LIVRE V, CHAP. VI. Sop
couvert , et, pour surcroît de malheur, l'air n'étoit agité que d'un foible vent. Nous comptions toutefois malgré cela d'aller en ramant coucher à Barcelonne; mais nous reconnûmes notre erreur deux heures après. Il survint une bourrasque si furieuse, que nous criâmes tous notre perte inévitable. On s'efforça yainement de vouloir prendre terre, la rame devint^ inutile; il fallut absolument faire canal cette nuit-là.. Qu'elle fut terrible pour nous! Tantôt la mer élevoit ses. flots jusqu'aux nues, et tantôt ouvrant son sein, elle nous faisoit voir jusqu'au fond de ses abîmes.
Qui pourroit peindre dans ces horreurs la conster- ^nation générale qui régnoit dans la galère, et les diverses marques d'épouvante que l'opinion d'une mort prochaine faisoit éclater? Les uns invoquotent les saints les plus honorés dans leur pays, les autres faisoient des vœux; celui-ci à genoux adressoit au ciel de ferventies prières, et celui-là, confessant à haute voix ses péchés, en demandoit pardon à Dieu. Quelques-uns,. quoique la mort s'offrît à leurs yeux, s'informoient du pilote si notre malheur étoit inévitable; il leur répondoit, pour les rassurer, qu'il n^y avoit rien à craindre, et ils ajoutoient foi à ce menteur, comme un père qui , dans l'excès de son affliction, voit son fils unique mourant, croit un médecin qui lui dit qu'il n'en mourra pas. Pour moi, nouveau Jonas, j'étois enseveli dans une profonde rêverie; et me croyant la cause de cette affre.use.tempête, je mé disois à moi-même : Misérable, te voilà bien avancé d'avoir volé tes parents, et d'être chargé d'or; la mer va t'engloutir avec toutes tes. richesses. Tu le mérites bien; et s'il faut plaindre quelqu'un, ce sont
5iO GUZMAN D'ALFARACHE.
ceux qui ont eu le malheur de s'embarquer avec m
fripon que le ciel veut punir.
Ne pouvant faire autrement, je me résignai aux volontés célestes, et j'attendis patiemment la mort. Néanmoins, le péril qui nous effrayoit tous ne fut qu^une fausse alarme : le temps changea subitement, et fit succéder Tespérance au désespoir, Tallégresse à 4a désolation. Cette nuit ne devint funeste qu'au malheureux Sayavedra. Ce pauvre garçon , dont le cerveau étoit déjà troublé par une fièvre dont la violence augmentoit de moment en moment , acheva de perdre la raison en entendant les cris et les lamentations que la crainte du naufrage excitoit dans la galère. Il se leva dans un« transport qui lui prêta des forces pour se perdre, et, montant du coté de la poupe, il se précipita dans les flots, mon valet qui le gardoit n'ayant pu résister au sommeil. Un soldat qui étoit de garde entendit tomber quelque chose dans la mer; il en avertit aussitôt le pilote. Cela fit du bruit dans la galère; et chacun s'empressant de savoir ce que c'étoit, on le découvrit après un gros quart d'heure de recherche. Lorsque j'appris cet accident, j'en conçus une si vive douleur, qu'il n'est pas possible d'être plus affligé : on n'a jamais pleuré plus amèrement un frère que je pleurai mon cher Sayavedra; j'en étois inconsolable, et véritablement j'avois bien sujet de le regretter. La joie qu'eut tout le monde le lendermain matin, de voir la mer aussi tranquille qu'elle avoit été agitée le jour précédent, ne fit pas sur moi toute l'impression qu'elle auroit faite , si la mort ne m*eût point enlevé mon fidèle écuyer.
Nous entrâmes sur le midi dans le port de Barcelonne.