CHAPITRE VI
Suite et dénoûment de cette belle intrigue.
A MON retour chez moi, je fus obligé de faire confidence à mon conseiller Sayavedra de tout ce qui m'étoit arrivé ce jour-là; ce que je fis jusqu'aux moindres particularités. A^rèsm'avoirécoutéde toutes sesoreilles, il me dit : Cela va de mieux en mieux ; je ne crois pas que notre proie nous échappe. Il faut douter de tout , lui répondis-je, mon ami. Quand je songe à ma bonne fortune , quand j'en considère tous les avantages , et que je me représente qu'en deux jours je suis presque parvenu au comble de mes vœux ^ je crains que la fortune ne flatte ma témérité que pour s'en jouer et la confondre par quelque sinistre événement. Il est vrai, reprit mon confident , que les promesses de l'espérance sont fort souvent trompeuses; mais elles s'accomplisaussi quelquefois»
Je passai plus tranquillement cette nuit que la précédente; et le lendemain, d'abord que je fus levé, j'envoyai à ma belle brune tout le régal que j'avois reçu du grand-duc, à quelques fruits et une bouteille de vin près , m'imaginant que je n'en pouvois faire un meiHeur usage; j'ajoutai à cela des gants et toutes sortes de rubans que Sayavedra choisit et acheta. Mon présent fut agréable à la veuve . aussi bien que le billet dont il étoit accompagné , et auquel on me rapporta qu'on feroit
4o6 . GUZMAN D'ALFARACHE.
réponse de vive voix sur le soir chez la dame, où l'on eomptoit de me voir. Malheureusement l'heure qu'on m'a voit donnée pour faire cette visite, étoit à peu près la même où j'avois promis d'aller faire répéter à la duchesse les deux danses que je lui avois montrées. Pour concilier ces deux choses, je me rendis chez ta princesse plus tôt qu'on ne m'y attendoit, espérant que j*en sortirois assez à temps pour pouvoir me trouver à mon rendez-vous ; je me trompai dans mon cakul. Son altesse, qui a voit à cœur d'apprendre parfaitement ces danses, me les fit tant de fois danser avec elle, qu'il ne me fut pas possible de la quitter avs^skt Theure du berger, laquelle, se passant à mon grand regret, excitoit en moi les plus vifs mouvements d'impatienee
La duchesse «'en aperçut , malgré toitô les efforts que je laisois pour les lui cacher. Qu'avea-vo«s, n*e dit-elle ? Vous avez dans l'esprit quelque chose qui vous inquiète; Je vois bien ce que c'est ; votre veuve vous fait paroître notre i*épétition un peu longue, n'est-il pas vrai? J'avouai franchement que cela étoit véritable; je dis de quoi il s'agissoit , croyant l'engager par cet aveu à m'accorder la liberté de me retirer , ce qu'elle ne fit point; au contraire, elle m'ordonna de demeurer; mais elle envoya chercher i»a veuve, se chargeant de lui faire mes excuses, et de prendre toute la faute sur elle. Je rendis grâce à son altesse dans les termes les plus fort$; et reprenant ma belle humeur, je payai la boBté de cette princesse de mille plaisantes saillies qui la réjouirent., Enfin nK>n aimable brune arriva , cbairmée de l'honneur que lui fais^ât la grande «duchesse, <|ui lui dit qu'elle l'avoit fait venir pour compenser le plaisir