LIVRE ÏV, CHAP. V. 4o
dont ils étoient persuadés que ie duc les feroit re-^ pentir. Pour moi , je m'inquîetois si peu de tous leurft chagrins , que je ne songeois uniquement qu'à faire de nouveaux progrès dans le cœur de ma nymphe ; et il sembloit que l'amour prît plaisir à m'en fournir des occasions.
Pendant que je faisois le galant auprès d'elle , j'appelai un musiciei;! à voix claire , lequel passoit près de nous : Savez-vous , lui dis^-je, les derniers airs qu'on a faits à Rome , et dont il y en a deux ou trois surtout qui sont à la mode? Je les ai reçus aujourd'hui, me répondit-il, mais je n'ai pas eu le loisir de les étudier. Alors les dames me demandèrent si je les savois. Je leur dis qu'oui; et elles ne m'eurent pas plus tôt témoigné qu'elles souhaitoient de les entendre, que, sans me faire prier comme un musicien de profession, je me mis à les chanter à demi-voix, feignant de ne vou« loir pas être oui de toutes les personnes qui étoient dans la salle. Dès que j'eus commencé, je fus entouré de dames et de cavaliers qui s'approchèrent de moi. Mes sons frappèrent même l'oreille de la duchesse, qui, s'étant inforiîiée de ce que c'étoit, me fit appeler, et m'ordonna de chanter en donnant à ma voix toute l'étendue qu'elle avoit.
Je ne dois point oublier .une circonstance assez plaisante : cette princesse fit signe à ma veuve et à quelques autres femmes du même rang de venir auprès d'elle, pour avoir part au plaisir que je me préparois à leur faire. Elles accoururent dans le moment; et son altesse, par malice ou par bonté, les plaça de façon que j'avois ma maîtresse en face; après quoi, elle me dii
4o4 GUZMAN D'ALFARACHE.
tout bas en riant : Vous voyez que je paye d'avance la complaisance que vous avez pour moi. A ces mots , je lui fis une profonde inclination de tête, et de crainte qu'elle n'en dit davantage, je me hâtai de chanter.
Ami Guzman, me diras-tu , 31 vous n'y prenez garde, vous allez encore vous louer. Oh! pour cela oui. Puisque je te découvre franchement mes mauvaises qualités, tu dois me pardonner si je ne te cache pas mes bonnes. On trouva ma voix si belle , que tous mes auditeurs, depuis le premier jusqu'au dernier, firent retentir la salle de leurs applaudissements; ce qui ne me surprit en aucune manière. Un homme qui passoit à Rome pour un beau chanteur pouvoit-il déplaire à Florence? Enfin j'amusai l'assemblée ju^u'à la fin du temps prescrit à chaque fête par un règlement qu'il y avoit là-dessus au palais. Nous accompagnâmes, comme à l'ordinaire, le duc et la duchesse jusqu'à leur appartement; ensuite chacun prit son parti. Je retournai dans la salle joindre ma veuve, qui, n'ayant pas voulu se retirer sans me voir encore un moment, m'y attendoit de pied ferme. J'eus le temps de lui tenir quelques discours flatteurs, qui furent payés de sa part avec usure par des reparties qui redoublèrent mon ardeur. Je lui demandai la permission d'aller lui rendre mes devoirs chez elle; ce qui se fait à Florence, et ce qui me fut accordé de la meilleure grâce du monde; on me marqua même une heure pour cela ; c'étoit me témoigner qu'elle agréoit ma recherche. Je ne pouvois recevoir de cette dame une plus grande faveur.