sous la conduite du troisième géant. Je repris après cela mon