LIVRE II, CHAP. II. iSg
premier dessein : je voulus honorer d'un monument superbe la mémoire de mon cher Marquin.
L'on avoit déjà commencé d'en jeter les premiers fondements, lorsque les ouvriers que j'y avois employés Tinrent me rapporter qu'ils entendoient partir de dessous la tombe de mon Ëls des mugissements épouvantables qui les glaçoient d'eflroi. Un des géants, plus hardi que les autres , voulut s'éclaircir de ce que ce pouvoit être ; mais il n'eut pas plus tôt levé la tombe, qu'il en sortit un monstre effroyable qui se jeta sur lui, et le déchira. Tout ce qu'on put faire dans ce péril , fut de fermer et de barricader promptement la porte de la voûte, pendant qu'il dévoroit le géant. Je ne me reposai pas sur ce retranchement; je 63 environner de hautes murailles la voûte oîi la tombe étoit renfermée; et je ne me crus point en sûreté, que ces murs ne fussent à telle hauteur que le monstre ne pût les franchir. Alors, faisant réBexion sur la naissance de ce prodigieux animal , je jugeai que la fureur et l'emportement de Marquin et te désespoir de Stelle avoient donné lieu à la production de ce monstre, qui [x>uvoit être appelé le fils de l'horreur et de l'effroi.
Cette réflexion m'inspira un dessein cruel , à la vérité, mais conforme à ma douleur : ne pouvant plus élever de tombeau à mon fils, je pris le parti d'apaiser du moins ses mânes errants par un sanglant sacrifice. Le monstre, comme fils de la divinité qu'on devoit honorer dans ce lieu, devoit en être le sacrificateur, et les étrangers qu'un sort malheureux feroit aborder à la Roche-Vermeille en dévoient être les victimes. Dès ce moment je fis ouvrir la porte de la voûte, afin que
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i4o ROLAND L'AMOUREUX,
le monstre eût la liberté d'entrer dans t'enclos des murs " que j'avois fait faire. Je songeai aussi à lui fournir des aliments, jusqu'à CM]ue nous eussions dans nos prisons assez d'étrangers pour lui servir de pâture. Je lui faisois jeter chaque jour par-dessus les murs un quartier de bœuf ou de cheval , qui étoit englouti dans le moment. Je fus bientôt exempte de ce soin : il arriva de tous côtés à ce château un si grand nombre de gens, que le monstre eut pour long-temps de la nourriture; tous tes étrangers qui passent par ici sont pris par nos soldats, et ceux qui veulent résister ont affaire à notre géant. Quand il survient quelque chevalier de renom que mes soldats ou mon géant même ne sauraient vaincre qu'avec beaucoup de peine et de péril, nous avons imaginé l'artifice du pont pour nous en rendre maîtres. Personne ne peut donc nous échapper, lâches ou courageux , foibles ou forts ; tous les passants sont dévorés par le monstre, qui les traîne auparavant sur la tombe de mon fîls, ainsi que je l'ai remarqué d'un endroit du château d'où l'on voit dans l'enclos des murs qui renferme la voûte; ce qui me fait présumer que ces sacriBces sont agréables à l'ombre de Marquin.
Je ne te parlerai point, chevalier, de l'effroyable Bgure du monstre; tu ne le verras que trop, puisque tu dois en être dévoré. Nous lui jetons tous les matins un prisonnier pour aliment ordinaire; mais nous prenons tant d'étrangers, que nous sommes obligés d'en faire pendre ou écarteler, parce que nos prisons ne peuvent les contenir tous,
La barbare vieille acheva de parler en cet endroit. Le paladin ne pouvoit assez s'étonner d'une coutume
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