‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 78 sur 253 · LIVRE II, CHAP. III. i · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. III. i

n'y a point à balancer; si de Renaud ou de moi quelqu'un doit perdre la vie, c'eSt moi, qui ne suis qu'une méprisable fille, et non pas celui qui est le modèle de toute perfection , la fleur de tous les chevaliers du monde. Ah ! malheureux, conlinua-t-elle, peux-tu penser qu'il me soit possible de vivre un moment sanslui ? On peut encore le secourir, interrompit l'enchanteur ; mais, belle princesse, il faut que ce soit vous qui le tiriez d'un si grand péril. Malgré sa dureté, un si grand service l'obligera de se rendre à vos cliarmes: allez ; le temps presse. En disant cela , Maugis lut donna une petite bouteille remplie d'une liqueur roussâtre , et lui apprit la manière de s'en servir; après quoi il «e fît porter avec Angélique par ses démons à la Roche- Cruelle.

Ils y arrivèrent dans le temps que le fiis d'Aymon , se voyant hors d'état de résister au monstre, ne s'attendoit plus qu'à périr. Maugis ne jugea pas à propos de paroître devant lui, voulant déférer à la princesse le mérite de l'avoir sauvé. Angélique se montra donc au seigneur de Montauban. La force du charme .la tenoil suspendue en l'air. Dès que le chevalier l'aperçut, il détourna la vue, comme s'il eût rencontré celle d'un basilic. Cette apparition , quelque surprenante qu'elle fût, lui causa moins de surprise que de peine. Il fut sur le point de se jeter à terre pour chercher auprès du monstre un asile contre cette beauté céleste, qui lui faisoit tant d'horreur. La princesse lui adressa ces paroles avec plus de charmes que n'en eut jamais la reine d'Amathonte , lorsqu'elle sori d'entre les mains des Grâces pour aller retrouver son amant :Cher prince,

Roland l'Amoureux, i. lo

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de toutes les afflictions que j'ai senties, la pluffseuible est de te voir dans l'état où tu es réduit. Je ne sais conunent la douleur que j'en ai ne m'ôtc point la vie en ce moment; néanmoins une chose me console, chai^ mant chevalier, je puis sauver tes jours de la mort qui les menace; n'appréhende point de te jeter entre mes bras; j'ai le pouvoir de te porter dans les aira : profite de cette occasion pour sortir de péril; ne dédaigne point la compagnie et le secours d'Angélique, et songe que les plus grands rois de la terre accepteroient avec joie l'offre que je te fais.

Quelque obligeant que fût ce discours, le fils d'Aymon n'en fut point touché. A peine doona-t>il à la princesse le temps de l'achever. Madame, lui dit-il, cessez de poursuivre un cœur qui se refuse à vos attraits. Vous vous êtes trompée , si vous avez cru qu'en me donnant du secours, vous surmoiUeriez la répugnance que j*ai à vous aimer. La même destinée qui vous porte à me vouloir du bien me contraint à vous fuir. Hé ! que trouvez-vous en ma personne, interrompit Angélique, qui vous inspire tant d'aversion pour moi ? Vos yeux voientils autrement que ceux des autres hommes, qui jugent que je mérite qu'on m'élève des autels? Mes yeux, reprit le chevalier, vous voient briller de tout l'éclat dont brillent vos charmes, j'en suis même ébloui; cependant, par la bizarrerie d'un sort qui me paroît incoinpr^iensible à moi-même, tout adorable que vous Iles, mes sens se révoltent contre tant d'appas; vos empres^ sem^its me gênent, et je ne puis vous cacher que je souffre impatiemment votre vue. Je ne sais ^ae trop bien, réplitfua la princesse , que vous me haïssez ;

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