LIVRE iV, CHÀP. V. 4oi
et n'ayant pas beaucoup de temps à perdre, je crus devoir m'expliquer plus clairement. J'en avpisune belle occasion ce soir-là, puisque j'étois si près d'elle que je pouvois lui parler sans être entendu de personne.
Madame, lui dis-je tout bas d'une voix tremblante et passionnée, à quel châtiment condamneriez-vous un téméraire qui oseroit vous aimer et vous le dire? La dame rougit un peu de cette question , et me répondit que ce téméraire pourroit être tel qu'on n'auroit pas la force de se résoudre à le punir. Je sentis à cette réponse, un transport de joie si vif, que je lui repartis d'un ton animé : Quelle contrainte, madame, après ce^ que je viens d'entendre, de ne pouvoir me jeter à vos pieds ! Plaignez-moi d'être obligé de Sacrifier le plaisir de vous marquer ma reconnoissance au respect que je dois à leurs altesses. Ma veuve jetasur moi un regard languissant, et ne me dit rien; il est vrai que c'étoit m'en dire plus que si elle m'eût tenu les discours les plus touchants. Aussi j'en fus si pénétré, si transporté de plaisir, que ne pouvant plus parler moi-même, je gardai le silence pendant quelques moments, laissant à mes soupirs faire l'office de ma langue. - Je n'étois pas encore bien revenu de ce ravissement qui m'ôtoit l'usage de la parole, quand ma veuve, me poussant du coude, me dit d'un air effrayé : On nous observe. La grande-duchesse nous regarde avec une attention qui m'embarrasse ; éloignez- vous lin peu de moi, je vous prie. Je me retirai aussitôt, en disant que la princesse étoit bien cruelle de venir troubler les plus doux instants de ma vie. Je m'écartai donc de ma belle veuve, et m'avançai vers la duchesse, poUr employer
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du moins à lui faire ma cour le temps qu'il m'étoit défendu d'être auprès de mon adorable brune. Je me glissai derrière la chaise de son altesse, d'où, comme si j'eusse été jusque-là fort attentif au concert, je m'écriai : Il faut avouer qu'on ne peut rien entendre de plus agréable. Dans le fond cela étoit vrai : le grandduc se piquoit d'avoir les plus habiles joueurs d'instruments, et les plus belles voix dltalie; il n'épargnoit rien pour se contenter là-dessus. Mais c'est de quoi je ne pouvois encore juger; et la duchesse, qui le sa voit bien, me dit en me regardant d'un air malideux :.Yous avez vraiment été fort occupé du concert, et vous en pouvez hardiment décider. On vous le pardonne, ajoutât-elle en souriant; la dame mérite bien qu'on préfère ses charmes à ceux de la musique. Son altesse, remarquant qu'elle m'embarrassoit, changea de ton, et me demanda sérieusement ce que je pensois des voix et de la symphonie. Alors je pris la liberté de dire mon sentiment; et si je ne parlai pas en maître de l'art, du moins je fis connoître que je n'étais pas tout-à-fait ignorant en musique.
Le concert , au bout d'une heure , fut interrompu par une magnifique collation qui servit d'intermède. Je pris ce temps-là pour retourner auprès de ma divinité, que je m^empressai de servir. Je lui donnois de tout ce qu'il y avoit de plus délicat , de préférence aux autres dames, à qui je faisois peu d'attention. J'achevai par là de mettre mes rivaux au désespoir; ils né doutèrent plus que je ne fusse l'amant favorisé. Néanmoins, quelque dépit qu'ils en eussent tous, il n'y en avoit point d'assez hardis pour oser méditer une vengeance.