‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 255 sur 328 · LIVRE V, cAaP. V. 5or · texte numérisé non relu

LIVRE V, cAaP. V. 5or

j'aime, et pour qui je n'ai point de secret. Apprenez que le plaisir de voir mes parents m'attire moins à Gênes, que le désir de me venger d'une offense que m'a faite à Rome un Génois que j'avois pour rival. Il n'étoit pas nécessaire d'en dire davantage à Favello pour l'engager à m'offrir ses services. Nommez-moi, dit-il, avec agitation, le téméraire qui vous a outragé, et je ne vous demande que vingt-quatre heures pour satisfaire votre ressentiment. Seigneur capitaine, lui répliquai-je, je vous suis redevable d'entrer si vivement dans mes intérêts; et si je.cherchois un vengeur, je suis persuadé que je n'en ' pourrois trouver un meilleur que vous; mais vous jugez bien mal de moi , si vous croyez que je manque de force ou de courage pour me venger moi-même; outre cela , je vous dirai que je sais où mon ennemi demeure, et que je suis sûr de mon coup. La grâce que j'attends de votre seigneurie, c'est de me permettre de faire porter secrètement mon bagage à bord de votre galère , la veille du jour qu'elle sortira du port; je veux même, pour plus d'une raison, que mes parents ignorent mon départ, et je vous demande le secret.

Pour le secret, me repartit l'ofïîcier, je vous le promets. Puis revenant encore à mon affaire d'honneur: Vive Dieu, poursuivit-il , je suis bien mortifié que dans la seule occasion que j'aurai sans doute de vous marquer mon zèle, vous refusiez de m'employer! Il me dit ces paroles d'un air si affligé, que je l'embrassai , et lui répondis, pour le consoler, que dans le cours de notre voyage il auroit dans sa galère assez d'occasions de faire éclater son amitié. Nous nous séparâmes sur cela tous deux pénétrés d'affectueux sentiments l'un pour l'autre.

5oj GUZMAN D'ALFARACHE.

Le jour suivant ^ de grand matin , je renvoyai toute l'argenterie chez l'orfèvre par mes gens, qui me rapportèrent, mes pistoles qui ëtoient en gage. Je les avois àpebie remises dans ma cassette , qu'un de mes cousins arriva pour me dire que notre oncle don Bertrand m'attendoit k dîner chez lui le lendemain. Je ne man* quai pa$d'y aller; et j'y trouvai toute la famille asseni-^ blée. Nous nous mîmes gaiement à table , et nous tînmes des discours joyeux. Au milieu du repas, mon majordôme, comme nous en étioas convenus tous deux , entra dans la salle , et m'apportant un billet : Le colonel d^on Antonio, me dit-il, est venu vous chercher à l'hôtellerie, et ne vous ayant pas rencontré, il m'a chargé de vous rendre cette lettre. Je l'ouvris sans façon, et la lus assez haut pour que mon oncle , qui étoit assis près de moi , m'entendît. Elle contcinoit les paroles suivantes : (( Je me marie après demain. Je compte bien que cette fête ne se fera pas sans vous. Si vous refusez d'en être, je romps pour jamais avec vous. Ce n'est pas tout; vous m'avez montré de belles pierreries de madame votre mère, je vous conjure de me les prêter. Ma maîtresse n'a osé apporter les siennes dans ce pays-ci. Noua ne retiendrons vos diamants que deux jours, et nous en aurons grand so^. Je me flatte que vous ferez ce plaisir à don Antonio de Mendoce votre ami.

Après la lecture de ce billet, je pris un air chagrin et embarrassé. Je fis le rêveur. Puis me tournant vers Sayavedra : Tu jie sais pas, lui dis-je, ce que me veut don Antonio. 11 me deinande mes pierreries pour en parer sa femme le jour et le lendemain de ses naoces. Tu n'ignores pas que mes diamants sont à Rome chez

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