‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 253 sur 328 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Guzman donne un grand repas à ses parents , et leur fait payer leur écot,

L'afkès-jdîjsée je chargeai Sayavedra de chercher dans la ville quatre bons coffres de la même grandeur^ et de les acheter. Pendant qu'il s'acquittoit de cette commission , Favello vint me voir pour me rendre compte des entretiens qu'il avoit eus avec mes parents sur mon chapitre. Il m'assura que toute la famille étoit charmée de ma personne, surtout le seigneur don Bertrand mon oncle. Ce bon vieillard , poursuivit-il , m'a dit qu'il lui sembloit avoir vu et entendu parler son cher frère, tant il avoit trouvé de ressemblance entre votre père et vous; qu'il vous voyoit à regret embrasser l'état ecclésiastique , et qu'il vous proposeroit de quitter la soutane pour épouser une de ses nièces du coté de sa mère; qu'à la vérité cette fille avoit peu de bien, mais qu'il étoit dans la résolution de lui en laisser, parce qu'il avoit pour elle une amitié toute particulière- Enfin, le capitaine me protesta que mon oncle avoit conçu pour moi beaucoup d'estime et de tendresse.. Cependant tout cela ne fit que blanchir contre mon ressentiment, et ne me détourna pas dç mon dessein.

J'allai rendre visite le lendemain matin , premièrement à don Bertrand , qui, dans l'entretien que nous eûmes ensemble, médit qu'étant fils unique comme je

rétois, je de vois plutôt songer à soutenir ma maison, qu a me consacrer à un état qui lui ôteroit une de ses plus belles branches. Je pensai lui répondre qu'ayant toujours gardé le célibat, il avoit fait lui-même autant de tort à sa famille que s'il eût pris le parti de l'église. Ensuite il me nomma la personne qu'il avoit envie de me choisir pour femme. Pour l'amuser, je fis semblant de n'être pas éloigné de faire ce qu'il désiroit, et je finis ma visite en le priant de venir le jour suivant dîner • avec moi. Il voulut d'abord s'en défendre et s'excuser sur son grand âge , qui ne lui permeltoit pas d'assister à des banquets; néanmoins, lorsque je lui eus représenté qu'il n'y auroit à ce repas que des parents et le capitaine Favello, l'ami commun de toute la famille, il se laissa débaucher, et promit d'être de la partie pour me marquer, dit-il , l'extrême considération qu'il avoit pour un neveu que le ciel lui envoyoit. Je visitai après cela mes cousins l'un après l'autre, et ils me donnèrent aussi leur parole de venir chez moi. Il ne fut plus question que de leur faire préparer un dîner magnifique. Je m'adressai pour cet effet à mon hôte, qui m'assura que je pou vois me reposer sur lui du soin de régaler mes convives, et qu'il me répondoit d'un festin où l'on verroit également régner l'abondance et la délicatesse. Mon majordome, qui arriva dans l'hôtellerie pendant que je parlois à l'hôte , me dit qu'il àvoit acheté quatre coffres fort propres. Je les voulus voir. Il me conduisit où ils étoient, et j'en fus très content. Il me demanda ce que j'en prétendois foire. Je lui fis réponse qu'il n'a voit qu'à me suivre, et qu'il en seroit bientôt instruit. Je lui ordonnai de prendre notre cassette sous

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son bras , et je le menai à la boutique d'un des plus riches orfèvres de Gênes. Je proposai à ce marchand de me prêter pour vingt-quatre heures des plats et des assiettes d'argent, moyennant un honnête profit, et en consignant entre ses mains des espèces pour la valeur de l'argenterie. L'orfevrc accepta la proposition. Nous convînmes de la somme qu'il vouloit pour le prêt; et choisissant la vaisselle qu'il me plut d'avoir, j'en pris pour neuf à dix mille francs, que je comptai en bonnes pistoles à l'orfèvre pour nantissement. Après quoi je dis à Sayavedra d'aller chercher deux des coffres qu'il savoit, d'y faire mettre lui-même la vaisselle, et de la faire porter au logis; ce qui fut exécuté avec toute la diligence dont ce fidèle écuyer étoit capable.

Tous mes parents s'assemblèrent donc chez moi le lendemain sur le midi. Mon bote, qui se piquoit d'être un excellent traiteur, me fit connoître qu'effectivement il étoit consommé dans l'art difficile de faire de bons ragoûts. Il nous en servit de si déHcieux, que mes cousins et mon oncle même avouèrent que de leur vie ils n'en avoient mangé de meilleurs. S'il ne s'étoient pas attendus à faire si bonne chère, ils furent encore bien plus surpris quand ils virent un buffet fort paré d'argenterie, et qu'ils remarquèrent que les plats et les assiettes étoient du même métal. lUne purent s'empêcher de me dire qu'un voyageur jouoit gros jeu en portant avec lui une pareille vaisselle, et particulièrement en Italie , où l'on rencontroit des voleurs à chaque- pas. Le bon homme don Bertrand, à qui tout cet étalage d'argenterie avoit fait penser la même chose, appuya leur sentiment. C'est votre faute, mon neveu , s'écria-t-il. Vous

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pouviez fort bien vous dispenser de loger à l'hôtellerie dans une ville où vous avez des parents comme tes vôtres. Je conviens que c'est la plus fameuse hôtellerie de Gènes ; mais la meilleure du monde ne vaut rien. Vous êtes encore jeune; et je veux vous avertir, en homme qui a de l'expérience, que vous ne devez vous fier qu'à la bonté des serrures et des cadenas de vos coffres , parce que les hôtes, les hôtesses, leurs enfants ou leurs valets ont toujours deux ou trois clefs de chaque appartement. Si vous m'en croyez, continuait-il, puis*que vous refusez de prendre un logement chez moi, envoyez*y du moins dès aujourd'hui votre argenterie et vos bijoux; ils seront en sûreté dans mon cabinet jusqu'à votre départ, y en eût-il pour un million d'or. Je rendis grâce à mon oncle de son obligeante inquiétude; et, feignant de mépriser la crainte d'être volé, je dis qu'en partant de Rome je m'étois contenté de laisser entre les mains de notre ambassadeur ae que j 'a vois de plus précieux, et qu'à l'égard de l'argenterie, quoiqu'elle fût embarrassante pour un voyageur, je n'étois pas fâché de l'avoir pour m'en défaire dans un besoin, l'argent étant d'une plus prompte défaite que les pierreries. Toute la famille parut ^e payer de cçtte raison; et comme je venois de nommer notre ambassadeur, mes cousins commencèrent à parler de ce ministre. Ils dirent qu'ils l'avoient vu lorsqu'il avoit passé par Gênes pour se rendre à Rome. Alors, pour leur prouver que j'étois fort bien avec cette excellence, je leur en fis voir le portrait dont elle m'avoit fait présent ; ce qui leur persuada qu'ilfulloit en effetque l'ambassadeureûtbeauooup d'estime et d'amitié pour moi.

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