‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 254 sur 328 · LIVRE V, GHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE V, GHAP. V

Don Bertrand, toujours occupé du péril que couroit ma vaisselle dans rhôtellerie, revint encore une fois à la charge, et je fus obligé de lui' dire , pour le contenter, que je ferois porter chez lui après le dîner toute mon argenterie dans deux coffres que je lui montrai du doigt, et dans lesquels je lui dis que j'avois coutume de la serrer. On changea de discours, «t la conversation to^nba sur le mariage. Là-dessus mon oncle m'adressant la parole me dit que c'étoit à mon âge qu'il falloit se marier, et non dans la vieillesse, où Ton ne faisoit que des orphelins; puis, il me représenta tous les désagré* nlents des gens d'église, et s'étendit ensuite siir les louanges de la jeune personne qu'il spuhaitoit que j'épousasse. Elle est, ajouta-t'il, ma nièce du coté de ma mère; c'est une fille d'un sang noble, et d'une beauté qui doit lui tenir lieu de bien; de plus, elle a une mère qui vous chérira comme la prunelle de ses yeux, vous et tous vos enfants.

Comme il me parut que le vieillard désiroît ardemment ce mariage, je fis semblant de n'être pas dan^ne disposition -contraire à ses souhaits» Que vous ^^ÊÊ^éduisant, lui dis-je, mon cher oncle! Je sens que vous me dégoûtez de la vie ecclésiastique, et je suis assuré qu'en recevant une femme de votre main je serai parfaitement heureux*.Cependant souffrez, de grâce, que je vou^représente que j'ai déjà un bénéfice de dix mille livres de rente , et que j'en attends un autre de quinze mille, que des parents de ma ipère, fort puissants à la cour de Rome , me font espérer. Il mé seroit bien douît , en changeant d'état, d'avoir ces deux jolis présaits à faire aux enfants de mes cousins. Ils applaudirent tous

5oo GUZMAN D'ALFARACHE.

à ma pensée, et me firent par avance de grands remercîments. Sur ja fin du repas, qui fut assez long, don Bertrand demanda au capitaine Favello s'il avoit reçu des ordres pour son départ. Oui, lui répondit l'officier, et nous devons partir dans trois jours pour Barcelonne; on c(Hnmence même dès à présent à embarquer ce qu'on y veut porter. Je fus ravi d'entendre cette nouvelle , qui' me fit connoître que je n'avois pas de temps à perdre. Aussitôt qu'on eut dîné, je commandai à mon major* dôme, d'enfermer mon argenterie et ma cassette dans les deux coffres, et de les faire porter lui-même chez mon oncle. Tout cela fut exécuté en moins d'une heure et devant mes parents , tandis que je m'entretenois avec eux. J'accompagnai mon oncle quand il voulut s'en retourner à son hôtel, et en y arrivant nous y trouvâmes, non les deux coffres oîi l'on avoit mis l'argenterie , mais les deux autres que nous avions remplis le soir précédent de sacs de sable à peu près du même poids que la vaisselle, et que Sayavedra avoit changés fort subtileiyient.

Jj^e pouvois mieux commencer. Voici comme je coiSmuai : le capitaine Favello revint le soir à l'hôtellerie ; il m6 témoigna le chagrin qu'il avoit par avance du départ des galères par rapport à moi , dont il étoit sur le point de se^ séparer. Il n'est pas certain , lui dis-je, que nous nous quittions si tôt; peut-être nous verronsnous plus long-temps que vous ne pensez. Il rêva un moment à ce que je venois de lui dire, et me demanda si j'avois envie de repasser en Espagne. C'est ce que je ne veux pas vous celer, lui répohdis-je, à vous dont je connais la prudence et la discrétion, à vous enfin que

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