LIVRE V, CHAP. V. 5o
M. l'ambassadeur. Va dire au colonel que je ne puis les lui prêter, et que j'en suis au désespoir. Monsieur, me répondit mon majordome, il croira que c'est une défaite ,*et que vous les lui refusez. 11 aura tort, repris-je; et cependant, plutôt que de lui donner lieu de s'imaginer cela, j'aimerois mieux louer des pierreries: en donnant à un joaillier quelque profit avec des sûretés, il me semble qu'il prêtera volontiers 6e qu'on voudra pour deux ou trois jours. Qui en doute , dit alors mon oncle? Mais pourquoi, contiima-t^il , voulez-vous qu'il vous en coûte de- l'argent pour emprimter des choses que vous pouvez avoir pour rien? Est*ce que nous n'avons pas d'aussi belles pierreries que les marchands qui en vendent? et ne sommes-nous pas disposés à faire tout ce qui peut vous être agréable? Il suffit que ce ca<valier soit votre ami -pour que vos parents se fassent Un plaisir dç l'obliger. Oui, certainement, m'écriai-je, Mendoce est de mes amis. C'est un homme de qualité qui m'a rendu service à Rome, et à qui je dois la connoissance de l'ambassadeiur d'Espagne. Ce colonel , dont le régiment est à Milan, s'est fait aimer dans cette ville d'une riche veuve, qui veut l'épouser en dépit de quelques* parents qui refusent d'y con3entir. Ils sont venus tous deux à Gênes pour y consommer leur mariage avec plus de liberté. C'est un officier plein d'honneur: quand on lui confieroit pour cent mille francs de bijoux , il n'y auroit rien à craindre. Quel qu'il soit, interrompit don Bertrand, puisqu'il veut voir son épouse couverte de pierreries, il, aura cette satisfaction.
Charmé de ce qu'il mordoit si bien à l'hameçon, je lui dis avec transport : En vérité, mon cher oncle, vous
!>o4 GUZMAN D'ALFARACHE.
êtes trop généreux, et je dois appréhender d'abuser de vos bontés. Point de compliment, mon neveu, me répondit-*il avec précipitation; c'est de bon cœur que je vous offre mes diamants. Pour vous le prouver, je vais tout à l'heure vous en chercher de beaux. En achevant ces paroles , il se leva de table, alla dans son cabinet, d'où il revint avec un écrin qu'il me mit entre les mains, et dans lequel il y avoit pour sept à huit mille francs de pierreries. Mes trois cousins, voyant que le bon homme en usoit de cette sorte avec moi , ne voulurent pas se montrer moins généreux que lui. Us promirent tous de m'en prêter, et véritablement le lendemain matin ils m'en apportèrent à mon hôtellerie à peu près pour la même valeur. Le plus avare des trois ne vint que le dernier; et comme nous nous entretînmes assez long-temps , il fit tomber la conversation sur mon bénéfice. Il me dit que si je me trouvois dans le cas de m'en défaire , et que je fusse d'humeur à le résigner à quelqu'un de ses enfants, préférablement à ceux de ses cousins, un présent deonille pistoles accompagneroit ses çemercîments. Je lui répondis que son fils aîné, étant le plus âgé de mes neveux, me sembloit le plus propre à posséder mon bénéfice ; mais que je n'étois pas homme à le vendre, et que, l'ayant obtenu pour rien, je prétendons le donner de la même façon. Je m'aperçus que ma réponse ne déplut pas au cousin.
Mon majordome arriva dans ce moment. II avoit sous le bras une petite cassette où étoit ma chaîne d'or. Souhaitez-vous, me dit-il, que j'aille où vous m'avez ordonné d'aller? Tu devrois, lui répondis-je, en être déjà revenu. Souviens -toi seulemeiit, avant que tu