LIVRE VI, CHAP. I. 53d
VOUS rend digne d'entrer dans la confrérie des Innocents, et vous devez payer l'amende, suivant les lois établies contre 1^ sottes coutumes du monde. Alors faisant réflexion que l'hôte étoit un original qui ne cherchoit qu'à se divertir, j'entrai de bonne grâce dans la plaisanterie , et lui demandai de combien étoit l'amende. Elle est arbitraire , me répondit-il , et, si vous voulez, il ne vous en coûtera qu'une réale. Je la lui donnai sur-le-champ : j'en aurois volontiers payé vingt, et n'avoir pas eu la frayeur que le bourreau m'avoit causée. Oh çà, repritil, je vous reçois dès ce moment au nombre des confrères, et je promets de vous délivrer une décharge, en vertu de quoi vous serez à couvert de toute poursuite, quelque sottises pareilles qu'il vous arrive de faire.
Il faut, poursuivit-il, lorsque vous aurez dîné, que,, pour votre récréation, je vous fasse lire mon sottisier; puisque pour votre réale vous êtes entré dans la grande confrérie des Innocents, il est juste que vous en sachiez les mystères. Je ne faisois que rire de tous ses discours, dans la pensée que c'étoit son humeur bouffonne qui les lui inspiroit. Néanmoins je ne fus pas hors de table , qu'il me fit voir une pancarte scellée d'un sceau de cire jaune , où étoient écrits , me dit-il , les noms des anciens et principaux confrères. La première page étoit ornée d'une estampe , qui représentoit un maître d'école qui donnoit des leçons à des enfants, et on lisoitces mots tout autour : A V école Ues Innocents. Les pages suivantes contenoient toutes les sottises dont il falloit faire quelques-unes pour mériter l'honneur d'occuper une place dans la société. Je. ne t'en rapporterai seulement que cinq ou six, qui suffiront pour te donner une idée^
juste de ce bel ouvrage; et je supprimerai le reste pour t'épargner la lecture d'une infinité de fadaises qiTil renfermoit. Voici donc les articles que tu ne trouveras pas mauvais que je te cite, quoiqu'ils ne valent guère\nieux que les autres : « Nous déclarons dignes d'entrer dans la confrérie des Innocents ceux qui ont les mauvaises habitudes suivantes : Celui qui parle seul , soit dans une chambre , soit dans les rues ; celui qui, jouant à la boulé , court après la sienne , et fait des contorsions pour l'obliger à rouler à son gré ; ceux qui ne découvrent leurs cartes que lentement l'une après l'autre , comme s'ils croyoient avoir par là celles qu'ils souhaitent; ceux qui , entendant sonner l'horloge, demandent quelle heure il est; ceux qui , attendant avec impatience un valet qu'ils ont envoyé faire quelque commission , se niettent aux fenêtres, s'imaginant, par cette action, qu'ils hâteront son retour; celui qui, s'étant mouché, regarde dans son mouchoir, comme s'il y de voit trouver des perles, etc. 3'employai une partie de l'après-dînée à lire cette pancarte extravagante, en attendant des nouvelles de don Luc, pour prendre là-dessus mes mesures. Je cornmençois à m'ennuyer au logis , et je me dîsposois à m'al- 1er promener, lorsque don Antonio et quelqueâ-nns de ses amis arrivèrent. Ils me dirent qu'ils venoient m'offrir leurs services dans l'affaire d'honneur que j'avois sur les bras. Je niai d'abord la chose, et voulus faire le mystérieux ; mais ils m'apprirent que toute la ville savoit que don Luc m'a voit fait un appel, et que , les duels étant défendus , la justice venoit déjà de faire arrêter ce catalier. Je jugeai par là que Miras et ses amis étoient de ces gen^ qui s'empressent de courir à votre secours